Et si Dassault rentrait dans le rang ?

Après l'échec de la fusion EADS-BAE Systems, la nécessité de réduire les dépenses impose toujours une redistribution des cartes. <br /> <b>LES FAITS -</b> Le gouvernement réfléchit à une recomposition de l'industrie de défense française dont Safran pourrait être le pivot... au détriment de Dassault Aviation.<br /> <b>LES ENJEUX -</b> Le secteur joue sa survie, alors même qu'il est essentiel en termes de souveraineté, d'emploi, de recherche et d'innovation.

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Le PDG de Dassault Aviation, Charles Edelstenne / Reuters
Le PDG de Dassault Aviation, Charles Edelstenne / Reuters (Crédits : (c) Copyright Thomson Reuters 2012. Check for restrictions at: http://about.reuters.com/fulllegal.asp)

L'échec de la fusion entre EADS et BAE Systems - cette opération torpillée par Berlin pour des raisons d'égoïsme national - a eu au moins un mérite : ouvrir tous les champs du possible pour les industriels du secteur en Europe.
En France, cet énorme flop n'a fait que conforter le gouvernement dans sa volonté de recomposer l'industrie de la défense tricolore. Paris a même retrouvé du temps pour accélérer ses réflexions en vue de l'organiser. Le gouvernement en affiche, en tout cas, la volonté. « Une seule initiative a été prise au cours des cinq dernières années : la constitution du groupe Safran. Nous devons en prendre d'autres, sous peine de marginalisation », a expliqué cet été le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, qui endosserait bien le costume d'architecte de cette nouvelle construction. Et d'expliquer, lui le petit-fils de docker qui a vécu à une centaine de mètres du chantier naval de DCNS, à Lorient, que « c'est un sujet central pour notre souveraineté, pour l'emploi, pour la recherche et l'innovation, tant civile que militaire, dans la mesure où il s'agit de technologies duales ».Mieux, aux yeux du ministre de la Défense, il y va même de la survie de l'industrie. « Si nous ne parvenons pas, explique volontiers Jean-Yves Le Drian, à valoriser notre potentiel industriel de défense par des partenariats intelligents et structurants à moyen terme, si nous ne prenons pas les initiatives qui s'imposent, nous risquons de perdre notre ingénierie et notre savoir-faire. Dans le contexte de réduction des budgets de défense, y compris du budget américain qui diminue de 497 milliards de dollars, notre industrie de défense risque même de disparaître. Je serai donc extrêmement vigilant. »Par ailleurs, Paris a également tous les outils pour man?uvrer. Comme le rappelait en octobre aux députés de la commission de la Défense de l'Assemblée nationale, le délégué général pour l'Armement, Laurent Collet-Billon, « l'État, actionnaire ou non, doit avoir la capacité d'intervenir au sein des sociétés de défense sur les orientations et les ventes d'avoirs stratégiques. Cette capacité entre dans le cadre des actions spécifiques, dont certaines ont été mises en place lors des privatisations de sociétés de défense - c'est le cas de Thales. La France possède également une action spécifique au sein d'EADS. C'est l'outil absolu, alors que l'État actionnaire est trop souvent un État qui met trop de temps à prendre ses décisions ».Nécessité impérieuse, volonté politique outils à disposition... Les ingrédients indispensables sont désormais réunis pour un big bang de l'industrie tricolore de la défense. Mais quels sont les scénarios d'une telle redistribution des cartes? Quels sont les groupes qui détiennent les atouts maîtres de cette recomposition?

L'atout de Dassault : le « deal du siècle », en Inde

Jean-Yves Le Drian, l'ami de trente ans de François Hollande, trouvera-t-il les clés pour vaincre les réticences des uns et des autres?? Les obstacles sont nombreux. À l'évidence, Dassault Aviation, le vaisseau amiral de la famille Dassault, est l'élément central de cette vaste opération de recomposition. A-t-il tous les verrous pour s'y opposer et bloquer les opérations?? Pas si sûr. Mais pour l'heure il est clair que le gouvernement, pragmatique, n'entreprendra rien avant que le « deal du siècle » ne soit conclu en Inde, où l'avionneur négocie lentement mais sûrement avec New Delhi la vente de 126 Rafale, assortie d'un large transfert de technologies et d'une chaîne d'assemblage locale. Soit un contrat de l'ordre de 15 milliards d'euros pour toute l'industrie aéronautique militaire. Un gros bol d'air pour tout ce secteur en manque de charge de travail. Encore faut-il que Dassault Aviation veuille bien prendre certains risques pour finaliser ce contrat. En tout cas, une signature n'est pas attendue avant la fi n du premier trimestre 2013, selon plusieurs observateurs avertis de ces deals... et familiers de la lenteur indienne.
Pourquoi un tel luxe de précautions?? Parce que ce marché indien est primordial. D'abord pour la pérennité de Dassault Aviation, dont le bureau d'études est le seul en Europe à posséder toutes les compétences pour concevoir et réaliser un avion de combat. Ensuite, et surtout, pour toute la filière aéronautique militaire française qui a un besoin vital de ce marché pour éloigner le spectre de la restructuration de leurs activités dédiées.
Or cette filière est jugée comme un outil précieux que le gouvernement ne souhaite pas voir se déliter faute de commandes à l'export. Enfin, ce contrat permettrait également tôt ou tard au gouvernement de desserrer le budget de la défense en intercalant les livraisons du Rafale à un pays export. Car Dassault dispose d'un contrat en béton : 11 Rafale doivent être livrés par an, quoi qu'il arrive, à l'armée de l'air française. Or si le plan de charge des industriels est en surchauffe... Reste qu'il existe une méfiance entre la maison Dassault et le nouveau gouvernement, en général, et Jean-Yves Le Drian, en particulier. Dès le départ, bien avant l'élection présidentielle, il existait une volonté stratégique des responsables socialistes de marginaliser l'influence de Dassault Aviation sur le secteur industriel de l'armement. Dès son arrivée, le ministre de la Défense avait ouvert les hostilités en remettant en question le leadership de Dassault Aviation sur le drone Male (Moyenne Altitude Longue Endurance) intermédiaire. Toute la question est de savoir si l'envie du gouvernement de marginaliser la maison Dassault passera de la parole aux actes? À voir. Car non seulement l'industriel a quelques relais au sein même de l'équipe de Jean-Marc Ayrault, mais Serge Dassault et son bras droit, Charles Edelstenne, ont plus d'un tour dans leur sac.

Rapprocher Safran de Thales ?... On y (re)pense

Quand bien même le PDG de Dassault Aviation doit passer en tout début d'année le manche à son successeur (Loïc Ségalen, son fi ls spirituel??), il est certain qu'il continuera à ?uvrer depuis le rond-point des Champs-Élysées, le fief historique de la maison Dassault, avec toute son habileté pour préserver les intérêts de Serge... et défendre ses convictions jusqu'au bout. Charles Edelstenne n'est pas homme à s'en laisser compter et à baisser les bras. D'autant que l'adversité le galvanise, comme il l'a montré par le passé.
Pour déverrouiller les dossiers de recomposition industrielle, une première étape pourrait être de tenter de marginaliser Dassault Aviation, le BAE Systems à la française, dans Thales où l'avionneur détient un petit peu moins de 26?% du capital aux côtés de l'État (27,08?%). Pas simple. D'autant que l'avionneur se sent bien chez l'électronicien... même s'il serait sur le point de lâcher le PDG de Thales, Luc Vigneron. Pour le gouvernement, l'arme absolue serait de rapprocher Safran (dont l'État détient 30?% du capital) de Thales, ce qui diluerait de facto Dassault Aviation. L'opération donnerait naissance à un groupe pesant près de 25 milliards d'euros, présent aussi bien dans la défense que dans les équipements aéronautiques. Un groupe ayant donc la taille critique au niveau mondial, selon les standards des banques d'affaires.
Le projet est cependant combattu par EADS, qui n'a pas envie de voir un fournisseur beaucoup trop puissant. Et l'idée n'est d'ailleurs pas nouvelle. Elle a déjà été plusieurs fois portée, il y a quelques années (2002 puis 2007) par Thales, et par un certain... Alexandre de Juniac, l'actuel PDG d'Air France à l'époque membre de l'état-major du groupe d'électronique. Les deux fois sans succès.
Aujourd'hui, Safran rêve de ce mariage. Sans le clamer sur tous les toits, même si le dossier n'est pas loin de l'obséder. Présidé par Jean-Paul Herteman, le groupe, issu de la fusion Snecma-Sagem et longtemps dans le viseur de Thales, avait déjà, avant l'été 2011, tenté de racheter la participation de Dassault Aviation. Discrètement, Safran a travaillé sur ce dossier stratégique pour le groupe - le projet est prêt. Il a d'ailleurs mis tous ses atouts de son côté en faisant un intense lobbying depuis le début 2012 auprès des responsables socialistes, aujourd'hui au pouvoir, pour les convaincre de la pertinence de cette opération.

Safran est prêt et attend que l'État se manifeste

L'idée a fait son chemin dans les esprits puisque cela fait partie des pistes, qui pourraient être mises en ?uvre si la volonté de marginaliser Dassault Aviation au sein de Thales se concrétisait. Safran attend donc que l'État vienne le chercher. Encore faudrait-il que le projet soit porté par un patron capable de déplacer des montagnes, tels que feu Jean-Luc Lagardère ou Alain Gomez, ancien patron de Thomson-CSF...Autres volets de la recomposition, que faire enfin de DCNS?? Dassault Aviation et son PDG Charles Edelstenne ont fini par s'intéresser au groupe naval. Ce qui était loin, très loin d'être gagné. Preuve que DCNS a réellement du potentiel et ressemble par certains égards à l'avionneur, notamment sur la culture du produit et de la technologie. D'où la volonté de Dassault Aviation de voir Thales devenir majoritaire dans le capital du groupe naval. Ce qui n'est pas exclu par Jean-Yves Le Drian. Le groupe d'électronique pourrait en effet céder ses activités navales (Thales Underwater Systems et Thales Nederland) à DCNS en contrepartie d'une nouvelle montée au capital dans le groupe naval. Soit autour de 60 à 70?%. Mais ce scénario est très dépendant de l'avenir même de Thales et DCNS n'en veut pas. Le groupe naval, lui, souhaite racheter les activités navales de Thales et de mettre les voiles vers l'Allemagne pour se marier avec le chantier naval TKMS après les élections allemandes de l'automne 2013. C'est toutefois loin d'être gagné tant les relations entre la France et l'Allemagne sont houleuses en matière industrielle.
Enfin, le groupe d'armement public Nexter pourrait grossir dans un premier temps en accueillant dans son périmètre les activités poudres et explosifs de SNPE, Eurenco (plus de 200 millions d'euros de chiffre d'a? aires). Autre possibilité : en échange de sa division munitions, Thales prendrait entre 10?% et 20?% du capital de Nexter. Thales avaient annoncé fi n 2011 l'ouverture de discussions visant à rapprocher Nexter Munitions et TDA Armements, qui ont réalisé un chiffre d'affaires combiné d'environ 250 millions d'euros en 2010. Mais l'arrivée d'un président socialiste a quelque peu remisé sine die ce projet.
Et EADS ? Le groupe, aujourd'hui assommé par l'échec de la fusion avec BAE Systems, a besoin pour le moment de digérer ce fiasco. Mais il semble toujours être sur le bord de la touche en France... Peut-il renverser la vapeur, lui qui a toujours caressé le rêve de mettre la main sur Thales - ce qu'il a d'ailleurs tenté de faire à plusieurs reprises depuis sa naissance en juillet 2000 - pour renforcer ses activités de défense, logées dans Cassidian, qui n'a ni la taille critique, ni la cohérence dans ses différents marchés pour continuer à exister de façon autonome??Il n'y a pas grand monde qui y croit sur la place...

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LES ACTEURS DU SECTEUR

DASSAULT AVIATION : Constructeur aéronautique, civil et militaire. CA 2011 : 3,3 milliards d'euros.

THALES : Groupe d'électronique aérospatiale et militaire. CA 2011 : 13,03 milliards d'euros.

SAFRAN : Constructeur de moteurs d'avion et d'équipements aéronautiques. CA 2011 : 11,6 milliards d'euros.

DCNS : Constructeur de navires militaires et de sous-marins.CA 2011 : 2,6 milliards d'euros.

SNPE : Producteur d'explosifs et de propergols solides (carburants des fusées). CA 2010 : 543 millions d'euros.

EADS : Constructeur aéronautique civil et militaire. CA 2011 : 49,1 milliards d'euros, dont 24 % dans la défense.

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