Le FN invente l'instauration d'une "taxe antidélocalisation aux Etats-Unis"

Par Grégoire Normand  |   |  1269  mots
La taxe évoquée par les cadres du Front national n'a jamais été mise en place aux Etats-Unis. (Crédits : REUTERS/Benoit Tessier)
Les cadres du parti frontiste évoquent régulièrement la mise en place d'une taxe pour lutter contre les délocalisations aux Etats-Unis depuis l'arrivée de Donald Trump. Si le président américain a plusieurs fois menacé les entreprises américaines qui voulaient délocaliser de mettre en place une taxe de 35% sur l'importation de biens avant son investiture, cette idée ne figure même plus dans la réforme fiscale que son administration vient de présenter. Et pourtant, le FN persiste à faire croire qu'elle a été mise en place et même qu'elle a prouvé son efficacité ! Vous avez dit "fake news" ? En voilà une belle définition.

Invité de la matinale de France Inter ce jeudi 27 avril, Florian Philippot a réagi aux déplacements de Marine Le Pen et Emmanuel Macron sur le site de l'usine de Whirlpool à Amiens en expliquant que la mise en place d'une taxe de 35% sur les produits importés permettrait de sauver des emplois.

Ce que le député européen a dit (à partir de 2'30):

"Il n'est pas acceptable de voir des entreprises qui délocalisent comme le fait Whirlpool vers la Pologne après avoir bénéficié de beaucoup d'argent public pour ensuite revendre en France [...] Eh bien il faut mettre en place une taxe de 35% pour tout produit réimporté vers la France à partir d'une usine délocalisée. Une taxe dissuasive qui les fera réfléchir à deux fois avant de prendre ce type de décision [...] Quand il y a une concurrence déloyale, nous avons tout intérêt à nous protéger. La plupart des grands pays le font. Cette taxe de 35%, elle est mise en place aux Etats-Unis en ce qui concerne les délocalisations, elle a été efficace. Il faut que nous soyons volontaristes."

Au micro de Radio Classique, le secrétaire général du Front national Nicolas Bay a également évoqué ce jeudi "cette taxe de 35% de droits de douane. Ce qu'a fait par exemple Donald Trump aux Etats-Unis avec les constructeurs automobiles."

Enfin dans un communiqué publié sur le site du FN, le parti explique que :

"Marine Le Pen est la seule candidate à proposer une véritable protection pour notre tissu industriel. Elle seule mettra en place une taxe de 35 % sur les produits provenant d'usines délocalisées, afin de créer une véritable incitation à relocaliser et à produire en France".

Une taxe aux frontières pour éviter les délocalisations

Donald Trump a multiplié les promesses de protectionnisme pendant la campagne présidentielle. Parmi celles-ci, il a annoncé dans une série de tweets au début du mois de décembre dernier que si des entreprises américaines délocalisaient leur production l'étranger, les importations de ces sociétés seraient taxées à hauteur de 35%.

 "Les Etats-Unis vont réduire de manière significative les taxes et les régulations sur les entreprises , mais que les entreprises qui quittent notre pays pour un autre,

 qui licencient leurs employés, qui construisent une nouvelle usine dans un autre pays et pensent qu'elles vont revendre leurs produits aux Etats-Unis

 sans rétribution, ni conséquence ont tort. Il y aura bientôt une taxe de 35% à nos frontières pour ces sociétés".

Le président américain avait également interpeller de grands industriels américains sur Twitter comme General Motors.

"General Motors envoie des modèles de Chevy Cruz fabriqués au Mexique aux vendeurs de voitures américains sans payer de taxe aux frontières. Fabriquez aux Etats-Unis ou payez de de grosses taxes frontalières". Seulement quelques heures après l'envoi du premier tweet, Donald Trump se réjouit de la décision de Ford de créer 700 nouveaux emplois.

 "Merci à Ford d'avoir abandonné la construction d'une nouvelle usine au Mexique pour créer 700 nouveaux emplois aux Etats-Unis. C'est juste le début-bien d'autres pourraient suivre"."

Au premier abord et à court terme, la stratégie de Trump qui consiste à agiter la mise en place d'une nouvelle taxe sur les produits importés  et proposer une baisse massive de l'impôt sur les sociétés semble fonctionner pour certains secteurs. En effet, Ford a confirmé l'abandon de la construction de cette nouvelle usine au Mexique pour investir dans son usine de Flat Rock située dans le Michigan. Et d'autres groupes comme l'opérateur Sprint ont prévu de rapatrier des milliers de postes aux Etats-Unis. Mais contrairement à ce que pourraient laisser penser les propos des cadres du Front national, General Motors GM a rappelé dans un communiqué que cet investissement s'inscrit dans la continuité de sa stratégie depuis quatre ans - période durant laquelle le constructeur a d'ailleurs créé 25.000 emplois aux Etats-Unis.

Par ailleurs, cette taxe de 35% pour lutter contre les délocalisations n'a pas été mise en place pour la simple raison que les grandes lignes du projet de réforme fiscale ont été présentées ce mercredi 26 avril et que cette mesure n'y figure pas. L'efficacité de cette taxe n'a pas donc pu être mesurée contrairement à ce qu'affirme M.Philippot.

>> Lire aussi : Fiscalité : Trump promet "la plus grande baisse d'impôts de l'histoire"

 L'obstacle du Congrès et de certaines entreprises

Le projet de réforme fiscale présenté comme "le plus ambitieux depuis 1986" par ses promoteurs doit encore être soumis au Congrès pour être approuvé. Et le pari semble risqué pour l'administration américaine. En effet, même si le deux chambres sont contrôlées par les républicains, les divisions internes au sein du parti conservateur pourraient freiner l'approbation de cette réforme. Au Sénat, des élus s'inquiètent de la légalité d'une telle fiscalité au regard des engagements américains auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et des mesures de rétorsion que pourraient prendre des partenaires commerciaux des Etats-Unis.

Par ailleurs, l'efficacité de la taxe sur les importations promise pendant la campagne fait l'objet de débats chez les élus républicains et les entreprises. Si certains groupes comme Boeing, Pfizer, General Electric ou Caterpillar se déclarent favorables à une taxe qui pénaliserait les importations, d'autres entreprises comme Walmart et Target, leaders dans la distribution, ou des constructeurs automobiles se sont opposées à ce type de taxe. Ces sociétés dépendent très largement des pièces ou des biens importés au prix les plus bas.

>> Lire aussi : Réforme fiscale aux États-Unis : pour ou contre la Border Adjustment Tax (BAT) ?

Enfin, les critiques chez les démocrates se multiplient et les spécialistes expriment des réserves à l'égard du projet de réforme fiscal de M.Trump. Interrogé par Bloomberg, le professeur d'administration publique Len Burman a ainsi rappelé que le projet de fiscal de Ronald Reagan était bien plus conséquent en termes de volume que celui du président actuel.

 "La première ébauche de la réforme fiscale de Reagan : trois volumes de 500 pages. Première ébauche de Trump : une liste à puces de propositions."

>> Pour aller plus loin, lire aussi : Donald Trump a-t-il vraiment incité les entreprises à revenir aux Etats-Unis ?