Les PME et la Bourse : je t'aime... moi non plus

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Les relations entre les petites et moyennes valeurs et la Bourse n'ont jamais été aussi compliquées. Les dirigeants des entreprises cotées y voient toujours de grands bienfaits, mais s'inquiètent aujourd'hui de leur valorisation ainsi que des contraintes réglementaires disproportionnées par rapport à leur taille. Ils appellent de leurs vœux l'arrivée imminente de la Bourse des PME.

Le sort des PME françaises n'a jamais été aussi fragile. Surtout si l'on en juge par les résultats de la dernière étude réalisée par les cabinets Deloitte et Altares : la fin de l'année 2012 a été marquée par une brutale accélération des défaillances d'entreprises liée à une conjoncture générale défavorable, tant en France qu'en Europe. Car derrière la hausse somme toute modérée (+ 3%) du nombre de procédures judiciaires ouvertes de 2012 (environ 59800) se cache une augmentation de 13% sur le dernier trimestre de l'année par rapport à la même période de 2011.

L'état d'urgence semble donc décrété pour l'ensemble des petites et moyennes entreprises confrontées à une évolution radicale des modes de consommation et surtout, semble-t-il, à la frilosité de leurs banquiers pour financer les trésoreries, voire les projets. Face à ces difficultés, les dirigeants de ces sociétés ne ménagent pas leurs efforts pour tenter de trouver la parade. Une parade qui se trouve bien logiquement dans une diversification des sources de financement. Celle-ci est toutefois plus facile à dire qu'à faire, surtout lorsque l'on sait que, récemment encore, 92% des financements des PME étaient assurés par leur banque.

Dans ce contexte, le recours aux marchés financiers est évidemment une solution à laquelle toutes les entreprises ont réfléchi, qu'elles soient cotées ou non, pour y lever les fonds nécessaires à leur développement. Mais comment la Bourse est-elle perçue aujourd'hui par les PME? Y voient-elles une véritable solution de financement, d'accompagnement dans leur stratégie de croissance? Si l'on se fie au nombre d'introductions réalisées ces derniers mois, force est de constater que les candidats n'ont jamais été aussi peu nombreux.

Et pour ceux qui ont fait le pari de braver les éléments et de tenter une inscription en 2012, les performances boursières sont assez décevantes. Pour autant, tous ne font pas un bilan négatif de la Bourse, comme Guy Chiot, président d'Orapi, spécialisé dans les produits d'hygiène professionnelle et la maintenance industrielle : « La cotation nous a permis de réaliser de nombreuses augmentations de capital. C'est surtout un vrai plus vis-à-vis de nos clients, nos fournisseurs, nos partenaires financiers et nos salariés. On attire également les meilleurs CV. Lorsque l'on est coté, on n'est plus les mêmes et c'est tout bénéfice pour l'entreprise. »

« Sans la Bourse, on serait déjà morts ! »
Mais cet entrepreneur, comme beaucoup d'autres chefs d'entreprises cotées sur les compartiments B et C et sur Alternext, se pose quand même pas mal de questions. Depuis 2008, son cours de Bourse s'est effondré et le groupe est valorisé en deçà de ses fonds propres. Une aberration qui le dessert pour envisager des acquisitions puisqu'il vaut moins que les cibles qui l'intéressent.« Le problème aussi est que nous sommes traités aujourd'hui comme des sociétés du CAC 40 au niveau réglementaire. Avec des contraintes qui ne sont pas adaptées à notre taille et des coûts disproportionnés », souligne le dirigeant, qui reconnaît d'ailleurs réfléchir à une sortie de la Bourse.

D'autres, comme Spineway, spécialiste des implants pour le traitement des pathologies de la colonne vertébrale (4,7 millions d'euros de chiffre d'affaires), font fi de ces problèmes et voient dans les marchés boursiers un véritable relais de croissance. Son président, Stéphane Leroux, vient ainsi de boucler un placement privé sur Alternext pour 4,9 millions d'euros. Il mise sur la Bourse pour lancer des produits innovants et partir à l'assaut de nouveaux marchés en Chine, aux États-Unis et au Brésil.

Le témoignage de David Etien, directeur financier de Poncin Yachts, est tout aussi éloquent : « Sans la Bourse, on serait déjà morts et enterrés. Lorsque nous avons eu nos difficultés finan-cières, c'est grâce à la confiance des investisseurs associée à notre stratégie de transparence que nous avons pu les surmonter. Le monde de demain sera clairement celui du haut de bilan, et la Bourse est le meilleur des véhicules pour aller dans cette direction. Avant, il fallait donner envie aux banques pour qu'elles nous financent. Maintenant, il faut qu'elles le puissent. On est en train de changer de culture entrepreneuriale, il va falloir faire avec et les marchés financiers en feront largement partie. »

Le constat est plus nuancé chez Pierre-Franck Moley, directeur général de la société de conseil en communication Le Public Système : « La Bourse a ses ver-tus dont celle de pousser les entreprises cotées à élaborer des stratégies de croissance rentables et de long terme. En revanche, elle a aussi ses pendants négatifs, dont celui d'imposer trop de transparence. Prendre ainsi l'ascenseur en interne avec quelqu'un qui connaît parfaitement votre salaire n'est pas toujours aisé. De même, l'obligation de publier un rapport annuel RSE [responsabilité sociétale des entreprises, ndlr], bien trop modélisé pour refléter réellement la politique de l'entreprise en la matière et coûteux, ne me paraît pas une bonne chose. Le marché secondaire des PME laisse également à désirer et rend plus difficile les opérations primaires. »

Emissions obligataires : à partir de 50 millions...
Pour contourner le désamour des Français vis-à-vis des actions, certaines PME ont parallèlement eu l'idée de lancer des émissions obligataires. Pour cela, elles ont surfé sur le succès de ce type d'opérations auprès des investisseurs en mal de rendement mais aussi de sécurité. C'est ce que vient de faire, par exemple, Cegedim dans une opération à 300 millions d'euros avec un coupon de 6,75%, mais aussi Atalian, entreprise non cotée spécialisée notamment dans le nettoyage industriel (1 milliard d'euros de chiffre d'affaires) avec une émission de 250 millions d'euros dotée d'un coupon de 7,25%.Le raisonnement de son président, Franck Julien, est symptomatique des mentalités actuelles : « Notre stratégie est de croître via des acquisitions de petite et moyenne tailles. Le plus important est de prendre son temps pour sélectionner de bonnes cibles.

La notoriété d'une cotation ne me serait pas d'une aide essentielle. En revanche, être en Bourse suppose de lourdes contraintes dont je veux m'exempter aujourd'hui. Une cotation n'aurait de sens que dans l'hypothèse d'une très grosse acquisition, et ce n'est pas le cas. En outre, j'ai pu constater avec l'émission obligataire que le groupe vient de réaliser qu'il est possible d'intéresser des investisseurs de première qualité à notre histoire sans passer par la Bourse. »

Pour susciter l'intérêt de ces fameux investisseurs, les émissions obligataires doivent cependant obligatoirement dépasser la barre des 50 millions d'euros... d'où l'incapacité pour nombre de PME d'y avoir recours. Sauf à passer par la plate-forme élaborée par Nyse Euronext pour permettre, justement, des opérations de faible taille. Dispositif qui n'a pourtant pas eu beaucoup de succès à ce jour compte tenu d'un certain nombre de contraintes dont l'obligation d'entamer un processus de notation auprès d'une agence spécialisée, dispositif dont le coût en rebute plus d'un.

Les assureurs et la Caisse des dépôts, de leur côté, sont en train de mettre la touche finale à une initiative assez ambitieuse et susceptible de participer activement au financement des PME : un fonds obligataire de 1 milliard d'euros, abondé à 90% par les compagnies d'assurance et à 10% par la CDC. Projet qui suscite beaucoup d'enthousiasme de la part de ses promoteurs mais qui butte encore sur la mobilisation financière des grandes compagnies, les plus petites ayant pourtant déjà largement répondu présent.

Retour à l'économie réelle : la Bourse des PME
Nyse Euronext, de son côté, est sur le chantier de la Bourse des PME. Le projet est très attendu par toute la place, mais il n'avance pas assez vite, au goût de certains, face aux lacunes actuelles de la place de Paris vis-à-vis de ses valeurs moyennes pour lesquelles une interface exclusivement dédiée est un besoin crucial. Car il s'agit ni plus ni moins de renouer le lien entre ces entreprises et la Bourse et de réamorcer une relation normale, de proximité, fondée sur le financement des projets. « La place de Paris, normalement société de service public, est devenue une société commerciale privilégiant les grosses capitalisations.

Il est donc urgent, en effet, de se doter d'une Bourse consacrée aux petites et moyennes valeurs. Si l'on veut redonner une dynamique à ce créneau, il faut s'en donner les moyens. Surtout au moment où les PME sont confrontées à des contraintes réglementaires toujours plus nombreuses qu'il est tout aussi urgent d'alléger », soutient Philippe Santi, directeur général délégué d'Interparfums, qui reconnaît toutefois bien volontiers que la Bourse lui a été d'un grand secours en termes de notoriété et d'apprentissage de la rigueur dans la présentation de ses comptes et de son actualité.

« Si cela prend du temps, c'est parce que ce projet de Bourse de l'entreprise a vocation à rallier l'ensemble des acteurs qui constituent l'écosystème des PME-ETI. De plus, d'autres étapes incontournables ralentissent quelque peu la finalisation de ce projet telles que le statut juridique, et nous sommes d'ailleurs en pourparlers avec l'AMF pour le préciser », souligne Roland Bellegarde, vice-président exécutif de Nyse Euronext en charge des activités actions et dérivés d'actions. Ce projet suppose aussi l'embauche de nouveaux responsables, dont le directeur général de cette Bourse, qui viendra de l'extérieur. Selon toute vraisemblance, l'annonce officielle du lancement devrait être faite d'ici aux grandes vacances.

Redonner de la visibilité aux PME
Mais le dirigeant de Nyse Euronext ne s'en cache pas : « Si aucune mesure d'accompagnement n'est envisagée, ce projet risque d'être un coup d'épée dans l'eau! » De même, Roland Bellegarde réclame-t-il une évolution de la réglementation Mifid (markets in financial instruments directive, ou directive sur les marchés d'instruments financiers), à l'origine de la fragmentation des marchés et par voie de conséquence du désintérêt des courtiers pour les petites valeurs pas assez rémunératrices pour eux.
Parmi les pistes susceptibles de relancer l'intérêt : favoriser des analyses sectorielles internationales, dans lesquelles les petites et moyennes valeurs pourraient être incluses, leur redonnant ainsi un peu de visibilité quand les grands noms de la finance ne les suivent plus du tout aujourd'hui.

De même, les initiatives de cotations par des plates-formes alternatives spécialisées sur les très petites entreprises sont de nature à fluidifier un micromarché en mal de reconnaissance et de moyens. Certaines sociétés comme Alternativa s'y attellent déjà. Tout comme les sites de crowdfunding, ces sites de finance participative où les particuliers peuvent mettre de très petites sommes pour participer à certaines aventures entrepreneuriales. Mais ici le meilleur peut côtoyer le pire, et certains investissements s'apparentent plutôt à des dons.

On le voit, les relations entre la Bourse et les PME n'ont sans doute jamais été aussi compliquées. Pourtant, les entreprises moyennes qui se sentent clairement délaissées n'ont jamais eu autant besoin de cet outil de financement. Alors, je t'aime moi non plus? Pour renouer les fils, il reste donc un grand pas à faire. Mais celui-ci passe par la confiance : confiance des entrepreneurs dans les bienfaits de la Bourse, confiance des investisseurs dans les entreprises, confiance des épargnants. En attendant la création d'un nouveau PEA-PME?

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