Billet rouge contre billet vert

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La Chine a donc cédé. En renonçant au change fixe entre le yuan et le dollar, elle accède aux demandes pressantes de Washington, qui se plaignait de la sous-évaluation de la devise chinoise et des excédents considérables que Pékin dégage au détriment de l'Amérique. Excédents qui abondent les réserves en devises de la Chine, lesquelles atteignent 2.500 milliards de dollars et grimpent au rythme fou de 1,5 milliard supplémentaire par... jour ! D'un côté du Pacifique, on accumule l'épargne, tandis que de l'autre, on creuse les dettes. Ce déséquilibre est une cause majeure de la crise financière, et la valeur du yuan est l'un des curseurs qui permet de le corriger. Avec une monnaie plus forte, la Chine sera moins prédatrice. Elle va devoir amender son modèle de croissance, au détriment des exportations et de l'investissement, et en faveur de la consommation, dont la part dans le pib s'est littéralement effondrée, pour approcher les 30 %. L'extraordinaire croissance chinoise n'est pas autre chose qu'une gigantesque boursouflure des exportations, obtenue en grande partie par une compétitivité monétaire artificielle. Alors que l'économie mondiale a besoin d'une Chine qui consomme davantage, pour prendre le relais d'une Amérique qui, elle, doit épargner. Mais jusqu'ici, Pékin rembarrait toutes les critiques, avec une version moderne de la formule d'un ancien secrétaire au Trésor, John Connally, qui l'appliquait bien sûr au dollar : « le yuan, c'est notre monnaie, et c'est votre problème ». La méthode par laquelle l'Amérique a fait plier la Chine est à mettre au crédit, non pas de l'Administration Obama, qui a voulu jouer les bons garçons, mais du Congrès. Car les parlementaires américains, chauffés à blanc par leurs électeurs, menaçaient de voter des tarifs douaniers très élevés pour compenser les « manipulations monétaires » de la Chine. Tarifs qui auraient été autrement plus pénalisants qu'une légère réévaluation contrôlée par les Chinois eux-mêmes. En 2005, c'était déjà le Congrès qui avait obtenu la remontée de la devise chinoise, avec les mêmes menaces : pour être entendu par la Chine, il faut taper du poing sur la table. C'est une nouvelle leçon que les « China bashers » - ceux qui tapent sur la Chine - ont donnée aux « Panda huggers » ceux qui étreignent le panda, animal symbole de l'Empire du Milieu. Ces deux clans se partagent les milieux officiels américains, chacun défendant sa stratégie pour manager une relation sino-américaine de plus en plus complexe.Pour autant, la victoire de Washington pourrait être de courte durée. Car la disparition du lien fixe avec le dollar est sans doute le début du commencement d'un long processus, au terme duquel le billet vert sera en concurrence avec le « billet rouge » - le yuan. Monnaie mondiale, le dollar est aujourd'hui utilisé pour le commerce des armes, des matières premières, de pétrole, d'avions, et même de drogue, parce qu'il est considéré comme la devise la plus sûre, utilisable dans n'importe quel coin du monde. Un yuan intégralement convertible - dans dix ans ? - assis sur une économie puissante et mondialisée pourra jouer ce rôle d'instrument de réserve, au détriment du dollar. La banque centrale américaine serait alors contrainte de rémunérer sa devise davantage pour attirer les capitaux, car la demande de « green backs » dans le monde serait plus faible : elle perdrait la précieuse liberté dont elle dispose aujourd'hui pour fixer la politique monétaire américaine. Et les déficits extérieurs seraient davantage sanctionnés.On n'en est pas là. Mais d'ici là, un autre inconvénient pourrait surgir. Avec un pouvoir d'achat international plus élevé, la Chine va multiplier les investissements à l'étranger, et notamment les achats d'actifs comme les entreprises. Elle y a tout intérêt, plutôt que d'investir comme elle le fait aujourd'hui dans des titres en dollars, dont la dévaluation par rapport à sa devise est programmée, alors que le prix d'une entreprise ou d'une mine ne dépend pas seulement de la monnaie dans lequel il est libellé. Déjà, le rythme des prises de participations s'accélère. Sur les seuls derniers jours, les Chinois ont investi le port du Pirée, en Grèce, pris une participation indirecte dans la seule entreprise américaine de retraitement d'uranium, USEC, et manqué de peu le rachat de l'hebdomadaire «Newsweek». Ce n'est qu'un début.Point de vue françois lenglet rédacteur en chef à la tribune

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