Crise des migrants : l'Allemagne propose un marché à la Grèce

Par Romaric Godin  |   |  1613  mots
Angela Merkel a une proposition pour Alexis Tsipras (Crédits : Reuters)
Selon Kathimerini, Angela Merkel aurait indiqué à Alexis Tsipras qu'une acceptation sur la crise des réfugiés des demandes européennes pourrait faciliter la "compréhension" des créanciers dans l'application du mémorandum.

Jusqu'ici, les dossiers de la gestion des réfugiés et celui du « programme » lié au mémorandum n'étaient officiellement pas liés. La pression qu'exerce depuis quelques semaines l'Union européenne sur Athènes pour qu'elle « maîtrise davantage » ses frontières n'avait rien à voir avec les négociations en cours sur la réforme des retraites grecque et, partant, sur les éventuelles discussions liées à la dette publique hellénique. Mais cette « muraille de Chine » semble n'être qu'illusoire, si on en croit les informations publiées ce matin par le quotidien conservateur hellénique Kathimerini.

Selon ce quotidien, citant des « sources proches d'Alexis Tsipras », Angela Merkel aurait « indiqué au premier ministre grec qu'un succès dans la gestion de la crise migratoire pourrait améliorer nettement les progrès de la revue du programme. » C'est seulement en cas de « succès » de cette revue qu'Athènes peut espérer l'ouverture de discussion sur la restructuration de sa dette publique, un élément clé pour Alexis Tsipras qui en a fait un des principaux objectifs de son mandat. Or, la revue en cours est délicate, car les créanciers se montrent fort peu convaincus par la réforme des retraites proposée par le gouvernement grec qui préserve les pensions existantes et augmente les cotisations payées par les entreprises. Ils l'ont même rejeté officiellement.

Vieille idée

Cette idée d'utiliser l'arme du programme pour obtenir de la Grèce une attitude plus docile sur la question des réfugiés, désormais prioritaire pour le gouvernement allemand n'est pas neuve. Une rumeur avait déjà circulé en novembre dernier. L'hebdomadaire allemand Wirtschaftswoche avait alors cité des sources gouvernementales qui affirmaient que « le gouvernement allemand n'excluait plus de regarder d'un œil favorable la mise en œuvre du troisième mémorandum si Athènes améliorait son engagement dans la crise des réfugiés. » Finalement, cette « récompense » semble avoir été mise en œuvre.

Berlin semble donc agiter au nez d'Alexis Tsipras la carotte du programme et le bâton de l'exclusion du pays de la zone Schengen. La semaine passée, la Commission européenne, sous la pression de l'Allemagne et de l'Autriche, notamment, a commencé à étudier la possibilité de « suspendre » la Grèce de l'espace de libre-circulation. Tout ceci traduit le fait que les priorités, depuis l'automne dernier ont changé en Allemagne : le respect du mémorandum n'intéresse plus guère l'opinion allemande, désormais focalisée sur la question des réfugiés.

Angela Merkel prise dans un étau politique

De son côté, Angela Merkel est prise dans un étau politique. Elle doit certes assumer son choix d'ouvrir les frontières pris en septembre dernier - et donc refuser les exigences de la CSU bavaroise d'une « limite haute » à l'accueil des réfugiés comme l'a fait l'Autriche - mais elle doit également stopper le flux des arrivées qui lui coûte politiquement très cher. Une partie de l'opinion n'accepte pas, en effet, ces arrivées et, souvent, il s'agit d'électeurs conservateurs. Selon les sondages de l'institut allemand Insa, entre le 3 août 2015 et le 1er février 2016, la CDU/CSU de la chancelière est passé de 43 % à 33 % des intentions de vote, tandis que le parti anti-immigration AfD est passé de 3 % à 13 %, menaçant de devenir la troisième force politique du pays. A cela s'ajoute les tensions dans la société, incarnées par les événements de Cologne au nouvel An et la poursuite des attaques contre les réfugiés. Au cours du seul mois de janvier, on a dénombré 16 agressions de ce type, faisant suite aux 887 recensées en 2015. Bref, la situation menace d'échapper à Angela Merkel.

Le double échec du plan Merkel

Or, le plan initial de la chancelière, qui consistait à répartir les réfugiés entre les pays de l'UE a échoué. Angela Merkel l'a, du reste, reconnu devant Alexis Tsipras, selon Kathimerini. Les attaques contre Paris le 13 novembre et les événements de Cologne ont été utilisés par plusieurs pays comme des justifications pour refuser cette répartition, notamment en Europe centrale. La menace, un temps proférée par Berlin, n'y a rien fait. L'Allemagne n'a pas été capable de convaincre la Pologne, la Slovaquie ou la République tchèque de remplir leurs obligations. D'autres Etats, comme le Danemark, la Suède ou l'Autriche, ferment leurs frontières ou établissent des quotas.

Quant à l'autre versant de la politique allemande, tarir le flux depuis la Turquie en offrant à Ankara des fonds (3 milliards d'euros ont été promis) et la reprise des négociations d'adhésion, il n'a pas été davantage couronné de succès. Il est vrai que la Turquie - à qui des actes concrets n'ont pas été demandés - a plutôt intérêt à maintenir la pression sur l'UE pour obtenir des conditions qui lui conviennent. Turquie a ainsi évoqué un besoin non plus de 3, mais de 5 milliards d'euros...

Focalisation sur la Grèce

Ce double échec a donc amené Berlin à faire porter la pression sur la Grèce, à la fois porte d'entrée de la zone Schengen et point de passage vers l'Autriche et l'Allemagne via la frontière avec l'Ancienne république yougoslave de Macédoine (ARYM). Depuis quelques semaines, le gouvernement a donc oublié l'idée d'une répartition des arrivées pour centrer ses critiques sur l'absence de contrôle des frontières grecques et de « centre de tri » des réfugiés (les fameux « hotspots ») en Grèce. Un mouvement qui a été suivie par Bruxelles. Stratégiquement, Angela Merkel avait tout à gagner à focaliser l'attention sur la Grèce. D'abord, elle pouvait faire oublier à son opinion publique ses échecs en utilisant le commode bouc émissaire grec, déjà fort utilisé pendant la crise de la dette. Ensuite, elle disposait, contre la Grèce, de moyens de pression dont elle manquait à vrai dire contre la Pologne ou la Turquie : l'exclusion de Schengen et le mémorandum.

Une bonne affaire pour la Grèce ?

Pour la Grèce, cette « proposition » allemande pourrait ressembler à un piège. Certes, une moindre pression financière sur le pays et une restructuration de la dette seront bienvenus. Mais il convient de ne pas oublier que l'on parle non pas du mémorandum en lui-même, mais de l'exécution de ce mémorandum. Or, la Grèce a déjà beaucoup accepté, adoptant depuis juillet dernier, plus d'une centaine de mesures. La réforme des retraites présentée par le gouvernement préserve l'existant, mais demeure une potion amère pour les futurs retraités, les entreprises et les salariés. Le fonds de privatisation ne pourra pas être remis en cause. Enfin, concernant la dette, l'Allemagne ne semble pas devoir accepter de coupes dans la valeur nominale de cette dernière. Ce sera donc des concessions a minima.

En revanche, la Grèce risque de devenir un immense camp de réfugiés si elle se soumet aux pressions européennes. La frontière maritime avec la Turquie est impossible à fermer. Une fois les réfugiés sur les flots, quels que soient les forces de protection de la frontière, il faudra les accueillir. Et comme l'UE ne peut maîtriser les flux en Turquie, les arrivées risquent de se poursuivre. En revanche, la frontière avec l'ARYM est plus facilement contrôlable et c'est, du reste, la seule qui intéresse l'Allemagne, car il faut empêcher les réfugiés de prendre le chemin de Vienne et Munich. Autrement dit, en confiant ses frontières à l'UE, la Grèce risque de voir les réfugiés pouvoir entrer, mais non sortir. Le tout avec des réfugiés ne voulant pas demeurer dans un pays qui n'est pas leur destination. A cela s'ajoute les difficultés financières pour un pays qui reste sous pression liée à la gestion de l'accueil de réfugiés.

Circonscrire le problème à la Grèce

Bref, tout se passe comme si cette bienveillance allemande sur le programme vise uniquement à transférer le problème des réfugiés de l'Allemagne à la Grèce, sans vraiment chercher une solution pérenne. Le seul but visé est de stopper les arrivées de réfugiés à la frontière allemande. Elle traduit incontestablement une forme de panique d'Angela Merkel, mais aussi un fait inquiétant : les priorités de politique intérieure allemande semblent désormais déterminer les priorités de l'Union européenne.

Alexis Tsipras n'a pas vraiment le choix

Pour autant, Alexis Tsipras a-t-il les moyens de ne pas accepter l'offre de Berlin compte tenu de la situation de l'économie hellénique. Il ne peut guère se permettre de refuser un allègement d'un programme qui commence également à lui coûter cher politiquement. Depuis début janvier, Syriza est devancée dans certains sondages par Nouvelle Démocratie et une réforme des retraites durcie aurait du mal à passer au sein du groupe parlementaire. Le premier ministre a besoin politiquement d'une restructuration de la dette. Il peut espérer une certaine solidarité européenne pour la gestion des réfugiés, dans la mesure où Angela Merkel fera tout pour empêcher les réfugiés de reprendre leur route vers l'Allemagne. C'est un pari risqué compte tenu de la gestion désastreuse par les Européens de cette crise migratoire, mais Alexis Tsipras ne peut prendre le risque de voir la Grèce soumise à la pression de ses créanciers et jetée hors de la zone Schengen.