L'Argentine au risque d'un coma économique

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L'Argentine, qui devrait faire défaut sur sa dette dans les jours à venir, risque de tomber dans un véritable coma économique, faute de politique d'ajustement. Par Quentin Gollier, consultant

« Ce qui a rendu l'inflation de l'Argentine à ce point hors de contrôle n'est pas la guerre, mais la constellation des forces sociales locales » soutient l'historien économique Niall Ferguson dans The Ascent of Money (2008), décrivant la crise de la fin des années 1980. « Les oligarques, les caudillos, les intérêts combinés des industriels et des syndicats - sans oublier les plus pauvres descamizados : pour le dire simplement, il n'y avait aucun groupe important ayant intérêt à la stabilité des prix ».

Le 28 février 1989, Roberto Eilbaum - le vice-président de la banque centrale Argentine - s'adresse blême aux journalistes et annonce que non seulement la presse à monnaie de l'institution est physiquement à court de papier, mais que ses manutentionnaires se sont mis en grève. Depuis ce jour, l'Argentine poursuit presque paresseusement sa course vers l'explosion économique, abandonnée par toutes les instances internationales, ses alliés régionaux, et l'intégrité de ses politiciens. La Cours Suprême des Etats-Unis ayant refusé le lundi 16 juin d'entendre l'appel du pays relatif à son procès pour le paiement de ses obligations émises au plus fort de la crise du début des années 2000, un énième défaut semble imminent.

Le problème récurrent de la dette argentine

M. Ferguson, -malgré son odeur de souffre très "néo-libérale" - met le doigt sur le problème récurrent de la nation argentine. La multiplication de régime clientélistes depuis la seconde moitié du 20ème siècle a scindé le pays en divers lobbys sociaux affiliés à tel ou tel parti politique. Sous le couvert d'une « voie spécifique vers le développement », le gouvernement s'est en fait progressivement transformé en une véritable machine à cash pour ses clients politiques, finançant ses déficits fiscaux abyssaux par des emprunts sur les marchés de capitaux internationaux. Ce trait s'explique lui-même par la culture de la picardía - l'astuce - décrite par le voyageur James Bruce dès 1953 comme le fait que « beaucoup d'Argentins regardent les règles et les régulations comme une tentative d'intimidation et une atteinte à leur dignité personnelle ».

Une antithèse du contrat social

Semblable au jeitinho brésilien, la picardía est l'antithèse absolue du contrat social sur lequel repose l'Etat moderne, qui suppose la collaboration de bonne foi entre le citoyen et les instances de l'Etat. Ici, la recherche du « bon coup » et de l'arnaque est le fléau des rentrées fiscales, et la propension récurrente des citoyens à regarder le gouvernement comme leur client leur devant des faveurs a mené l'Argentine - qui avait pourtant un niveau de vie comparable aux plus riches pays européens en 1910 - à ce qui paraît bien être le défaut gouvernemental final dans une économie en catatonie après l'hystérie des politiques économiques des Kirchner.

Mais en émettant des obligations sous le régime légal des Etats-Unis d'Amérique pour attirer les investisseurs au plus fort de la crise de 2001, le gouvernement Argentin a accepté la responsabilité d'être poursuivi en cas de négociations post-défaut, incluant une clause pari passu, c'est-à-dire lui interdisant toute restructuration ne faisant pas l'unanimité chez les investisseurs. Le 16 juin a donc marqué la fin d'une véritable course-poursuite  de 10 ans entre le gouvernement et un groupe d'investisseurs « holdouts » refusant les restructurations précédentes de la dette nationale sous le couvert légal de la loi américaine. Ces fonds sont menés par Paul Singer, réputé justement pour ses opérations d'achat d'obligations à des Etats désespérés suivies de longues guérillas judiciaires pour obtenir leur remboursement à taux avantageux.

Une malhonnêteté qui n'est que le révélateur de fragilités

Hélas pour l'Argentine, la malhonnêteté profonde de cette manœuvre n'est que le révélateur de la fragilité intrinsèque de l'économie argentine qui malgré des tentatives répétées du gouvernement reste incapable de dégager un surplus commercial (pourtant la base du système économique rêvé par Perón). L'Argentine ne révélera probablement pas ses comptes, comme le jugement américain l'y engage, et il est donc impossible de savoir si Mme. Fernandez bluffe en menaçant d'un défaut du pays le 29 juin à minuit, date de la prochaine échéance sur les obligations gouvernementales. Le gouvernement déclare avoir à payer 15 milliards de dollar suite au jugement, alors que ses réserves ne sont estimées à guère plus de 30 milliards.

Son exclusion des marchés de capitaux internationaux suite à des décennies de gestion déplorable l'empêche également de contracter un emprunt d'urgence auprès du FMI, qui serait de toute façon probablement peu intéressé à l'idée de remettre le couvert des réformes.  Après tout, durant les dernières négociations du Club de Paris autour de la restructuration de la dernière tranche de sa dette, l'Argentine avait très officiellement obtenu d'être la seule nation au monde à lui faire appel sans être en contrepartie surveillée par lui.

Un défaut de paiement de plus en plus vraisemblable

Zavalita, le personnage principal de « Conversation à la Cathédrale » (1969) de Mario Vargas Llosa se lamente avec un désespoir très stoïque dès la première page. « A quel moment le Pérou s'était-il foutu dans la merde ? », le narrateur répondant désabusé que « [...] lui-même Zavalita était comme le Pérou, il s'était lui-même foutu là à un moment ou à un autre ». Dévasté par un système politique en proie au clientélisme puis par une brutale dictature, le spleen de Lima des années 1960 n'est pas sans rappeler l'atmosphère tendue à Buenos Aires depuis lundi. Le défaut de paiement apparaît de plus en plus certain malgré les vociférations de Cristina Fernandez et d'Axel Kicillof, le ministre de l'économie, et le compte à rebours avant l'explosion de l'économie a commencé pour beaucoup de chefs d'entreprises. Pour ajouter au désespoir de la situation, Mme. Fernandez peut compter avec » le soutien d'une opposition qui comme en 2001 semble prête à applaudir le défaut des deux mains.

L'ajustement, une nécessité vitale

Le Pérou ne s'est jamais vraiment remis de ses décennies perdues, les gouvernements civils et militaires abdiquant toute volonté de réforme face à la pression de groupes d'intérêts tous liés à la conservation du statu quo. Il appartient aujourd'hui au gouvernement argentin de décider s'il veut continuer à retarder l'inévitable en choisissant de blâmer les fonds d'investissement pour la destruction du maigre équilibre économique qu'il était parvenu à bricoler, ou à s'atteler à reconstruire un modèle de développement en renégociant son contrat social sur des bases saines. L'Argentine n'est plus économiquement capable de prétendre être un pays à haut revenu : l'ajustement douloureux, sans cesse retardé par les gouvernements successifs, est devenue une nécessité vitale, sauf à plonger le pays dans un coma économique. Le défaut à venir le prouve.

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Commentaires
a écrit le 08/07/2014 à 0:58 :
Il faut oser affirmer une telle opinion, avec un superbe aplomb, sur un dossier dont on ignore tout - pour preuve ce qui est dit sur l'histoire de l'Argentine, de sa dette, sur Singer (qui n'a jamais acheté directement à un Etat argentin désespéré) etc. Bref : un culot monstre - ou une immense "picardía".

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