Alstom-General Electric, un choix industriel pour le long terme

Même si les incertitudes sont encore grandes, l'accord entre Alstom et General Electric peut être favorable à long terme. Mais la méthode laisse à désirer. par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

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S'agissant de l'avenir d'un groupe industriel, le critère pertinent est la qualité de la stratégie à long terme et non la nationalité du partenaire, écrivais-je le quatre mai. Au vu des informations diffusées sur l'accord Alstom/General Electric, les préoccupations de long terme l'ont emporté et le bilan de l'opération apparaît globalement positif.

Les intérêts stratégiques de l'État sauvegardés, dans le nucléaire civil

L'activité transport devient la première activité industrielle d'Alstom. Elle est renforcée par la cession de GE à Alstom de la branche « Signalisations » (des techniques pointues) et par un accord commercial. Elle devrait bénéficier d'une partie des neuf milliards d'euros qui seront versés par GE, ce qui facilitera de nouvelles acquisitions. Certes, la concurrence est forte (Bombardier) et la bataille industrielle n'est pas gagné. Mais Alstom reste un opérateur de premier plan dans une activité en expansion.
Les intérêts stratégiques de l'État français dans le nucléaire civil sont sauvegardés, grâce notamment à la filiale qu'il détiendra pour les brevets et à sa participation de 20% au capital de la holding. Il est positif que l'État cesse de se limiter à l'alternative nationalisation ou abstention et qu'il ait une conception évolutive et dynamique de ses participations. Si nécessaire, il entre au capital, étant précisé qu'il pourra revendre un jour. Compris de cette manière, le patrimoine industriel de la France peut devenir un outil de politique industrielle.

Quel rôle pour Alstom dans les joint-ventures?

Des emplois industriels seront créés en France (au moins 1000) et une pénalisation financière est prévue au cas où le chiffre ne serait pas atteint. Le fait que la France soit le premier pays, après les Etats -Unis, pour GE est un élément sécurisant pour l'avenir. Rappelons que ce conglomérat a déjà des actifs industriels importants en France (moteurs d'avions) et que les partenaires (Safran) comme le personnel s'estiment satisfaits.
Évidemment, dans le domaine de l'énergie, c'est GE qui sera l'opérateur exclusif ou dominant. Il est difficile de savoir quel sera le rôle exact d'Alstom dans les joint ventures 50/50. Le montage est complexe mais le souci de l'équilibre aboutit souvent à la complexité.

Le début d'une aventure industrielle, qui reste à écrire

De nombreuses incertitudes subsistent. Elles sont difficilement évitables à ce stade. L'ensemble de l'accord ne nous est pas connu et tout n'a pas probablement été réglé. Sa finalisation pourra être source de tensions, par exemple la répartition des postes et des pouvoirs. De plus, l'accord sera soumis aux autorités de la concurrence, qui pourra imposer des amendements, probablement mineurs car les activités sont plus souvent complémentaires que monopolistiques. Nous ne connaissons pas plus les détails de la cession par Bouygues de ses actions et notamment le prix exact. Le « prêt » de titres Alstom par Bouygues à l'Etat, pour un montant considérable et une durée élevée, est une novation. Si le dispositif fonctionne de façon satisfaisante, ce pourrait être un précédent positif.
A ces incertitudes s'ajoutent des éléments de fragilité inhérents à la vie de l'industrie. Si le chiffre d'affaires de GE ne progresse pas suffisamment rapidement et si la marge bénéficiaire est trop faible, GE cherchera à sortir, quels que soient les accords signés. Bref, cet accord est le début d'une aventure industrielle qui reste à écrire.

 D'autres gouvernements interviennent de façon plus discrète

Est-ce à dire que la méthode suivie dans cette affaire a été la bonne ? La mise en scène et la négociation sur la place publique étaient-elles indispensables ?
Certes, l'agitation d'Arnaud Montebourg a eu des effets. En allant chercher Siemens et en publiant un décret de circonstance imposant une autorisation pour les cessions de titres, il a sans nul doute fait monter les enchères et obligé GE à améliorer substantiellement son offre. Le groupe n'envisageait nullement à l'origine de céder sa branche « Signalisations » et de créer des joint ventures pour l'éolien en mer, l'hydroélectricité et les réseaux.

Fallait-il pour autant qu'il "désinvite" le président de GE, alors qu'il était dans l'avion, qu'il multiplie les propos anti-américains et les déclarations incendiaires et qu'il se substitue au conseil d'administration d'Alstom pour annoncer les résultats ? Fallait-il que le président donne l'impression qu'il était directement à la manœuvre, comme s'il n'avait pas d'autres moyens pour arbitrer entre ces ministres et qu'il joue à Colbert ?
D'autres pays aussi interventionnistes que le nôtre, Etats-Unis, Canada, procèdent de façon plus discrète et plus administrative, avec une efficacité au moins égale. Il ne semble pas que les autorités américaines soient intervenues de près ou de loin dans cette négociation.

La méthode française a un coût

Certes, la situation française est quelque peu particulière. Notre ministre de l'Economie a le verbe haut et le génie de la provocation, que l'on rencontre rarement dans ce genre de poste.
La gravité de la crise politique incite nos dirigeants à afficher des succès qui fassent la une des journaux de vingt heures et sont peu regardants sur les moyens et les retombées à l'étranger. Puissent-ils mettre la même énergie pour suivre la mise en œuvre des accords annoncés.
La méthode française a un coût, elle déplaît profondément dans les milieux anglo-saxons et peut décourager l'investisseur étranger. Cela dit, notre image est tellement mauvaise sur ce point qu'il ne doit guère y avoir de différence entre l'avant et l'après Alstom. Quant à nos dirigeants, ils font comme si cette question était seconde : les étrangers ne votent pas.

Un nouveau revers pour les Européens

Une faiblesse industrielle a été compensée partiellement par une négociation aux résultats satisfaisants. Mais une autre faiblesse est apparue de façon flagrante. Nos amis allemands ne se sentent nullement concernés par la constitution de grands groupes européens. La formule d'un « Airbus de l'Energie » utilisée par François Hollande ne veut rien dire, ni à une chancelière qui vient de l'est, ni aux dirigeants de Siemens. Ceux-ci ont donné plus l'impression de chercher à rendre l'opération la plus coûteuse possible pour leur concurrent que de réaliser un deal équilibré. Leur proposition, prendre ce qui les intéresse en payant un bon prix sans s'occuper du reste, a découragé leurs plus fermes partisans dans les milieux politiques et syndicaux. Nouveau revers pour les Européens.

Pierre- Yves Cossé
Juin 2014

5 mn