Google et les droits voisins : « Touche pas au grisbi, salope  !  »

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(Crédits : Dado Ruvic)
ÉDITO. Les éditeurs français ont porté plainte ce jeudi devant l'Autorité de la concurrence contre Google pour dénoncer le coup de force du géant américain du numérique qui a pris des mesures discriminatoires pour contourner la nouvelle législation des droits voisins. Une nouvelle preuve de l'impuissance des pouvoirs publics à réguler les Gafa et une nouvelle épreuve de force annoncée entre Google et Bruxelles. En attendant, les médias n'ont le choix qu'entre céder ou disparaître. Voilà ce qui arrive quand on veut avoir le beurre et l'argent du beurre. Par Philippe Mabille, directeur de la Rédaction.

Ce devait être un jour de gloire pour la presse : la directive européenne sur les droits voisins adoptée par le Parlement européen au printemps devait s'appliquer à partir de ce jeudi 24 octobre en France. En clair, les éditeurs espéraient enfin pouvoir négocier avec Google et consorts une rémunération assimilable à des droits d'auteurs pour l'utilisation -le pillage en fait - de leurs contenus, afin de rééquilibrer un modèle économique très clairement en leur défaveur... Sauf que Google a mis fin à ces espoirs en menaçant tous les médias d'un écran noir en leur imposant un choix cornélien : soit signer un blanc-seing au géant du numérique, l'autorisant à reproduire leur contenu en renonçant à toute rémunération ; soit voir leurs contenus disparaître du référencement : plus de photo, plus d'extrait de texte, juste un bout de titre tronqué et c'est tout... Bref, Google, bien décidé à ne pas payer pour partager le produit de la publicité en ligne, use de l'arme nucléaire et refuse toute négociation sur ce que le groupe considère comme sa raison d'être : rendre accessible gratuitement tout ce qui est publié en ligne.

Gratuitement ? Pas pour tout le monde : selon le dernier rapport du cabinet eMarketer, la part combinée des deux géants numériques californiens, Google et Facebook, a dépassé en 2018 les trois quarts du seul marché français de la publicité numérique... Ils s'arrogent, à deux, 75,8 % des 5,2 milliards d'euros de dépenses des annonceurs. Dans le détail, Facebook, en croissance, détient 27 % du marché tandis que Google a vu sa part passer de 50,8 % à 49,7 %. Une position largement dominante donc de Google, qui justifie sa fermeté par l'existence d'une concurrence dont on voit bien pourtant qu'elle est théorique et se résume à un duopole.

La suppression envisagée de l'accès à Google Actualités

Pas question pour Google de partager ce « grisbi » pour paraphraser une célèbre réplique du film "Les Tontons flingueurs" (scène cultissime de la cuisine). Richard Gingras, vice-président chargé des médias chez le premier des Gafa, a même évoqué la possibilité de supprimer purement et simplement l'accès au service Google Actualités en Europe, menace qui avait déjà bloqué, en 2014, une offensive du même type des éditeurs en Espagne. Plus de vingt ans après Microsoft, Google est en train de démontrer que toute mesure de régulation le concernant est inopérante, parce que le rapport de force lui est favorable.

Tous les éditeurs européens sont à la manœuvre pour résister à ce coup de force. Ils ont été rejoints dans un appel cosigné par plus de 850 journalistes, cinéastes, photographes et responsables de médias qui ont dénoncé dans une tribune l'attitude du géant américain : « Aujourd'hui, Google s'attaque à la presse. Demain, ce sera à la musique, au cinéma. [...] Nous appelons à une contre-attaque des décideurs publics. Ils doivent muscler les textes pour que Google ne puisse plus les détourner, utiliser tout l'arsenal des mesures qui permettent de lutter contre l'abus de position dominante », demandent les signataires.

L'Autorité de la concurrence française s'est saisie début octobre du dossier. « Nous ne laisserons pas faire et très clairement demandons aux autorités nationales et européennes de la concurrence d'examiner et d'engager au plus vite toutes les procédures possibles et au-delà », a déclaré le président Emmanuel Macron, après avoir abordé la question avec la chancelière allemande lors du conseil franco-allemand, mi-octobre à Toulouse. Il a en outre proposé de développer « de nouvelles règles pour réguler les grandes plateformes, avec des mécanismes de sanction plus rapides ». Une chose est sûre : la commissaire européenne à la Concurrence, Margrethe Vestager, va avoir du grain à moudre pour son second mandat bruxellois. Quant à Google, peut-être la séquence plus difficile qui s'ouvre sur la régulation des Gafa, va-t-elle convaincre le géant du numérique que son intérêt est désormais de négocier plutôt que de pratiquer la politique du diktat ? Rien n'est moins sûr même si ce nouveau contentieux va venir s'ajouter à la longue liste des conflits avec le géant californien. L'affaire risque surtout de démontrer l'impuissance des autorités politiques ou juridiques face à la politique du rapport de force des Gafam. On a vu avec Microsoft que même la menace d'un démantèlement ne change pas grand chose à leurs pratiques anti-concurrentiels. le plus scandaleux dans l'attitude de Google n'est pas seulement leur refus d'appliquer la loi, mais surtout le dilemme devant lequel ils placent les médias et les journalistes. On risque de se retrouver dans une situation ubuesque où seuls seront bien référencés les journaux qui auront cédé à Google. A voir la tête prise par le service Google Actus dés aujourd'hui, on voit déjà ceux des médias qui ont choisi la voie rassurante du "Munich numérique".

Tout le problème vient du fait que la presse est devenue hyper-dépendante de Google qui détient 93% du marché français du "Search". Et que Google ne vienne pas dire qu'il n'y pas de lien entre son service Actu, gratuit, et la vente de mots clefs sur son moteur de recherche, son principal modèle économique. Ce mensonge ne trompe plus personne. Reste que les éditeurs de presse font preuve d'une hypocrisie certaine dans cette demande de "droits voisins". En rêvant de la poule aux oeufs d'or en offrant via Google et autres leurs articles gratuitement, ils n'ont fait que creuser leur propre tombe. Difficile a posteriori de récupérer quelques morceaux de l'omelette...

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Commentaires
a écrit le 25/10/2019 à 11:22 :
Le pouvoir des GAFA ne tient que par le public. Si demain plus personne n'utilise Google, cette entreprise qui n'est que de l'immatériel s'effondre. Il restera la problématique du système Androïd (propriétaire de google), pour les téléphones, mais déjà ce serait un sérieux coup derrière les oreilles de google.
Pour ma part je n'utilise jamais ce moteur de recherche mais un autre, QWANT, il est sans doute pas aussi performant, mais par mon action individuelle je dis non à cette hégémonie, quant à zonzon il peut toujours attendre ma première commande...
Réponse de le 25/10/2019 à 15:03 :
Moi aussi j'utilise qwant, associé avec Firefox, mais plusieurs fois par jour bien obligé de passer chez chrome et Google, la recherche est anémique, et peine à donner un service minimal
a écrit le 25/10/2019 à 10:16 :
exact
la presse exige d'etre referencee en premiere page de requete google, mais sans rien payer
donc soit ils laissent acces, et le prix sera la pub vendue par google
soit ils ne laissent pas acces et seront dereferences ' pour eviter tout malentendu'
soit apres dereferencement la loi oblige le referencement, et ils apparaitront en page 4 de la recherhce ( qui depasse la page 1 d'une requete? personne)
les medias n'ont pas voulu evoluer, ils vont mourir les uns apres les autres
ca rappelle les vendeurs de musique, qui ont tout fait pour blinder napster ( ce a quoi ils sont parvenus) pour eviter d'ecouter le client
apple a fait le boulot, le reste a suivi
a écrit le 25/10/2019 à 2:50 :
Super le titre. On regrette ce temps revolu ou le cinema etait si riche....
a écrit le 24/10/2019 à 23:08 :
Les articles les plus intéressants et « utiles » sont payant sur internet.
Moi je serais pour un abonnement presse « au choix » de quelques euros pour avoir accès à une sélection d’articles , ainsi chaque auteur aura son droit d’auteur sans passer par les «  GaFa « directement via fournisseur portable ou fournisseur internet box.
a écrit le 24/10/2019 à 22:00 :
Il faut soutenir mordicus Qwant qui commence à verser des droits aux éditeurs, d'1 million d'euros je crois sur 2019. Et l'accompagner financièrement ds sa montée en audience chez les internautes français et allemands. Part actuelle de 5% en France selon son fondateur.
Réponse de le 25/10/2019 à 7:55 :
Qwant est excellent, et à recommander partout !
a écrit le 24/10/2019 à 17:38 :
Ils ont atteint la suprématie quantique after all... enfin before all !
vous aviez qu'à vous sortir les doigts du ùù^^ pour rester dans le ton les zélites !
Vous êtes toujours en retard, des attardés ! sur le monde anglo-saxon, vous avez raté l'industrie de l'information dite informatique, celle de la robotique, les processeurs à base de transistors intégrés on a chip c'est eux pas vous !
Les amplificateurs opérationnels deja c'était eux pas vous !
Les microprocesseur "embedded" c'est eux pas vous !
Les langages, le C, C++, Fortran, Algol, cobol, C#, ruby, la liste est interminable, pas vous ?
L'europe continentale fut et est toujours la chine avant la chine qui elle est passé à l'étape suivante, pas vous !

Vous avez bien profité de leurs inventions, sans eux pas de TGV, pas airbus, pas d'ariane rien !
Réponse de le 25/10/2019 à 15:11 :
Dire qu'en 1966 nous étions au même niveau, machines Bull faisant jeu égal avec IBM,
On est partis de haut pour arriver nulle part.
Quand aux géniaux ingés Bull, ils sont partis former les informaticiens du monde entier dont la Chine !
a écrit le 24/10/2019 à 17:27 :
belle analyse, particulièrement votre conclusion
a écrit le 24/10/2019 à 15:50 :
L'affaire risquerait selon l'auteur de démontrer l'impuissance des pouvoirs publics. Or là on est dans une erreur de raisonnement majeure. Pendant des années les pouvoirs publics n'ont absolument rien fait pour réguler les GAFAS et quand je dis rien, c'est absolument rien du tout. Alors peut-on dire que le pouvoirs publics sont impuissants? Non , puisqu'ils n'ont même pas essayé de s'attaquer aux GAFAS à un moment où ils pouvaient prendre le dessus facilement. Depuis quand les pouvoirs publics commencent à agir? Depuis peu, le bras de fer vient à peine de commencer. Pourquoi? Parce qu’enfin les médias commencent à comprendre que Google n'a rien d'une fondation philantropique.
Le slogan de Google est "don't be evil", un slogan visant à donner l'image d'une entreprise progressiste dont les employés sont de brillants informaticiens rêvant d'un monde meilleur. Comment a posteriori croire à une telle chose au regard de l'ascension fulgurante de Google, de l'optimisation fiscale, de l'abus de position dominante?

Pour moi l'erreur majeure des médias a été de ne pas percevoir la menace que représentait Google, la presse était unanime: Google était une entreprise cool et progressiste, réguler Google c'était s'opposer au progrès. Google a totalement réussi à maitriser son image, les médias se sont fait avoir.
Alors moi je peux me permettre, à un moment où la puissance publique commence à agir, je trouve ça mal venu de dénigrer son action ou de sous-entendre que Google est devenu trop puissant.
Je lis les articles de la tribune depuis plus de dix ans, combien d'articles ultra-concilliants avec Google signé la Tribune?
La tribune et les médias en général doivent reconnaitre leurs erreurs.
a écrit le 24/10/2019 à 14:29 :
Cela me rappelle l’épisode avec Amazon et la gratuité des frais de port. Tout le monde se félicitait d’avoir trouvé la parade, forcément réglementaire, pour enfin faire rendre gorge à l’ogre. Et hop en un pas de côté, en proposant des frais de livraison à 0,01€, Amazon a vidé cette nouvelle réglementation de son sens.
Force est de constater que la leçon n’a pas été retenue et qu’à monter des règlements sur la base d’un acteur particulier on pert tout recul et l’on manque la cible.
Réponse de le 24/10/2019 à 16:02 :
Il ne faut pas être défaitiste, les Gafas cherchent des parades face à l'arsenal juridique, ça fait partie des règles du jeu. Si il y a une volonté politique alors au fur et à mesure que les gafas trouveront des parades, l'arsenal juridique se renforcera pour les contre-carrer. A chaque fois qu'un GAFA trouve une parade, il utilise une arme à un coup, par exemple la puissance publique ne se fera pas avoir deux fois par le coup des frais de livraisons à 0.01€ et peut par exemple imposer une grille tarifaire plancher pour les frais de livraisons. Une telle bataille juridique se gagne sur le long terme, enfin chaque GAFA est tellement différent que je crois qu'on est dans l'obligation de cibler un acteur sans le dire.
a écrit le 24/10/2019 à 14:14 :
Google ne veut pas payer et c'est normal. Si la presse n'est pas contente elle n'a qu'a faire sans Google...

En fait c'est un problème tres similaire a Free/BFM et Orange/BFM. BFM veut que Free et Orange paye. Mais pourquoi? Au final c'est le client de Free Orange ou dans ce cas la Google qui importe. Et on voit vite que BFM et la presse n'ont absolument aucun levier de négociation...
a écrit le 24/10/2019 à 13:53 :
Bravo un super titre pour une excellente initiative, ces GAFAM se gavent trop en exploitant les richesses culturelles, défiscalisent sans vergogne et deviennent hégémoniques !
Réponse de le 24/10/2019 à 17:44 :
Ahah la presse francaise une richesse culturelle la blague !
C'est comme lire la pravda et on a mieux à faire que se tenir informé de fait divers et variés qui ne nous concernent que très peu souvent, l'information c'est devenu de la distraction , de l'entertainment, un theatre sans cesse renouvelé à partir des mêmes marrons pourtant qui continue d'éntonner la ménagère "poisson-rouge".

Ca les rend dingue ,lisez les citoyens machin truc, des roger giquel qui hurlent à la mort en permanence, la barbe !!
a écrit le 24/10/2019 à 13:47 :
Franchement, qui pouvait croire que google allait passer a la caisse ?
Les ayant droits (que ca soit la presse, la musique ou le Cinema) se sont endormis sur leurs lauriers et pensait que le monde tournait autour d eux. Pas de chance internet arrive et rebats les cartes. Du coup on vent plus de CD, de DVD ou de journaux en papier. Au lieu de se remettre en cause et de chercher a attirer le public les ayants droits ont choisi de pleurer dans les jupes de maman Etat (c est vrai que c est plus facile). Du coup on a eut hadopi, subvention et maintenant cette heresie des droits voisins (qui peut mener a une censure en menacant d un proces quiconque vous cite)

La solution n aurait pas ete de faire que les gens veuillent lire et payer pour vos articles et n aille pas sur google pour avoir de l info ? c est la voie prise par quelques journaux (par ex mediapart) mais le gros des journaux ont preferer investir dans le lobbying de politiciens. On en voit le resultat
a écrit le 24/10/2019 à 13:45 :
« le plus scandaleux dans l'attitude de Google n'est pas seulement leur refus d'appliquer la loi »
Je ne comprends pas bien ce passage. Si Google n’applique pas la loi, alors les éditeurs de presse pourront partir en justice et obtenir compensation. Pourriez-vous developper svp: en quoi Google ne respecte-t-il pas la loi ?

Par ailleurs, il existe des projets pour rester indépendants, comme la plateforme LaPresseLibre ou le portail BastaMag. À côté de l’option Google, il serait intéressant de connaître le Plan B de La Tribune par exemple pour diminuer la relation de dépendance avec le premier G de GAFA.
a écrit le 24/10/2019 à 13:44 :
"Une nouvelle preuve de l'impuissance des pouvoirs publics à réguler les Gafa"

Non, "Une nouvelle preuve de l'impuissance des pouvoirs publics" face au pouvoir de l'argent le problème avec les GAFA n'étant pas nouveau sauf que les pouvoirs publics se sont tous couchés face aux vieilles puissances de l'argent et de ce fait voyant que ses poches non seulement sont vides mais qu'en plus on les leur fait en permanence commence à se réveiller face à ces nouvelles puissances de l'argent aux réseaux politiciens bien moins développés.

C'est ce qui anéanti notre monde.

"Aujourd'hui, Google s'attaque à la presse. Demain, ce sera à la musique, au cinéma."

Musique déjà fait avec youtube, je ne vais pas vous expliquer comment mais c'est très facile et en grande partie avec le cinéma aussi même s'ils n'arrivent pas encore à faire mieux que les réseaux pirates, pas encore mais ils ne doivent pas en être loin et en toute légalité.

ET autant les réseaux pirates favorisent le business de la musique et du cinéma autant la puissance de Google peut les avaler c'est un fait. LE piratage est un marché gigantesque qui a construit des œuvres cultes comme GOT ou breaking bad, les autorités de toutes sortes se sont acharnées sur les petits sites pirates au final anodins laissant ce marché à l'air libre que des gens malins comme chez google n'ont pas laissé filer.

On veut forcer les gens alors qu'à l'air d'internet ce n'est tout simplement plus possible, eux l'ont compris et nos oligarchies ?

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