La voix des modérés est devenue inaudible en Egypte
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par Yara Bayoumy
LE CAIRE (Reuters) - Modéré : le mot est pratiquement interdit aujourd'hui en Egypte, où la polarisation entre pro- et anti-Morsi depuis l'éviction du président égyptien par l'armée fait de celui qui refuse de prendre parti un traitre à la nation pour les deux camps.
"On est avec nous, ou contre nous", proclament à la fois les partisans du courant islamiste et ceux du gouvernement soutenu par les militaires, obligeant les tenants d'un juste milieu à disparaître largement du champ politique.
C'est notamment le cas de deux figures du Front de salut national (FSN), alliance des libéraux et de la gauche égyptienne qui s'opposait à la pratique du pouvoir de Mohamed Morsi, premier président démocratiquement élu de l'Egypte issu des Frères musulmans.
Respecté à l'étranger pour son action à la tête de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), qui lui a valu le prix Nobel de la paix, Mohamed ElBaradeï occupa brièvement le poste de vice-président après le renversement de Morsi le 3 juillet.
Il démissionna de son poste pour protester contre la répression sanglante lancée le 14 août par l'armée contre les campements pro-Morsi au Caire, qui fit des centaines de morts.
Son geste spectaculaire ne lui valut aucun soutien dans les médias égyptiens. Moustafa Bakri, l'un des éditorialistes les plus en vue du pays, parla d'un "coup de poignard dans le dos du peuple égyptien". Mohamed ElBaradeï a depuis choisi l'exil.
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COUPS DE COUTEAU
Avec Khaled Dawoud, ancien porte-parole du FSN, les attaques ne furent pas seulement verbales. Malgré sa démission du FSN qui soutenait la répression contre les pro-Morsi, il fut agressé à coups de couteau par des radicaux islamistes un jour où il s'est retrouvé bloqué dans sa voiture par une manifestation.
"C'était sans nul doute possible une tentative d'assassinat", estime-t-il aujourd'hui dans sa demeure du Caire, en montrant son bras gauche zébré de cicatrices.
L'absence en Egypte de partis politiques structurés et établis qui favoriseraient le pluralisme condamne les modérés à un quasi-anonymat. L'opinion publique, si elle ne s'inscrit pas dans la mouvance islamiste, soutient dans sa majorité par envie de stabilité la "guerre contre le terrorisme" menée par l'armée.
Khaled Dawoud se défend de toute tentation islamiste. "Je suis un adversaire résolu des Frères musulmans. Ils sont mes adversaires idéologiques, mais je ne veux pas les liquider", dit-il. "Je ne suis pas contre (la répression du) 14 août parce que j'aime les Frères, mais parce que j'ai peur pour mon pays. Quand 400 ou 500 (Frères) meurent, leurs familles, leurs amis, leurs proches crient vengeance", explique-t-il.
Emad Chahine, professeur de sciences politiques à l'université américaine du Caire, souligne que les médias officiels prennent bien soin d'étouffer la voix des modérés.
"Si vous êtes contre le coup d'Etat, vous êtes pour les Frères. Si vous êtes pour les Frères, vous êtes un terroriste. Et si vous êtes pour la démocratie, vous appartenez à la cinquième colonne. Voilà le raisonnement", dit-il.
De nombreux Egyptiens associent désormais l'armée à la stabilité, même lorsque les Frères musulmans affirment que la répression qu'ils subissent aujourd'hui est pire que celle vécue sous l'ère Moubarak.
INTIMIDATIONS
Kamal Aboulmagd, un avocat ayant tenté de servir de médiateur entre les deux camps, dénonce "une vague d'intimidations".
Au cours de ces deux derniers mois, il a rencontré deux responsables de la confrérie islamiste pour essayer de les persuader de faire cesser les manifestations demandant le retour au pouvoir de Morsi.
"Le message était clair : vous devez faire des concessions, renoncer au jusqu'auboutisme", raconte-t-il. La réaction de ses interlocuteurs ne fut, de son propre aveu, "pas mauvaise", mais les principaux dirigeants du mouvement, pour la plupart en prison, n'ont pas voulu donner suite.
Pour Mohamed Menza, dirigeant d'Egypte-Liberté, une formation de tendance sociale-libérale, "la majorité des Egyptiens ne sont pas habitués à la diversité sur la scène politique".
"Ce type de diversité ou de multiplicité n'est pas bien vu par les masses. A moins que vous n'ayez une conscience, une conviction, une foi dans l'importance de l'Etat de droit, vous vous rangez soit du côté de l'armée, soit du côté des Frères".
Abdel Moneim Abol Fotouh, ancien candidat à la présidence ayant prôné le départ de Morsi par les élections, accuse lui aussi les médias de passer sous silence toute critique de l'armée.
"Il fut un temps où on devait répondre à une vingtaine de demandes d'interviews par les télévisions. Aujourd'hui, elles ne nous approchent plus et, si elles le font, elles rappellent quelques heures plus tard pour annuler sous un prétexte quelconque", dit-il.
Membre d'une communauté modérée réduite au silence, Abdel Moneim Abol Fotouh rejette le choix radical qu'on veut lui imposer. "Nous n'avons pas refusé le fascisme religieux qui cherchait à contrôler l'Egypte pour sombrer dans le fascisme militaire", résume-t-il.
avec Yasmine Saleh, Pascal Liétout pour le service français, édité par Gilles Trequesser
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