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En Syrie, la famine comme arme de guerre

reuters.com

Publié le 31 octobre 2013 à 10:28 - Mis à jour le 01 novembre 2013 à 09:40

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Ce reportage a été réalisé par un journaliste de Reuters dont le nom est tenu secret par mesure de sécurité

DAMAS (Reuters) - Depuis des semaines, des mois parfois, des régions entières de Syrie assiégées par les forces de Bachar al Assad ou, plus rarement, les rebelles, n'ont plus aucun accès extérieur à la nourriture et aux soins.

Malgré les appels répétés et de plus en plus désespérés des agences humanitaires, certains de leurs habitants en sont réduits à manger des feuilles ou de l'herbe, dernière étape avant une mort presque certaine.

A Damas, des soldats de Bachar de Assad qui font le siège des quartiers contrôlés par les rebelles ont une expression pour définir cette politique d'étranglement des populations civiles : ils l'appellent la "campagne famine jusqu'à la capitulation".

Jusqu'à récemment, le siège des zones insurgées n'était souvent que partiel, les forces gouvernementales tablant sur des opérations militaires ponctuelles ou les bombardements pour en déloger les rebelles.

Mais le durcissement du blocus autour des quartiers à majorité sunnite, notamment à Damas ou à Homs, indique un changement de stratégie dont l'objectif semble être de vider ces secteurs de leurs habitants. Quel qu'en soit le moyen. Et le coût humain.

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A un barrage routier entre le centre de Damas, sous contrôle gouvernemental, et les quartiers de l'est de la capitale tenus par les rebelles, un journaliste de Reuters présent en Syrie le mois dernier a été témoin de l'application de cette politique.

Ce jour-là, un adolescent à vélo a été arrêté par l'armée alors qu'il tentait de gagner la banlieue Est avec un sac de galettes de pain, aliment de base en Syrie et seul recours pour une population affamée.

L'adolescent a supplié un soldat de le laisser passer avec ne serait-ce qu'une galette. Refus catégorique : "Pas une seule miette ne passera. Ce n'est pas moi qui fixe les règles. Il y a des gens bien plus importants que toi et moi qui font les règles et qui nous regardent en ce moment. Rentre chez toi", lui a ordonné le soldat, visiblement contrarié.

UN MILLION DE CIVILS PRIVÉS D'AIDE

Dans une Syrie où le blocus est devenu une arme de guerre et où les agences humanitaires ne peuvent qu'exceptionnellement accéder aux secteurs assiégés, pas moins d'un million de civils sont totalement privés d'aide, a dit l'Onu le mois dernier.

Selon un rapport du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, la moitié de ces habitants se trouvent dans la région rurale de Damas et 310.000 dans la province centrale de Homs.

Le gouvernement syrien n'a pas réagi aux accusations selon lesquelles il utilise la famine comme une arme contre ses opposants. Il se contente de répéter que les habitants des régions concernées sont "otages des terroristes".

Certains quartiers de l'est, du sud et de l'ouest de Damas sont partiellement ou totalement encerclés depuis des mois. D'autres villes, comme Koudsaya et Hameh, à une quinzaine de minutes de voiture au nord de la capitale, sont en cours d'isolement, a dit à Reuters un officier de la sécurité de l'Etat se faisant appeler Abou Haïdar.

Les habitants de ces deux villes racontent que le mois dernier, la plupart d'entre eux n'ont pas été autorisés à en sortir pour rendre visite à leur famille pendant la fête musulmane de l'Aïd el Adha, premier signe du blocus.

Les chances de franchir les barrages dépendent en partie de la carte d'identité de chacun. Après des heures d'attente, les fonctionnaires sont parfois autorisés à passer, de même que certains écoliers. Mais pas leurs parents.

Certains habitants de Koudsaya et Hameh ont pu fuir à pied, craignant que les bombardements aériens ou de l'artillerie du mont Kassioun voisin ne succèdent au blocus.

Les voitures sont presque toujours refoulées et dans tous les cas fouillées, de même que les piétons, par des soldats qui disent lutter contre le "trafic" de pain, de lait pour bébé ou de médicaments - des "délits" passibles de prison.

Le blocus n'est pas l'apanage de l'armée gouvernementale. Les rebelles ont établi leurs propres barrages pour sécuriser les quartiers qu'ils contrôlent ou, plus rarement, isoler ceux qu'ils assiègent.

MALNUTRITION ET MALADIES

Dans les régions en état de siège, les médecins constatent une hausse des symptômes de malnutrition : déshydratation, perte de poids, diarrhée ou estomac ballonné.

L'organisation Save the Children, qui a critiqué le mois dernier le blocus délibéré de quartiers de Damas, Homs et Alep, craint une crise humanitaire majeure touchant les enfants.

L'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a confirmé mardi qu'une épidémie de polio sévissait dans le nord-est de la Syrie, conséquence de la baisse des vaccinations en temps de guerre.

L'Onu réclame depuis des mois l'ouverture de corridors humanitaires pour aider les civils assiégés, demande à laquelle Damas a fait la sourde oreille.

La situation semble particulièrement critique à Mouadamiya, un quartier périphérique du sud-ouest de Damas, détruit à 90% et où quelque 12.000 habitants risquent de mourir de faim, selon l'opposition.

Contrairement à la région rurale de la Ghouta, théâtre de l'attaque chimique du 21 août mais qui reste partiellement connectée au reste du pays, Mouadamiya est totalement encerclé par l'armée syrienne depuis un an.

Selon des habitants joints par Skype, l'aviation de Bachar al Assad a détruit il y a quelques semaines les deux dernières grandes canalisations d'eau potable alimentant le quartier, rendant la situation encore plus intenable.

L'autoroute qui longe le quartier servait au début de voie d'approvisionnement, mais la ligne de front s'y étant déplacée, les tireurs embusqués de l'armée syrienne ont resserré l'étau.

En septembre, 3.000 femmes et enfants ont été évacués de Mouadamiya, ont annoncé les Nations unies, et 1.800 autres habitants mardi, d'après une source au ministère syrien des Affaires sociales. Les "terroristes" ont tiré sur ces derniers, affirme la presse gouvernementale.

Ceux qui restent n'ont plus rien à manger, raconte Koussaï Zakaria, un opposant du quartier qui dit avoir vu onze femmes et enfants mourir de faim le mois dernier.

Les stocks de riz, d'orge et de boulgour sont épuisés, ne laissant pour toute ressource aux habitants que des olives, de l'herbe en guise de salade et des feuilles de vigne, sans la garniture de riz et de viande de mouton qui a rendu ce mets célèbre dans tout le Moyen-Orient.

"On ne peut plus rien faire venir", soupire Koussaï Zakaria. "Désormais, seuls les obus et les balles entrent à Mouadamiya, et seules les âmes des défunts en sortent."

Tangi Salaün pour le service français, édité par Gilles Trequesser

reuters.com

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