Fake news  : la faute à Protagoras

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Philippe Boyer.
Philippe Boyer. (Crédits : DR)
OPINION. Les « infox » minent les démocraties. Propagées par les réseaux sociaux, l'une des sources de ces fausses informations repose sur l'idée que les idées sont relatives. Une conception philosophique héritée de la Grèce antique. Par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio (*).

« Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde », jugeait Albert Camus. La commission d'enrichissement de la langue française se serait-elle inspirée de cette maxime pour traduire l'expression « fake news » par « infox » ? Forgé à partir des mots « information » et « intoxication », ce néologisme est désormais celui qui s'impose à toutes les autorités administratives. De manière quasi-concomitante, le Parlement a récemment adopté la loi relative à la lutte contre la manipulation de l'information, introduisant la possibilité d'engager une procédure judiciaire pour suspendre la diffusion d'une fausse information avant un scrutin national.

Si les « fake news », notamment popularisées par Donald Trump en ciblant les médias, ont mobilisé les débats au cours des derniers mois, c'est que ce phénomène est suffisamment sérieux au point de constituer un danger pour les démocraties. A l'heure des réseaux sociaux, de l'immédiateté de l'information, l'enjeu n'est rien moins que de rebâtir un lien de confiance démocratique en luttant contre les tentatives de manipulations de l'opinion.

Propager la « vérité »

Pourtant, ce phénomène des « infox » n'est pas propre à notre XXIe siècle baigné de nouvelles technologies. Dans les faits, il est possible de le faire remonter à chaque fois que de nouvelles technologies de diffusion de l'information ont été inventées. De façon quasi-systématique, les autorités décidant d'interdire ou de réglementer l'usage de ces nouveaux outils, car considérés comme de potentielles sources de déstabilisation. Les débuts mouvementés de l'invention de l'imprimerie par Gutenberg, tantôt favorisée puis interdite par l'Église et par certains rois, attestent que le pouvoir s'est toujours méfié de ces innovations pouvant devenir des armes de propagande. Du Moyen Âge (l'Église empêchant la publication d'ouvrages hérétiques et de traductions des Saintes Écritures en langue vernaculaire) en passant par la Renaissance (l'Église empêchant l'impression de « mauvais livres », dont le Nouveau Testament traduit par Luther en 1521), les mêmes questions surgissaient : comment s'assurer de la maîtrise des nouveaux outils de communication pour faire prévaloir la « vérité » ?

Les sophistes au pouvoir

La situation que nous vivons actuellement, marquée par cette lutte entre vérité et mensonge n'a rien de nouveau. De façon identique, elle a déjà été vécue dans un passé lointain. C'est en Grèce, quatre siècles avant notre ère, qu'une crise est apparue lorsque les sophistes, ces experts du langage, Protagoras en tête, démontrèrent que la parole ne « décrit jamais les choses telles qu'elles sont, mais seulement telles qu'on les perçoit », précise le philosophe François-Xavier Bellamy. Outre que cette affirmation fit voler en éclats la pensée grecque fondée sur la vérité du logos et dans sa capacité à dire les choses vraies, il s'ensuivit que la théorie des sophistes amena le relativisme absolu des idées et des opinions : du fait que chacun devient la seule mesure possible de la pertinence de son discours, la vérité absolue n'est donc pas atteignable puisque tout change sans cesse sous le coup de nos perceptions ; celles-ci alimentant nos opinions personnelles.

Ce relativisme introduit par les sophistes, fondé sur l'idée que « l'Homme est la mesure de toutes choses de celles qui sont, du fait qu'elles sont ; de celles qui ne sont pas, du fait qu'elles ne sont pas  », est au cœur des « fake news ».  Abreuvés d'un flot incessant de nouvelles sans hiérarchie les unes par rapport aux autres, les réseaux sociaux regorgent d'idées de toute nature qui sont, pour ceux qui les expriment, leurs propres vérités par ailleurs instantanément partagées avec d'innombrables communautés. Il s'ensuit de cette situation d'hyper-communication et de relativisme absolu qu'il n'est presque plus possible de communiquer du fait que, quand on peut tout dire, on ne dit plus rien. C'est quand toutes les idées se valent, qu'il devient presque impossible de mettre en commun ses idées, c'est quand toutes les paroles sont des « vérités », qu'il devient difficile de trier le vrai du faux.

Bien sûr, Protagoras était à mille lieues de se douter que cette crise du logos qu'il avait engendrée atteindrait un tel paroxysme avec l'usage immodéré de la parole servant en cela à propager des contre-vérités. En tout bon philosophe qu'il était, nul doute qu'il se serait rangé aux côtés de ceux qui tentent de rétablir les vérités, tout du moins luttent contre les mensonges, ces tiers de confiance investis dans la lutte contre les « infox » - citoyens, journalistes, législateurs...  - et dont nous avons tant besoin pour rétablir l'éthique et la sincérité du débat public.

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NOTES

Recommandations sur les équivalents français de "fake news" (Légifrance)

Proposition de loi relative à la lutte contre la manipulation de l'information (Assemblée nationale)

Demeure, par François-Xavier Bellamy, Ed° Grasset (oct. 2018)

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A PROPOS DE L'AUTEUR

(*) Philippe Boyer est directeur de l'innovation à Covivio (le nouveau nom de Foncière des régions).

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Commentaires
a écrit le 11/01/2019 à 13:49 :
C'est de la faute au contitionnel. Temps grâce auquel on peut annoncer n'importe quoi autant en économie qu'en climatologie ..etc .Protagoras devait (hé hé)dire que la vérité ''absolue'' n'existait probablement pas et ça j'en suisQuasi certain ! Enfin.. presque.
a écrit le 11/01/2019 à 12:45 :
La réalité du problème c'est que hors des réseaux sociaux nous ne pouvons critiquer l'information vrai ou fausse et qu'il n'y a pas de remise en cause!
Réponse de le 11/01/2019 à 16:43 :
Quand on parle de "réseaux sociaux" on ne parle pas forcement d'internet mais aussi de son voisinage, sa famille etc...!
a écrit le 11/01/2019 à 10:14 :
la propagande aa toujours existe
les pas liberaux pour deux sous ( goebbels et molotov en tete) ont compris ca depuis longtemps......
ca a ete etudie depuis les annees 30 et plein d'outils ont ete developpes, notamment aux etats unis
la difference avec avant c'est qu'avant, c'etait les journaux et surtout la tele ( apres les annees 50); assez facile a controler
au passage, francois henri de virieu avait ecrit un bouquin ( la mediacratie) sur la chute des pays a l'ideologie bienveillante, et a la prise de controle immediate des medias par les rbelles, notamment en roumanie de ceaucescu
les reseaux sociaux posent d'autres pbs, qu'on nous a enseignes dans les cours adequats...
a écrit le 11/01/2019 à 10:00 :
Et la liberté d'opinion et d'expression alors ? elle est intangible et inaliénable dans notre démocratie. Et bien oui, on a parfaitement le droit de dire ou écrire des bêtises ou des choses "fausses". La seule limite : l'appel au meurtre ou au crime en général. Espérons que notre constitution nous défende contre nos technocrates prompt à restreindre nos libertés.
a écrit le 11/01/2019 à 8:31 :
Nous avons tous notre propre vérité car étant tous différents les uns des autres oui en effet c'est indiscutable mais déjà si vous validez cette idée vous ne pouvez pas vous en contenter pour seulement dénoncer les "fakes news" hein c'est ridicule, si on valide cette vérité c'est que l'on valide l'illégitimité des Lois puisque celles-ci étant des vérités fausses par définition puisque bien souvent distinctes des nôtres. Êtes vous en mesure d'adhérer à cette autre vérité ? Vous allez bien trop vite dans vos conclusions et sautez des étapes vous menant à l'erreur de raisonnement du coup.

"A l'heure des réseaux sociaux, de l'immédiateté de l'information, l'enjeu n'est rien moins que de rebâtir un lien de confiance démocratique en luttant contre les tentatives de manipulations de l'opinion"

Nos cerveaux sont déjà largement repus à la manipulation, aux mensonges ou à la déformation de la vérité ou au mieux au silence assourdissant, la plus énorme étant de faire passer nos états pour des démocraties alors que nous voyons pertinemment, grâce à internet, que nos politiciens ne travaillent que pour les possédants. Comment voulez vous que nous ayons foi en une quelconque vérité puisque déjà massivement manipulés ?

"atteindrait un tel paroxysme avec l'usage immodéré de la parole servant en cela à propager des contre-vérités"

LÀ encore, avec tout ces spécialistes qui se succèdent sur tous les plateaux télé et radios pour nous imposer une seule et même parole avec toujours les mêmes mots qui les justifient, l'usage immodéré dont vous parlez a largement été initié par les médias appartenant aux propriétaires de capitaux et d'outils de production.

Bref faire le procès des fausses informations qui circulent sur internet sans les nommer d'une part, emballer c'est peser est bien pratique hein, mais en plus sans prendre du recul sur nos médias traditionnels qui nous ont mené à notre anéantissement car simples bénis oui oui des possédants, sans aucune volonté de contre pouvoir alors que cela devrait être leur rôle, génère une crédibilité proche de zéro. Pire, votre papier donne d'abord l'impression de chercher à nous manipuler en nous affirmant que toutes les informations sur internet seraient la vérité et toutes celles diffusés par les médias traditionnels la vérité.

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