OPINION. « Tout bloquer quand tout est déjà bloqué ? »
Arnaud Zegierman

Photo d'illustration
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Arnaud Zegierman

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Le mouvement Bloquons tout prospère sur un constat simple : les efforts demandés aux Français augmentent alors que l'Etat-providence s'érode.
Revenons sur ce slogan, aussi limpide que radical. Le manque de majorité solide à l'Assemblée nationale, l'incapacité à fédérer autour de questions d'intérêt général et le manque d'imagination pour identifier des solutions destinées à réactualiser notre système de protection sociale révèlent au contraire un pays déjà bloqué. Depuis de nombreuses années, les tentatives de réformes n'ont abouti qu'à des demi-mesures destinées à ne point trop fâcher tout en délivrant un sentiment d'action. Des démarches trop homéopathiques pour que les Français puissent percevoir une évolution favorable, comme pour réduire les déficits. Bref, du rafistolage, en attendant mieux...
Peuple réputé pour râler, s'indigner, s'insurger même, nous Français savons remplir ce rôle à la perfection. Mais la seule action de terrain suffira-t-elle à sortir le pays d'une forme de léthargie qui s'est instituée depuis de nombreuses années déjà ? On n'a rien sans rien pourraient dire les tenants du mouvement, et à raison, mais tout bloquer n'est qu'une partie de la solution.
Le véritable changement pour débloquer le pays ne viendra pas uniquement d'un mouvement contestataire, mais de la capacité des politiques à mener des réformes en bonne intelligence avec l'opposition et les partenaires sociaux. En d'autres termes, il faut discuter, négocier pour parvenir à des mesures efficaces, perçues comme équitables par l'opinion, tout en limitant au maximum la dette qui pèsera sur les générations futures. Bien loin de ce qui nous semble promis pour les mois à venir.
À défaut de détenir une formule miracle permettant d'aligner aspirations populaires, contraintes économiques et volontés politiques, nous pouvons alerter sur deux points.
Le premier est l'importance de la pédagogie. Comment réformer au regard de notre propre méconnaissance des fondamentaux de notre système ? Pour illustration, seule la moitié des Français (51 %) a conscience de financer les retraites actuelles et non celles des futurs retraités.
Le second est l'importance des actifs. Ils sont la clé de voûte de notre système. Ils le financent. Mais ils sont de moins en moins nombreux alors que l'on a de plus en plus besoin d'eux et que le nombre de retraités progresse. Ainsi, en 1965, un retraité était financé par 4,3 actifs. Aujourd'hui, il ne l'est plus que par 1,7 actif.
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Nous sommes habitués à nous mettre en colère contre les politiques, mais est-on prêt au désengagement, plus sourd et pernicieux, d'une partie de la population ?
Il est temps de veiller à éviter l'épuisement et la défiance des actifs. Car leur vie est insidieusement devenue plus complexe. En cause là encore : le vieillissement. En 2030, un salarié sur 4 sera aidant. Et l'aidance pèse lourd : en moyenne 8,6 heures par semaine (soit l'équivalent d'une journée de travail supplémentaire), avec un impact notable sur le bien-être (47 % des salariés aidants jugent en effet que leur situation met en difficulté leur santé et leur moral).
À la responsabilité des parents s'ajoute aussi celle des enfants de manière inédite : désormais, une famille sur quatre en France est monoparentale. Au-delà de la charge mentale, leur situation financière apparaît préoccupante : elles sont deux fois plus nombreuses à ressentir des difficultés financières chroniques qu'au sein de la population nationale (51 % VS 27 %).
Enfin, en matière de perspectives d'évolutions sociales, le plafond semble bas. 77 % des Français estiment aujourd'hui qu'il est difficile de réussir socialement.
Bref, la vie des actifs est devenue plus difficile et l'immobilisme pourrait bien les pousser vers des cieux jugés plus cléments.
« Tout bloquer » peut donc remplir une fonction cathartique essentielle.
Mais pour mettre à jour notre système de protection sociale conformément à sa philosophie initiale, il sera surtout nécessaire de tout débloquer, notamment pour ne pas casser la motivation des actifs qui le portent au quotidien. Cela ne pourra avoir lieu qu'en dépassant nos divergences pour se mettre au service de l'intérêt général.
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(*) Arnaud Zegierman est sociologue. Il analyse les évolutions de la société française et les tendances émergentes depuis 20 ans. Cofondateur de l'institut de sondages Viavoice, il explore des questions telles que le rapport au travail, l'évolution des valeurs, les différentes conceptions du progrès ou les préoccupations des jeunes. Il intervient régulièrement dans les médias ou lors de conférences, colloques et séminaires. Ses analyses, systématiquement basées sur des études récentes, visent à déconstruire les idées reçues tout en adoptant une posture de neutralité politique.
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