Erdogan sort renforcé mais la Turquie se crispe
reuters.com

Erdogan sort renforce de la tentative de coup d’etat en turquie
HANDOUT
reuters.com

Erdogan sort renforce de la tentative de coup d’etat en turquie
HANDOUT
par Samia Nakhoul et Nick Tattersall
ISTANBUL (Reuters) - Recep Tayyip Erdogan, le président turc, a survécu à la tentative de coup d'Etat militaire qui a brièvement ébranlé son pouvoir dans la nuit de vendredi à samedi et semble en sortir renforcé, mais ce putsch avorté crispe un peu plus le pays.
La tentative de coup de force a créé un traumatisme et sérieusement écorné l'image de l'armée, jusque-là perçue comme un pôle de stabilité dans un pays engagé dans plusieurs conflits contre le groupe Etat islamique (EI) à ses frontières et contre la rébellion kurde.
"En fin de compte, Erdogan et ses partisans l'ont emporté à court terme (mais) personne en Turquie n'a remporté de victoire sur le long terme", écrivent Hugh Pope et Nigar Goksel, du groupe de réflexion International Crisis Group.
Selon ces deux analystes, "les dégâts causés à l'armée, plus graves que jamais compte tenu des troubles dans les pays voisins, seront importants".
"C'est un traumatisme et, comme tous les traumatismes, il va donner un reflet particulier à tout ce qui va suivre", estime Hakan Altinay, de la Brookings Institution, un cercle de réflexion basé à Washington.
"Bien sûr, ça sert Erdogan, qui évoque depuis longtemps des complots ourdis par les gülenistes, et voilà que se produit un complot plus sombre que ce qu'il avait pu imaginer", poursuit-il.
"Je suis persuadé qu'ils vont utiliser cet incident pour se débarrasser d'autres indésirables. Ce qui s'est passé est si grave qu'ils n'ont pas besoin d'en rajouter, le fait en lui-même déchaîne suffisamment de passions."
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

"LE PAYS EST DEVENU INGÉRABLE"
"(Erdogan) peut devenir le président qu'il a rêvé d'être, mais le pays est devenu ingérable", juge un détracteur du pouvoir en place, qui a demandé à rester anonyme.
Ces critiques sont balayées dans l'entourage du président. Son porte-parole, Ibrahim Kalin, souligne que plusieurs milliers de soldats ont participé à la tentative de coup d'Etat et qu'il est donc "tout à fait normal" que la loi soit appliquée pour arrêter les nombreux suspects de trahison.
"Il n'y a rien d'exceptionnel ou de surprenant dans le fait que plusieurs milliers de personnes aient été arrêtées", a-t-il dit à des journalistes.
Dès samedi, le président turc qualifiait la tentative de putsch de "don de Dieu" lui permettant de "nettoyer" l'armée. Le jour même, des milliers de magistrats ont été révoqués, dont certains siégeaient à la Cour constitutionnelle.
"Ce coup d'Etat change tout. Le pays est très tendu, la férocité de la répression est préoccupante", souligne l'éditorialiste Mustafa Akyol.
Hakan Altinay est également préoccupé par la démonstration de force des partisans du Parti de la justice et du développement (AKP) dont est issu le chef de l'Etat. Descendus dans les rues à l'appel du président turc, ils alimentent les craintes de représailles contre l'opposition.
"Le moyen de parvenir à démobiliser la foule est un motif de préoccupation. Je ne pense pas que cela soit une priorité pour les membres du gouvernement AKP parce qu'ils ont vraiment eu peur pour leur vie", dit Hakan Altinay.
"ÉMETTRE LA MOINDRE CRITIQUE EST IMPOSSIBLE"
Un diplomate occidental basé à Ankara souligne qu'il devient de plus en plus difficile de s'opposer à Erdogan.
"Erdogan a désormais tellement de pouvoir et de prestige qu'émettre la moindre critique à ce stade est impossible: ce serait prendre le risque de se voir accusé d'être dans le camp des putschistes. La purge va durer longtemps", prévient Mustafa Akyol.
La tentative de coup d'Etat a en outre mis en lumière la fragilité de l'armée et les insuffisances des services de renseignement, qui n'ont pas vu venir le putsch dans lequel étaient impliqués certains des plus hauts gradés de l'armée de terre et de l'air.
"C'est surréaliste. Il y a eu un échec institutionnel à de multiples échelons. Les deux principaux généraux ont été pris en otage par leurs collaborateurs les plus proches", souligne Hakan Altinay.
Malgré le ralliement de l'opposition derrière le président, les partisans d'une Turquie laïque craignent une fuite en avant autoritaire et religieuse du régime.
Des observateurs soulignent que, fait sans précédent, des imams ont lancé depuis leurs mosquées des appels appelant à descendre dans la rue pour défendre le président.
"La démocratie turque et les liens avec l'Occident pourraient être les principales victimes du coup d'Etat", redoute Marc Pierini, ancien représentant de l'Union européenne à Ankara.
(Simon Carraud et Nicolas Delame pour le service français, édité par Marc Angrand)
reuters.com