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De l'arrogance financière au mal-être social

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Publié le 10 mars 2011 à 20:27 - Mis à jour le 10 mars 2011 à 20:27

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En se prenant pour les maîtres du monde, les financiers ont joué les apprentis sorciers. Nul ne leur dénie un rôle vital dans l'économie. Mais leurs dérives, voire leur arrogance, ont abouti à la crise de 2008, dont les retombées dépassent le cadre des G20. Car, au-delà du phénomène déclencheur des subprimes, ils ont imposé aux entreprises une course folle à la rentabilité à court terme. Et contribué à un « mal-être » au travail devenu un phénomène de société dans les pays avancés. Ce double constat, les auteurs de « l'Incroyable Histoire de Wall Street » et du « Travail, les raisons de la colère » le dressent chacun à leur façon, historique et ludique pour les premiers, plus fondamental et analytique pour le second.En se concentrant sur le « coeur du réacteur » de la finance mondiale, Jacques Gravereau et Jacques Trauman nous entraînent dans deux siècles d'histoire, pleins de réussites fulgurantes et de trahisons, de percées technologiques et de revers cuisants. À l'image de l'Amérique et de sa puissance, encore incontestée. Le lecteur n'y trouvera pas d'analyse percutante sur la crise financière. Mais une mise en scène stimulante de ce qui a permis, et permet encore aujourd'hui, de faire de Wall Street un symbole de tous les rêves et... de tous les cauchemars.La part de rêves se concentre dans la première partie, consacrée à des hommes hors du commun. La création d'une monnaie fédérale - le dollar - à l'été 1790, on la doit à l'action commune du secrétaire d'État de l'époque Thomas Jefferson, de son homologue du Trésor Alexander Hamilton et du principal conseiller de George Washington, James Madison, confrontés aux conséquences dramatiques de la saignée financière de huit ans de Guerre de l'Indépendance ; quelque cent ans plus tard, lors de la crise de 1907, c'est à « Jupiter », le surnom d'un certain John Pierpon Morgan, devenu « l'oracle » de Wall Street, que le système financier américain, menacé - déjà -, par un mélange d'« innovations » et de spéculation effrénée, doit d'être sauvé. Deux exemples parmi d'autres qui irriteront les historiens attachés à une analyse plus approfondie (1) mais raviront les néophytes, par l'écriture alerte des deux auteurs, leur recours aux dialogues vifs, voire aux « dîners » secrets.Une volonté de vulgarisation qui permet de (re)découvrir les flux migratoires qui ont permis à des Juifs allemands de s'imposer aux premiers rangs du monde de la banque, le rôle des financiers dans les innovations et le développement des grandes entreprises, à l'origine de l'essor des États-Unis. Puis, au fil des décennies, l'accélération d'une « créativité financière » qui a attisé toutes les cupidités et, de krachs en crises, a mis en péril la finance internationale, en 2008.Derrière cette « incroyable » machine à innover et à déraper que symbolise Wall Street, on finit pourtant par oublier les désastres provoqués par la montée de la « dictature du court terme » imposée aux entreprises, tenues de présenter des bilans trimestriels tenant mal compte d'investissements à rentabilité lente. Et de ses conséquences sur le monde du travail. Jacques Graverau et Jacques Trauman le soulignent. Mais dans « Travail, les raisons de la colère », Vincent de Gaulejac va au-delà et nous livre une radioscopie préoccupante des « ravages de la guerre économique », attisés par le court-termisme financier et amplifiés par la globalisation comme par la révolution numérique. Son constat est clair : si, en un siècle, le temps de travail et la pénibilité se sont « considérablement réduits », si la protection sociale a progressé dans les pays avancés, le mal-être des salariés a gagné toutes les entreprises, privées ou publiques, les fonctionnaires, tous les échelons de la hiérarchie.Le travail a toujours eu deux visages, celui de « la servitude et de la souffrance » comme celui de « la libération et de la réussite ». Alors, pourquoi le malaise s'est-il généralisé au point de s'imposer sur la scène sociale et de faire naître, en France, au fil de rapports et de commissions, le terme « neutre » de « risques psychosociaux » pour désigner un « stress » ou une « violence » qui peut aboutir à des vagues de suicides ? Le sociologue, partisan de longue date d'une approche interdisciplinaire et clinique « au plus près du vécu » apporte une grille de lecture à plusieurs entrées.La victoire de la logique financière sur la logique de production en est une. Le modèle Walmart a enterré le modèle fordiste et imposé une pression à la baisse des salaires et des produits à la mesure de la quête d'une rentabilité maximale, quitte à écorner la législation sociale. Et la fuite vers le profit à court terme a fait des compressions d'effectifs « la norme », parfois au détriment de l'outil de production. Cette « fuite en avant », dans un monde où la concurrence s'est aiguisée, a fini par dévoyer la « révolution managériale » qui devait réconcilier, dans les années 1980, l'homme et l'entreprise. Et la révolution numérique, ce merveilleux support technique, s'est parfois transformée en arme de contrôle. Comme le dit un cadre, « nous sommes libres de travailler 24 heures sur 24 ». Émietté, sans avenir stable, sans vision cohérente, le travail voit sa valeur réduite à une culture de la productivité et du résultat, loin de tout lien « entre mérite individuel et réussite collective ». Et comme la charge s'est déplacée « du registre physique au registre psychique », le désenchantement et la colère gagnent. Il ne s'agit plus « d'agir pour un monde meilleur, mais de réagir pour survivre dans un monde compétitif ». Où l'actionnaire est prioritaire.Certains pourraient reprocher à l'ouvrage de Vincent de Gaulejac d'être systématiquement négatif. Mais, comme Jacques Gravereau et Jacques Trauman à leur façon, il n'assume qu'un objectif : « rendre au travail sa valeur » et remettre l'homme au coeur de l'entreprise, de l'administration et... de la société. (1) Une malencontreuse « coquille » fait de Richelieu le principal ministre de Louis XVIII et non de Louis XIII. « L'incroyable histoire de Wall Street » par Jacques Gravereau et Jacques Trauman, Albin Michel, 252 pages, 18 euros.« Travail, les raisons de la colère », par Vincent de Gaulejac, Seuil, 335 pages, 21 euros.

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