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Une crise de la démesure

La Tribune

Publié le 09 septembre 2009 à 23:45 - Mis à jour le 09 septembre 2009 à 23:45

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L'ordre économique aujourd'hui est voué à la démesure, au désir d'infini, désir d'argent, de puissance, de nouveauté. L'économie donne pourtant l'impression de tout mesurer : la croissance, le chômage, l'inflation, la valeur des travailleurs comme celle des entreprises et des actifs financiers. Mais le réseau mondial de statistiques ne mesure que des valeurs internes au champ économique, rien ne permet de donner à ces valeurs un équivalent dans d'autres champs de finalités, des finalités morales ou spirituelles. L'économie mesure tout, mais rien ne la mesure elle-même. Cette impuissance de l'économie à mesurer ce qui l'excède, la menace de l'extérieur, est l'origine profonde de la crise actuelle, laquelle nous oblige en retour à penser tout autrement.Cette crise est en effet plus grave, en termes structurels, que la crise de 1929. Il faut certes espérer que ses effets seront moins catastrophiques, espérer aussi que les timides signes de reprise observés aujourd'hui seront consolidés dans les prochains mois. Mais le pire danger serait de ne pas évaluer ses causes profondes. Car elle ne résulte pas seulement d'un jeu financier mondial qui a tourné au désastre.Elle est issue en fait de trois périodes successives de démesure ou, au moins, de mauvaises mesures. D'abord, la crise du fordisme dans les années 70, aggravée par les chocs pétroliers. Période marquée par de multiples désordres, une inflation à deux chiffres, puis des taux de chômage dévastateurs, la désorganisation des échanges internationaux. Tous ces désordres auraient dû inciter à prendre la mesure des faiblesses profondes qui minaient l'économie et, en particulier, la mesure des menaces écologiques, conduire à réorienter la croissance quand il en était encore temps, chercher à sortir de l'économie pétrolière, modérer la compétition mondiale et aider les pays qui allaient émerger à préférer un développement plus soucieux des indicateurs de développement humain.Cette période d'incertitudes et de désordres a donc été gâchée et les questions en suspens ont été recouvertes par une deuxième vague, celle de la « nouvelle économie ». Les technologies de communication ont apporté à la fois des gains de productivité et un dynamisme de la demande pour de nombreux biens nouveaux. On a ainsi cru un temps, surtout en observant l'économie américaine, qu'un chemin de croissance durable avait été retrouvé. L'optimisme a conduit à l'excès du crédit, aux anticipations sans fondement et à l'envolée déraisonnable de certaines valeurs boursières.Mais l'explosion de la bulle Internet est restée sectorielle et la phase de ralentissement et d'assainissement a été évitée au prix d'une aventureuse politique américaine de soutien de la demande finale et du laxisme en matière de crédit et d'endettement. Qui ont abouti finalement à la crise des subprimes, entraînant cette fois une crise économique globale. Laquelle est donc la fille de trois moments où la mesure des difficultés n'a pas été prise. Elle ne pourra être surmontée qu'en nous imposant une vision post-prométhéenne, contraignant la passion de la démesure ou l'infléchissant vers d'autres horizons.La contrainte interdit à l'évidence la poursuite indéfinie de la croissance matérielle. Elle impose un renversement de hiérarchie. L'économie doit se soumettre à la vision écologique qui l'englobe et qui oppose au désir d'infini la conscience de la finitude de la planète. Ce que les économistes appellent les effets externes et qu'ils placent à la marge de leur champ pour les traiter de façon partielle doit prendre une place centrale. On en est loin quand on voit les difficultés de mise en ?uvre d'une taxe carbone qui ne concerne qu'une partie de la planète et des risques environnementaux. D'où l'urgence de mesurer et de tenter de prévoir les évolutions de l'environnement par un dispositif statistique de même ampleur que celui construit pour l'économie.L'infléchissement, c'est l'application du programme cartésien au « parc humain ». Une croissance encore, mais introvertie. Les nouveaux territoires de la biosphère et de la noosphère seront les vases d'expansion de la démesure humaine. Concrètement et à court terme, la santé, la prévention, la sécurité. Et aussi l'éducation et la connaissance. Un autre monde économique donc, fait de services et d'innovations. Mais avec le risque associé de la prolifération des contraintes, des normes et des contrôles, qui rapprocherait notre monde de ce qu'ont décrit Huxley et Orwell. La démesure économique conduirait ainsi, par une ruse de l'histoire, à un dépérissement de la valeur économique et à une mutation anthropologique. n point de vue Marc Guillaume Économiste, sociologue

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