Comment les barons du Crédit Agricole ont repris le pouvoir

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Pour les uns, c'est la fin d'une époque. Pour les autres, l'heure de la revanche. Cet après-midi, boulevard Pasteur à Paris, se tient un conseil d'administration comme Crédit Agricolegricole SA n'en a pas connu depuis quatre ans et demi. Ses membres vont désigner le directeur général qui succédera à Georges Pauget. Ce dernier, interrogé vendredi sur France Inter, à l'occasion de la publication de son livre « Faut-il brûler les banquiers ? », a déjà presque écrit son épitaphe : après avoir « géré la crise » financière, il considérait que « cette mission est très largement avancée ». La décision du conseil de cet après-midi n'entraîne pas son départ immédiat. Il clôturera l'exercice 2009 et présentera ses résultats avant de laisser son fauteuil. Ce passage de témoin, dans son principe comme dans son déroulé, a été acté peu avant l'été dernier. René Carron, président de Ca sa, est alors à la man?uvre. La fin de son mandat est elle aussi programmée pour l'assemblée générale de mai 2010. Il lui reste alors douze mois pour organiser sa succession. En juillet, quatre hommes se mettent d'accord sur le futur management du groupe : les deux partants, le président et le directeur général de la structure cotée, René Carron et Georges Pauget, et les deux arrivants, Jean-Marie Sander et Jean-Paul Chifflet, respectivement président et secrétaire général de la Fédération Nationale du Crédit Agricolegricole. Celle-ci, organe politique du groupe, est aussi, via une structure baptisée La Boétie, son actionnaire majoritaire. Rien ne peut donc l'empêcher de désigner qui elle veut. La réunion du conseil d'administration de Crédit Agricolegricole SA de ce mardi est purement formelle. En réalité, Jean-Paul Chifflet sait dès cet été qu'il a gagné la partie. Seulement, il ne sait pas encore quand il reprendra le flambeau. Tout dépendra du rythme auquel le groupe sortira de la crise. Cette victoire, il l'a préparée de longue date. Peut-être même dès juillet 2008. Quelques semaines après l'augmentation de capital de la banque qui lui permet de faire face à la crise financière, l'ambiance au conseil d'administration est, au dire de l'un de ses membres, « délétère ». Un article du « Monde » révèle que Georges Pauget a menacé de démissionner et cite déjà le nom de son possible successeur. À l'époque, le patron du groupe est en position de faiblesse. L'investissement dans la banque de détail en Grèce, réalisé deux ans plus tôt, s'avère un gouffre. Calyon, que Georges Pauget a contribué à développer et dont il a nommé le directeur général, star chez les traders, affiche des pertes que les caisses régionales ont du mal à avaler. Depuis des mois, le fossé n'a cessé de se creuser entre ces dernières, habituées aux résultats réguliers du paquebot qu'est la banque de détail, et la filiale en charge des activités de financement et d'investissement. Marc Litzler, qui tient alors les rênes de Calyon, est l'homme à abattre. « Il n'est pas de notre monde », lâche un dirigeant des caisses. Il sera débarqué en mai 2008. Comme un premier gage de la reprise en main du groupe par les barons locaux.Si elles acceptent de souscrire à l'augmentation de capital, les caisses ne délivrent pas un blanc-seing au directeur général. René Carron a dû convaincre le conseil d'administration de la banque que Georges Pauget reste l'homme de la situation pour traverser la crise et se mettre en ordre de marche pour sa sortie. Mais il sera marqué à la culotte. Le président estime alors, selon un proche, que son directeur général doit « prendre un peu de recul ». En octobre, le voilà flanqué de deux nouveaux directeurs généraux délégués, évidemment issus du sérail des caisses. De son côté, Jean-Paul Chifflet porte la voix de la contestation. Il se fait l'inlassable porte-parole d'un nécessaire retour à l'ordre naturel du groupe : priorité aux clients et aux « territoires ». Les relations sont frontales, « Chifflet veut la peau de Pauget », entend-on en interne. À l'occasion de leur congrès, les caisses affirment leur leadership sur le groupe et sa stratégie : « Le temps est venu pour les caisses régionales du Crédit Agricolegricole de montrer qu'elles ne sont pas diluées dans un ensemble sur lequel elles n'auraient pas prise », affirment-elles alors.Paradoxalement pourtant, l'apogée de la crise financière va valoriser Georges Pauget. Notamment à l'extérieur. Du coup, ses relations avec le président René Carron prennent un goût presque aigre. Car, au plus fort de la crise, tout frais nommé président de la Fédération bancaire française, Georges Pauget va occuper le devant de la scène et éclipser le président du groupe. C'est lui qui sera régulièrement convoqué à Bercy et à l'Élysée pour le plan de sauvetage des banques, c'est lui qui fait des annonces sur les rémunérations des patrons et des traders et dévoile les propositions de la FBF sur les paradis fiscaux. L'homme voyage beaucoup. Il va certes visiter des filiales à l'étranger, mais se rend aussi régulièrement aux États-Unis pour rencontrer des banquiers, des experts ou des représentants d'organisations internationales dans le but de préciser sa vision d'un monde en pleine tempête. Chez Ca sa, c'est encore Georges Pauget qui répond aux questions des journalistes lors des résultats. Et pour cause. Avec la crise financière, il faut être banquier sur le bout des doigts pour comprendre les rouages techniques et complexes et pouvoir s'exprimer sur ce sujet en étant convaincant. Entre-temps, Georges Pauget n'a pas seulement acquis une forte visibilité à l'extérieur, il est aussi celui grâce auquel le groupe est à nouveau sur les rails. Sa stratégie méthodique et inaltérable a porté ses fruits. Il a recentré Calyon et rapproché la gestion d'actifs de celle de la Société Généralecute; Générale. Il a doté le groupe d'une entité assurance et fusionné les filiales pouvant l'être (dans le crédit à la consommation ou l'affacturage). Crédit Agricolegricole SA réapparaît dans une posture stable. Mais peu importe, le sort de Georges Pauget est déjà scellé. Car le groupe a besoin d'un nouveau souffle, d'un véritable « new deal » selon un dirigeant. Et pour cela il faut une nouvelle équipe. Qui la mettra en place ? René Carron sait que, s'il ne prend pas l'initiative, il sombrera en mai 2010 dans les oubliettes de l'histoire de la Banque verte. La meilleure façon d'imprimer sa marque et de maintenir son ombre tutélaire est de désigner celui qui mettra en ?uvre la nouvelle stratégie. Or le groupe est ainsi fait que cela ne pose pas de problème à son successeur, Jean-Marie Sander, de ne pas avoir à choisir son équipe. Crédit Agricolegricole est avant tout un groupe d'hommes qui se parlent très en amont des décisions. Et dès lors qu'un accord est trouvé, plus rien ne vient y faire obstacle. Jean-Paul Chifflet s'impose ainsi comme l'homme des deux présidents, celui de la Fédération et celui de la structure cotée. Il a fait ses preuves depuis le congrès, en lançant notamment le chantier révolutionnaire du système d'information commun à l'ensemble des caisses. Il ne reste plus qu'à trouver le moment de l'annoncer. Une fois de plus, dans le groupe qui en est coutumier, ce sont des fuites qui laisseront sortir le nom de celui qui sera, bientôt, le nouvel homme fort de la Banque verte. Il entrera en scène porté par ses troupes, rassurées d'avoir remis « le meilleur d'entre eux » à la tête de « leur » groupe. nJean-Paul Chifflet s'impose comme l'homme des deux présidents, celui de la Fédération et celui de la structure cotée.

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