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La Chine est -elle bien gouvernée?

Photo de Ivan Best

Laurent Malvezin, la Lettre de Chine de SSF

Publié le 31 janvier 2014 à 11:11 - Mis à jour le 31 janvier 2014 à 11:26

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Plus que jamais, la situation politique en Chine est facteur de complexité et d'incertitude pour les entreprises étrangères qui y sont implantées. Par Laurent Malvezin, la Lettre de Chine de SSF

Alors que le nouvel an chinois rassemble, l'espace de quelques jours, la famille Chine toute entière, nous sommes tentés de dresser une sorte de bilan 2013 du parti et du gouvernement chinois, d'autant que le 50ème anniversaire des relations diplomatiques entre Paris et Pékin nous amène à nous arrêter sur la situation de la puissance chinoise. En ces temps difficiles, nous devenons inquiets : la Chine est-elle bien gouvernée?

Une crise politique aigüe

Avant même sa prise de fonction au sein du parti en novembre 2012, Xi Jinping a eu à gérer une crise politique aigüe avec l'éviction et le jugement de l'ex star de la politique chinoise Bo Xilai. Il a réussi à absorber l'onde de choc provoqué par cette affaire d'Etat et à en récupérer les bénéfices politiques, en tentant, plutôt habilement, d'incarner ce qu'était le conservatisme de Bo. Plus Xi Jinping frappait fort dans la lutte « anti-corruption » qui a suivi, plus il satisfaisait les aspirations des partisans d'un retour à l'ordre et à la justice, tout en purgeant au passage les éléments « rebelles » beaucoup plus déterminés et organisés que ce que l'on a pu écrire sur ce sujet.

Conformément à la praxis chinoise en matière de conduite des affaires politiques, le Bureau politique a tout de suite enchaîné et profité de ce potentiel de situation, certes largement subi, pour attaquer les sujets connexes qui fâchent, notamment la réforme du secteur d'Etat et une énième tentative de raisonner ses ventripotents conglomérats, ou encore la faiblesse du tissu industriel chinois dans certains secteurs dominés par les groupes étrangers (pharmacie, distribution, luxe, agroalimentaire…). S'il y a eu crispation nationaliste au printemps 2013, elle était une conséquence quasi mécanique de la crise politique, doublée d'une réelle volonté d'éradiquer certaines pratiques hors normes de ce que devrait être un « marché »… en ordre de marche.

Une moralisation de la vie politique réellement en marche, mais...

Mais si la moralisation de la vie politique (en fait de la moralité dans le parti) décrétée par Xi Jinping et son appareil est réellement en marche, elle reste une goutte d'eau dans un océan de pratiques "border line" situées elles-mêmes dans une zone grise de quasi non droit, qui a su prendre ses aises dans la décennie 2000. Une accusation en filigrane de la gestion des affaires du tandem Hu Jintao-Wen Jiabao, notamment vis-à-vis des gouvernements locaux. Fondamentalement, les différentes campagnes politiques en 2012 et 2013 sont autant l'expression de la volonté de conservation du pouvoir qu'une aspiration à changer de modèle. N'attendons pas de réforme côté politique.

Une modernisation imposée

En revanche, en matière économique, la Chine n'a plus le choix de sa stratégie. L'économie réelle la rattrape et lui impose de moderniser sa gouvernance, d'être plus rentable aussi. Exit donc les boites noires telles que CNPC ou certains gouvernements locaux, qui devront désormais - la Cour des comptes chinoise est passée par là - rendre des comptes précisément de manière plus docile et selon une nouvelle orthodoxie budgétaire. En échange, le marché intérieur chinois s'ouvre, de l'intérieur, en cassant les protectionnismes locaux.

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Deux fronts s'ouvrent pour les entreprises étrangères

En cela, les entreprises étrangères sont prises sous deux « fronts » : d'un côté une politique de préférence nationale fera baisser leur part de marché dans les secteurs où leurs positions sont jugées prédominantes ou tout simplement conséquentes, non par machiavélisme, mais parce que c'est vécu en Chine comme une tendance naturelle à la réappropriation de l'économie nationale. De l'autre, une vraie volonté de restructurer le marché intérieur chinois, qui commence à absorber plus d'importations, et qui vise un double objectif de faire consommer davantage et de monter en gamme dans l'industrie. Le choc sera rude pour tous les acteurs économiques, surtout les entreprises qui auront des difficultés à décoder ces mouvements et réagir rapidement aux nouvelles règles du jeu.

Une réforme globale

La désignation, fin décembre dernier, de Xi Jinping à la tête d'une nouvelle task force pour les « réformes globales » est très significatif : elle illustre deux évolutions majeures dans ce début de mandat et pour Xi en particulier. D'abord, la réforme devient globale, non plus seulement économique, mais aussi politique, sociétale, éthique. Tout doit s'imbriquer dans ce qui est en passe de devenir une gouvernance d'un type nouveau. Ensuite, dans ce contexte, les dirigeants chinois ne peuvent réussir qu'au prix d'un haut niveau de pilotage et d'une forte implication personnelle. Une telle politique déplace le centre de gravité de la prise de décision, avec pour ultime caution son n°1, Xi Jinping.

Un régime qui se présidentialise

Nous n'avons plus un tandem comme vitrine du volontarisme chinois mais un seul homme : Xi. Pas parce qu'il est charismatique, mais parce qu'il doit être politiquement à la hauteur et rehausser les couleurs d'un exécutif jugé palot sur Hu Jintao tout en effaçant des mémoires l'empreinte Bo Xilai. En cela, le régime chinois, se modernisant face aux défis économiques à relever et se présidentialise. Certains commentateurs en Chine pensent tout bas que Xi est en train de digérer le clan Bo et, dans un même temps prend ses distances avec une certaine bureaucratie, celle des hauts fonctionnaires, avec à sa tête Li Keqiang.

Protéger la fonction du premier ministre

D'autres estiment que pour faire passer la pilule de plus en plus amère des réformes, la fonction, très exposée, de Premier Ministre doit être protégée, comme si le fusible devait être le Président, et non son chef de gouvernement ! Mais jouissant d'une immunité, voire d'une infaillibilité absolue en tant que plus haut représentant du PCC, Xi Jinping permet la poursuite des réformes économiques en menant tambours battant le rétablissement de l'ordre politique et moral de la Chine. Du même coup, il s'expose lui-même à la critique, de l'intérieur bien sûr, mais aussi de l'extérieur.

Quelle confiance accorder à ce régime?

Les différents protagonistes de l'affaire dite des offshore leaks ne s'y sont pas trompés en stigmatisant certains membres de la famille présidentielle. On pourrait objecter que c'est plus facile que de dévoiler d'éventuels liens d'affaire du Premier Li Keqiang, qui n'est pas issu d'une grande famille, contrairement à Xi Jinping. Après une enquête de plusieurs mois, et un premier coup médiatique en avril 2013, coïncidant avec la prise de fonction du nouvel exécutif chinois, les révélations de l'ICIJ interviennent comme pour sonner le glas d'une première année au pouvoir de Xi Jinping, à quelques jours du nouvel an chinois.

Cette opération médiatique est clairement à des fins de déstabilisation politique et de décrédibilisation des campagnes de masse insufflées par le n°1 chinois en personne. En creux, c'est une charge contre la présidentialisation du régime et l'effacement relatif de la bureaucratie jugée « intègre » contre de grandes familles rentières, sous entendues illégitimes.

Plus insidieusement, c'est aussi une invitation à la réflexion à destination des entreprises, gouvernements étrangers et du « marché », le vrai, pas son ersatz chinois, qui pourraient être en « affaire » avec la Chine : quelle confiance accorder à un régime qui n'a pas confiance en lui-même au point de se ménager une exit strategy si la situation venait à se détériorer.

Laurent Malvezin, la Lettre de Chine de SSF

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