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La chute du Mur à J + 1

La Tribune

Publié le 10 novembre 2009 à 00:45 - Mis à jour le 10 novembre 2009 à 00:45

Le Quotidien Numérique

13 juin 2026

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Analyse Sophie GherardiLe 9 novembre est passé, les flonflons de la fête pour les 20 ans de la chute du Mur se sont tus. Prolongeons pourtant d'un jour la grande rétrospective pour évoquer un événement moins connu qui s'est produit quelques heures plus tard, le 10 novembre 1989. Ce jour-là, à Sofia, Todor Jivkov, le plus ancien dirigeant du bloc soviétique, en place depuis 1954, était déposé lors d'une réunion du Politburo. Il était remplacé comme premier secrétaire du Comité central du Parti communiste bulgare par Petar Mladenov, son ministre des Affaires étrangères depuis vingt-huit ans.Quel paradoxe ! La Bulgarie était le seul pays de l'Est, avec la Roumanie, où aucun mouvement populaire n'était venu jusque-là inquiéter les dirigeants communistes, ni dans les mois précédents, ni d'ailleurs depuis l'instauration du régime à la fin de la Seconde Guerre mondiale. On était très loin de la Pologne, où des élections pluralistes, bien qu'encore très encadrées par le pouvoir communiste, avaient été gagnées par Solidarnosc en juin 1989 ; dans la foulée, l'une des principales figures de l'opposition, Tadeusz Mazowiecki, avait été élu Premier ministre le 24 août 1989. En Hongrie aussi, les manifestations de masse et les évolutions institutionnelles avaient commencé bien avant l'automne 1989 : la chute de Kadar, l'homme de la répression de 1956, remontait à mai 1988, l'annonce d'élections libres à février 1989 et l'ouverture de la frontière avec l'Ouest au 11 septembre 1989.Rien de tel en Bulgarie. La revendication démocratique n'y existait qu'à l'état embryonnaire. À Sofia, la mémoire de François Mitterrand est révérée parce que, lors d'une visite en janvier 1989, il avait reçu pour un petit déjeuner à l'ambassade de France une poignée de « dissidents » dont l'un, Jeliou Jelev, allait devenir le premier président démocrate de Bulgarie. Quelques intellectuels protestaient alors contre la persécution des Turcs de Bulgarie, que le pouvoir avait obligés à adopter des noms et prénoms slaves, avant de les chasser vers la Turquie au printemps 2009. Cette tentative de « nettoyage ethnique » aura eu un seul effet bénéfique : discréditer la surenchère nationaliste en même temps que le régime communiste finissant ? contrairement à ce qui s'est passé dans la Yougoslavie voisine.En tout cas, ce n'est certainement pas la pression populaire qui a fait tomber le vieux dictateur. La Bulgarie était, parmi les démocraties populaires, la plus alignée sur Moscou. La fidélité de Todor Jivkov était si complète qu'il avait publiquement souhaité, dès les années 1970, que son pays devienne un jour la seizième République de l'Union soviétique ! La servilité bulgare recevait une récompense sonnante et trébuchante : les matières premières russes, notamment le pétrole, étaient vendues à des prix imbattables, et s'il y a un pays du glacis qui a été globalement gagnant dans les échanges avec l'URSS, c'est la Bulgarie. Mais depuis l'arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, Todor Jivkov opposait une résistance passive au vent de réforme qui soufflait du Kremlin. Or Gorbatchev avait décidé que sa ligne réformatrice devait être relayée dans les pays satellites. L'incroyable accélération de l'histoire survenue le 9 novembre avec l'ouverture du mur de Berlin lui permit de mettre son plan à exécution, et de prendre de vitesse les conservateurs qui le menaçaient lui-même à Moscou. C'est ainsi qu'un coup d'État feutré mené par les gorbatchéviens, à Sofia, donna le signal de l'ébranlement des pays de l'Est qui n'avaient pas bougé jusque-là : la Tchécoslovaquie, la Roumanie et bien sûr la Bulgarie.L'aspect bonhomme de Todor Jivkov et la transition sans violence peuvent donner une vision exagérément sympathique de ce qu'était la réalité bulgare. Un livre qui vient de paraître en français « l'homme surveill頻 (Albin Michel, 440 pages, préface de Tzvetan Todorov) tombe à point nommé pour dissiper cette erreur. L'auteur, Vesko Branev, né en 1933 dans la bourgeoisie intellectuelle et progressiste, a rencontré très tôt ceux qu'il appelle « les hommes de l'ombre ». Il avait 16 ans quand des agents de la sécurité de l'État ont cherché à faire de lui un délateur. Il en avait 80 quand il a été enlevé à Berlin-Ouest et ramené de force en Bulgarie. Il en avait près de 70 quand il a pu prendre connaissance de son dossier : des milliers de pages qui rendent compte d'une existence entière passée sous l'?il scrutateur de l'État totalitaire. L'ancien cinéaste entreprend alors d'écrire son autobiographie, à la lumière de ces dossiers. Derrière les pseudonymes de ceux qui ont fait des rapports sur lui, il découvre des amis d'enfance, des collègues, un beau-frère. Il est moins sévère pour eux que pour ce régime qui condamnait tout un peuple à la peur, à la méfiance et au dégoût de soi. Sans parler de l'isolement culturel. Quand un de ses films est primé au Festival de Venise, Vesko Branev attend en vain le visa pour aller recevoir son prix. En décrivant avec talent sa vie gâchée, le vieil homme nous éclaire sur la difficulté d'adaptation d'un pays comme la Bulgarie à l'après-communisme. Le mensonge, la duplicité, la filouterie ont pénétré en profondeur. Vingt ans plus tard, dans ce pays devenu membre de l'Union européenne en 2007, ils imprègnent encore les milieux dirigeants ? où abondent les anciens de la nomenklatura ? et la société. Les dégâts économiques ont été réparés plus vite que les dégâts moraux. Le nouveau gouvernement de Boyko Borissov, élu cet été avec l'ambition d'en finir avec les miasmes du passé, a devant lui une tache ardue.

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