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Débats - La Tribune AURAOpinion - La Tribune AURA

Le 22 septembre, Jacques Truphémus mourra une seconde fois

Photo de Denis Lafay

Denis Lafay

Publié le 11 septembre 2018 à 04:00 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:34

Truphémus

Truphémus

Laurent Cerino/ADE

Le Quotidien Numérique

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Photo d'illustration de l'article
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181 tableaux présentés lors d'une vente aux enchères organisée à Lyon le 22 septembre. L'indicible initiative constitue une trahison de l'Homme et du Peintre Jacques Truphémus, elle s'organise dans des conditions contraires à ses « valeurs », elle signifie l'éparpillement d'une Œuvre majeure éhontément jetée en pâture. Il est de la responsabilité des amateurs d'Art de ne pas se rendre complices de ce pillage.

Funeste 22 septembre 2018. Ce jour-là, l'étude Bérard - Péron - Rousselot - Battin mettra en vente dans sa salle lyonnaise 181 tableaux de Jacques Truphémus. Quiconque connaissait intimement le peintre décédé moins d'un an plus tôt dans sa 95e année le sait : JAMAIS il n'aurait souscrit à une telle dilapidation, à un éparpillement massif et anarchique d'une Œuvre qu'avec tant de patience, tant de rigueur, tant de soin il avait accomplie. Accomplie et préservée des tentations carnivores qui ne manquaient pas de rôder.

Cette « carrière » - vilain mot s'agissant d'une vie de création -, il l'avait construite tableau après tableau, au gré d'une technique, d'une audace puis d'une liberté que ses proches - au premier rang desquels son fidèle galeriste Claude Bernard - sanctuarisaient méthodiquement.

Les collectionneurs eux-mêmes s'étaient « calés » sur le rythme, lent, auquel le peintre se soumettait avec docilité, sagacité, pour « produire ». A peine une dizaine de toiles par an, certaines déconstruites et retravaillées des années après l'ébauche. Tout de l'Œuvre elle-même et de la manière dont il l'avait modelée était une riposte aux scories de son époque.

Fleurs et fruits devant le miroir. 2016. Huile sur toile.

Hâte, marchandisation, narcissisme, vanité, cupidité : oui, dans toute l'humilité et la générosité qui le singularisaient, « Il » constituait une digue, certes éminemment symbolique et vulnérable, à ces poisons mercantilistes qui « déshumanisent l'humanité ». A l'évidence, d'aucuns auront à peine attendu qu'il décède pour entretenir la dissémination de ces poisons.

Antre défloré

Dans le propos introductif - d'une fadeur symptomatique - du catalogue, le commissaire-priseur rédacteur en fait lui-même l'aveu : il connaissait peu du peintre et encore moins de l'Homme. C'est seulement « au cours de l'hiver, quelques mois après sa mort » - comment qualifier cette stratégie sans verser dans la diffamation ? - qu'il découvrit l'antre au sein duquel Jacques composait son travail.

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Un antre tour à tour atelier, refuge, inspiration, abri. Et réception, pour les rares amis auxquels il donnait le droit de venir saisir un peu, un tout petit peu, infiniment peu - mais n'était-ce pas déjà considérable ? - des mystères de son pouvoir créateur. Un antre donc que ces commerçants déflorèrent pour « établir l'inventaire, séparant les œuvres conservées de celles à vendre ». Cher lecteurs, retirez le terme œuvres et remplacez-le par bêtes ou voitures... Voilà à quoi est réduit l'héritage d'un grand peintre de l'histoire - pas seulement lyonnaise.

Et que les futurs acheteurs, complices de ce pillage, se frottent les mains ! Les estimations annoncées démarrent à 150 € pour des huiles... Pauvre Jacques. C'est bien à une seconde mort qu'il est condamné. De là où il réside désormais, puissent son épouse Aimée - elle-même « livrée » aux portefeuilles des acquéreurs ! -, ses amis Jean-Jacques Lerrant, Jean Leymarie, Louis Calaferte, Henri Cartier-Bresson, René Deroudille ou Balthus lui apporter le réconfort auquel il doit aspirer.

Sali

Au nord de Lyon, dans le 9e arrondissement, est érigé depuis 18 mois le musée Jean Couty. Cette autre grande figure de la peinture lyonnaise demeure bien vivante, vingt-sept ans après sa mort. Pendant de longues années, son fils Charles aidé de sa mère a méthodiquement rassemblé l'Œuvre, puis il a entrepris une initiative audacieuse, périlleuse, mais merveilleuse : l'édification d'un écrin ouvert au public, voué à maintenir ladite Œuvre dans le continuum de l'histoire de l'art en la soustrayant notamment à la voracité des spéculateurs. A l'inauguration, en mars 2017, Jacques Truphémus assistait, bien sûr. Que pensait-il, à la découverte de ce lieu, de ce qui adviendrait au-delà de sa mort de ses propres tableaux qu'il avait fait le choix de conserver ?

Jacques Truphémus, l'épouse et le fils de Jean Couty lors de l'inauguration du musée éponyme.

Un choix dicté par des critères émotionnels ou techniques qui n'appartenaient, bien évidemment, qu'à lui seul - nombre des pièces proposées au catalogue ne sont pas signées... spécifiant là qu'elles n'étaient, à ses yeux, pas achevées, pas présentables, pas autorisées à la vente. Un choix aujourd'hui trahi. Vendre l'Œuvre d'un créateur sans ou contre sa volonté, vendre, via chaque tableau, un peu de lui-même sans ou contre son gré : il est des situations qui éclairent ce qui définit et distingue moralité, amoralité, immoralité.

Comment en est-on arrivé là ? Comment a-t-on "permis" que l'intégrité intellectuelle, morale, artistique de Jacques, que son éthique si scrupuleusement modelées depuis l'adolescence, soient ainsi salies ? Comment ceux que Jacques avait fait « siens » ont-ils pu être mis à l'écart, dès la tenue des obsèques et jusqu'à l'accomplissement d'une solution à même de protéger l'intérêt de tous, en premier lieu celui de l'Œuvre elle-même ? Par quelles intrigues ou manigances cette soudaine et sinistre alternative a-t-elle pu s'imposer au projet de dation au Musée des beaux-arts de Lyon, idéal aux plans artistique, patrimonial et même fiscal ? « Avec cette vente, l'Adieu final à cet immense poète est définitivement profané », fulmine, de son lit d'hôpital, son fidèle ami François Montmaneix.

Moments de miracle

Tout du catalogue que l'Etude a concocté pour la vente n'est pas inepte. Le portrait de Jacques en couverture illustre, bien involontairement, « l'esprit » de cette vente de manière idoine : quelle inquiétude dans ses yeux, quelle tristesse dans son regard... Les commissaires-priseurs doivent se frotter les mains ; les gains espérés s'annoncent plantureux, et, comme le raille une sommité de l'art et ami de Jacques, quelques "bourgeois" pourront enfin s'offrir à vil prix et sans se déplacer au-delà de la Presqu'Ile de quoi sustenter leur lyonnaiserie et épater leurs invités.

De mon côté, ce week-end-là, je fuirai Lyon, ce week-end-là je détesterai Lyon. J'aurai même honte de Lyon. Je me rendrai à Lille, au Palais des beaux-arts, j'irai à la rencontre des œuvres de Veronèse, van Ruisdael, Permeke, Greco, Léger ou Goya, j'inviterai Jacques à mettre ses pas dans les miens, ses yeux dans les miens, et pour cela me remémorerai les moments de grâce, les moments de miracle qu'il m'avait offerts aux musées de Lyon et de Grenoble lorsqu'il m'avait confié les enseignements techniques et l'émotion qu'éveillaient au fond de lui La femme caressant un perroquet de Delacroix, Les passants de Daumier, L'allée d'arbres de Soutine, ou l'Intérieur aux aubergines de Matisse.

A ce funeste 22 septembre 2018, je m'emploierai, à mon bien modeste niveau, de défier l'intolérable. Je penserai fort, très fort à mon ami, en espérant que la communauté des vrais amateurs, des vrais amoureux de ce qu'il avait composé, des vrais disciples de l'Art, ne succombera pas à la tentation et désertera le sombre théâtre.

Denis Lafay

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