« Le libéralisme a sous-estimé la peur de la liberté »

Catherine Audard, philosophe, enseignante à la London School of EconomicsLe libéralisme est un repoussoir « progressiste » pour les uns, un « laisser-faire » égoïste et responsable de la crise actuelle pour les autres. Comment expliquer ce paradoxe ?Les raisons de ce paradoxe remontent à la fin XIXe siècle. S'interrogeant sur les dangers d'un socialisme non démocratique, sur le marxisme, le philosophe et économiste anglais John Stuart Mill remet en cause le « libéralisme classique », celui du libre-échange, du laisser-faire, et oblige les libéraux à repenser leur concept global. En particulier celui de liberté négative, uniquement soucieuse de protection des droits. C'est ainsi que naît, dans une période de crise morale et politique, le « nouveau libéralisme » social du XXe siècle, favorable à l'intervention de l'État. Cette tradition a culminé avec Lyndon Johnson et la « Great Society » des années 1960 et la mise en place par le gouvernement de l'assurance-maladie (Medicare) dont on parle tant en ce moment. En Europe, l'évolution a été différente : le néolibéralisme des années 1970 est une réaction à cette évolution du libéralisme vers le socialisme.Quelle est la part de ce socle libéral dans une France « républicaine » ?Paradoxalement, les républicains français sont des « libéraux » quand il s'agit d'éthique. On peut défendre l'idéal républicain de cohésion sociale, d'égalité, tout en le nourrissant d'un arrière-plan d'idées libérales au sens des droits de l'homme, par exemple. La contradiction, profonde, se situe ailleurs. Fondamentalement, les libéraux se méfient de tout pouvoir, de toute autorité. Mais ils font confiance à l'individu pour savoir ce qui est bon pour lui. C'est quand les êtres humains sont soumis au pouvoir autoritaire de l'État qu'ils perdent de vue la rationalité, la défense de leurs intérêts et qu'ils deviennent violents les uns à l'égard des autres. C'est là le point de rupture avec les républicains, pour qui l'individu ne devient ce qu'il est, à savoir un être moral, un citoyen, que par l'action de l'État.Vous regrettez que la vision éthique du libéralisme soit reconnue par tous, mais que la politique libérale ait perdu de sa force ?La résistance à l'autorité ? celle de l'Église, de l'État comme celle des idéologies ? est une constante de l'histoire du libéralisme. Cette résistance justifie le droit de propriété, qui garantit la sécurité de l'individu face aux pouvoirs extérieurs qui le menacent. Dans ce contexte, la propriété privée est justifiée de manière non seulement économique, mais aussi religieuse et philosophique, comme dans le protestantisme, au nom de la protection du culte privé et de la liberté de conscience. Éthique et économie sont donc étroitement liées, comme l'avait bien vu Max Weber.Les économistes reconnaissent ne pas avoir compris tous les ressorts de la crise?Les schémas théoriques ne fonctionnent plus. On a vu les économistes essayer d'analyser la crise en termes soit ultralibéraux, soit keynésiens. On parlait de science économique. Les économistes anglophones commencent à reconnaître que l'économie n'est pas une science, mais un art. Hayek et Keynes le disaient déjà. Une des leçons de mon étude, c'est le lien qui existe entre scientisme et despotisme ou totalitarisme politique. Quand on commence à faire de l'économie une science, de l'étude de la société une science? le résultat se paye en termes de privation de libertés.Pourquoi, en France, le libéralisme est-il un repoussoir ?C'est un pays catholique, même s'il a été déchristianisé. Cela explique une méfiance à l'égard du profit, de l'argent, du crédit? il existe une tradition très ancienne de condamnation du profit par l'Église. Cela explique aussi une tradition anti-individualiste ou un individualisme mal compris. Alors qu'en Angleterre, où je vis depuis plus de vingt-cinq ans, la société civile se caractérise par une grande richesse des relations : les associations, l'initiative civique, la solidarité, y sont très développées. En France, l'individualisme est vraiment brutal.Vous dites : « Le libéralisme a sous- estimé la peur de la libert頻...Cette idée est au c?ur de mon ouvrage. C'est pourquoi je suis assez pessimiste. La peur de la liberté peut l'emporter? Un ensemble d'idées liées à une élite a modelé le monde occidental au XVIIIe siècle. Il ne faut pas oublier qu'à l'origine des idées libérales se trouve l'aristocratie anglaise qui défendait ses privilèges, ses libertés, contre la monarchie. Les droits et les libertés étaient des privilèges d'une classe sociale. On a ensuite tenté de les étendre à l'humanité. Est-ce possible ? Propos recueillis par Françoise Crouïgneau et Robert Jules

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