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Jean-Paul Fitoussi : « Une monnaie, cela se gouverne »

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Publié le 12 janvier 2009 à 00:28 - Mis à jour le 12 janvier 2009 à 00:28

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Pourquoi, en 1995, avez-vous lancé ce pavé dans la mare qu'a été « le débat interdit » ?J'ai été choqué par le désarroi social provoqué par la mise en ?uvre de cette politique monétaire excessivement rigoureuse qui a produit du chômage de masse. Entre 1991 et 1997, le chômage a augmenté à une vitesse inconnue depuis la Seconde Guerre mondiale, plus vite qu'après le premier choc pétrolier. L'autre phénomène contre lequel je me battais était la « pensée unique », qui tentait de légitimer cette politique en affirmant qu'il n'y avait pas d'alternative et que toute « autre politique » aurait produit des résultats pires encore. Faux, archi faux, l'histoire l'a montré. Mais, à l'époque, on discréditait les tenants d'une autre politique. En 1995, le débat était vraiment interdit ! La pensée unique était davantage un consensus administratif que savant. La politique menée à l'époque a construit artificiellement le problème de la dette publique, qui explose en Europe et culmine en 1997.À l'époque, on menait une politique de désinflation compétitive. Est-on allé trop loin ?On a continué à combattre l'inflation alors même qu'il n'y avait plus d'inflation. Cela fait penser à la période récente où l'on a eu peur de l'inflation liée à la hausse des prix du pétrole et des matières premières, alors que maintenant, quelques mois plus tard à peine, notre pire crainte est la déflation. Entre 1991 et 1997, la politique économique s'est faite doctrinale au lieu d'être pragmatique. Cela fait penser à Don Quichotte. C'était un drôle de préambule à la construction européenne que de la fonder sur une politique non coopérative. La désinflation compétitive, cela suppose qu'un pays cherche à gagner en compétitivité par rapport à ses voisins. C'est d'ailleurs cette politique qu'a menée l'Allemagne après le passage à l'euro, au prix d'une forte pression sur les salaires. Son gain en termes de compétitivité n'est apparu qu'en 2005, après quatre années de stagnation de sa demande intérieure.Qu'avez-vous voté lors du référendum de Maastricht ?J'avais voté oui, tout en attirant l'attention sur le fait que les critères de Maastricht me semblaient être un obstacle de méthode à une accélération de la mise en ?uvre de l'union économique et monétaire. J'ai toujours été pour la monnaie unique, précisément parce qu'il me semblait qu'elle permettrait aux gouvernements de retrouver une souveraineté qu'ils avaient perdue, d'échapper à la tutelle implacable du marché des changes. Tutelle qui a eu, en France notamment, des effets désastreux, en raison des taux d'intérêt excessifs que la Banque de France était alors obligée de consentir pour tenir la parité du franc avec le mark.Dix ans d'euro, quel bénéfice en avons-nous tiré ?La politique monétaire a été bien meilleure qu'avant l'euro, c'est incontestable. Les taux d'intérêt ont fortement baissé. Mais cela n'a marché qu'un temps, il y a eu d'autres crises et là, on ne peut que regretter que la politique monétaire de la BCE se soit montrée si passive, comparée à la forte réactivité de la Réserve fédérale. Alan Greenspan a certes été critiqué, mais en termes de croissance et de baisse du chômage, critères essentiels à mes yeux, la zone euro a beaucoup moins bien fait que l'Amérique. Alors que la cause de la poussée d'inflation était commune à tous les pays, on a recommencé en Europe à accepter des taux trop élevés. Ce que montrait le « débat interdit », ce sont les conséquences sociales dramatiques d'un système financier déséquilibré. Aujourd'hui, c'est presque la même chose : le déséquilibre financier n'est pas venu de taux d'intérêt trop élevés, mais d'un niveau excessif d'exigence de retour sur fonds propres. Cette surexigence de rentabilité est un héritage de l'époque où les taux réels étaient élevés. Les détenteurs de capitaux se sont habitués à des niveaux de rendement considérables et ne voyaient pas pourquoi cela s'arrêterait !La crise économique met-elle en danger l'existence de l'euro ?Non ! Souvent, on prédit ce que l'on désire. L'euro est une bonne protection et on ne reviendra pas en arrière. Beaucoup de pays petits et moyens se demandent s'ils ne feraient pas mieux de rejoindre la zone euro. Le problème n'est pas la monnaie, c'est la qualité de la politique monétaire. Celui qui dit qu'elle est inadaptée se voit aussitôt reprocher d'être contre l'euro? C'est le retour du débat interdit ! Une monnaie, cela se gouverne. Ce problème a été résolu par le retour en force de la volonté politique, qui a permis de mettre entre parenthèses deux des contraintes européennes imaginées comme étant éternelles : le Pacte de stabilité et de croissance plafonnant à 3 % le déficit public et les règles de la concurrence.C'est plus circonstanciel que volontaire?Sans l'intervention du politique pour affronter cette crise d'une brutalité inouïe, sans la levée de ces interdits, nous n'aurions pas passé l'hiver. C'est le retour au pragmatisme, à une forme moderne de keynésianisme. Cette doctrine a déjà permis de sauver le capitalisme une fois dans les années 1930. Elle semble capable de le faire une deuxième fois !

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