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La perception de l'Afrique a changé, il n'y aura pas de retour en arrière

Photo de Ivan Best

Amir Ben Yahmed

Publié le 09 mars 2015 à 09:47 - Mis à jour le 09 mars 2015 à 15:24

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Pour Amir Ben Yahmed, vice-président du groupe Jeune Afrique et président du Africa CEO Forum, si la France n'est pas forte en Afrique elle ne sera forte nulle part

L' Africa CEO Forum organisé par le groupe Jeune Afrique en collaboration avec la Banque Africaine de Développement est aujourd'hui la plus importante rencontre internationale des dirigeants de grandes entreprises africaines. Forum de référence sur les priorités stratégiques du secteur privé africain, il accueille chaque année près de 800 participants, parmi lesquels les plus hauts représentants de la scène économique africaine et internationale. L'édition 2015 du se tiendra les 16 et 17 mars 2015 à Genève.

Comment vous est venue l'idée du Africa CEO Forum ?

L'idée du Africa CEO Forum nous est venue en 2011. On assistait alors à une forte croissance en Afrique, mais sans que le secteur privé ne soit reconnu. Au sein de Jeune Afrique, cela faisait plusieurs années qu'on éditait un classement des 500 premières entreprises africaines. Il y avait un besoin de mettre en lumière le capitalisme africain. On s'est aussi aperçu que les chefs d'entreprise des différents pays africains ne se connaissaient pas. Il fallait mettre en réseau tous ces entrepreneurs pour promouvoir l'intégration économique et les investissements intra-régionaux. Enfin on voulait répondre à la problématique du financement, en mettant en relation investisseurs et chefs d'entreprises. Ces constats étaient partagés par la Banque Africaine de Développement (BAD), et nous avons décidé de lancer conjointement cet événement.

Quel est votre positionnement par rapport à d'autres forums et conférences sur l'Afrique ? Par rapport au Forum de Davos ?

L'essentiel des grandes conférences et forums portant sur l'Afrique sont centrées sur les décideurs publics. Le public du Africa CEO Forum est pour sa part constitué à 90% de chefs d'entreprises. Nous l'avons peu à peu ouvert aux décideurs du publics pour instaurer un dialogue public-privé, mais notre cœur de cible reste le secteur privé.

Le Forum de Davos, avec un ticket d'entrée élevé cible des entreprises réalisant plus de 700 à 800 millions d'euros de CA. Cela ne correspond pas vraiment à la réalité africaine. Nous ciblons quant à nous des groupes réalisant plus de 30 à 50 millions d'euros de CA. Il faut savoir que 80% des entreprises en Afrique sont familiales. Ces entreprises réalisent l'essentiel des investissements et reflètent la maturité des économies du continent. Mais nous avons aussi parmi les participants au Forum des groupes pesant plusieurs milliards d'euros de CA.

 Quid des PME et des start-ups, est-ce que vous comptez les intégrer aussi ?

Ce n'était pas notre priorité à l'origine, mais nous avons le projet d'intégrer à l'avenir des PME à forte croissance qui peuvent intéresser les investisseurs. Encore faut-il s'entendre sur ce qu'est une PME dans le contexte africain. Une PME au Nigeria sera une grande entreprise au Togo !

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Quels étaient les thèmes abordés lors des deux premières éditions du Forum ?

En 2012, il s'agissait de faire une radioscopie du secteur privé africain, de mettre en évidence ses caractéristiques, ses insuffisances et ses défis. Cette première édition a eu un très grand succès. Elle a montré la vivacité du capitalisme africain. Il y a eu de belles rencontres, entre des entrepreneurs marocains et algériens par exemple qui ne se connaissaient pas.

L'édition 2014 a eu lieu dans un contexte où l'euphorie sur l'Afrique était tempérée par des perturbations, comme au Ghana qui était une success story et qui est entré en crise, avec une une croissance divisée par deux. Il était important aussi, de faire un benchmark des entreprises africaines vis-à-vis des entreprises d'autres zones émergentes (turques, indiennes, brésiliennes, etc...).

Quels seront les axes forts de l'édition 2015 ?

L'édition 2015 du Forum s'inscrit dans une conjoncture marquée par des crises sanitaires (Ebola), sécuritaires (Boko Haram, Centrafrique), et économiques avec la chute des prix des matières premières. Il nous a paru important d'évaluer l'impact de cette situation sur les entreprises africaines, même si on sent qu'un cap a été franchi. La perception de l'Afrique a changé et il n'y aura pas de retour en arrière. L'Afrique s'est ouverte à l'international et réciproquement. Une dynamique est engagée avec des taux de croissance de 4% à 7%, voire 8% et plus, selon les pays.

Nous avons choisi de nous focaliser sur les réformes qui n'ont pas été menées pendant le supercycle de croissance des années 2000. Aujourd'hui il faut diversifier les économies et la question du climat des affaires est fondamentale. Sur les cinquante dernières économies du classement Doing Business de la Banque Mondiale figurent trente six pays africains. Il n y a pas eu d'avancée majeure sur ce thème. Il faut donc s'attaquer à cette question. Nous aurons sur ce thème l'intervention de l'ancien premier ministre de Géorgie, dont le pays a gagné en quelques années cent places dans ce classement !

Nous aborderons également les questions de prospective, avec une intervention de Jeremy Rifkin, célèbre économiste et enseignant à Wharton, dont les réflexions sur la troisième révolution industrielle et le coût marginal zéro sont très stimulantes. Il viendra parler aux chefs d'entreprises africaines sur la façon d'anticiper les changements, notamment dans le secteur de l'énergie. Alors que beaucoup de pays africains se tournent vers le charbon, il est important de débattre de cet enjeu stratégique pour le continent.

 Vous avez également affiché l'urbanisation comme l'un des thèmes abordés en 2015. Pourquoi ce thème ?

Oui, car c'est un thème structurant, notamment dans les pays anglophones. Les pays francophones sont encore tributaires du modèle français d'il y a trente ans, dans lequel il y avait peu de décentralisation, afin de ne pas créer de contre-pouvoirs au pouvoir central. Or; les grandes villes africaines deviennent des centres de production et de pouvoir autonome, elle concentrent beaucoup d'opportunités de dévelopement.

C'est le cas par exemple avec le boom du secteur de l'immobilier, aussi bien résidentiel que commercial, et des services aux collectivités et aux entreprises, qui sont jusqu'à présent mal assurés. Les grandes entreprises gèrent elles-mêmes leurs services de sécurité ou nettoyage par exemple. Il y a là des opportunités concrètes à saisir pour des entrepreneurs.


L'Africa CEO Forum s'adresse-t-il uniquement aux entreprises africaines ?

Quand on parle d'entreprise africaine, c'est lié à l'activité. Danone par exemple a des filiales africaines, c'est donc une entreprise africaine aussi. Dès le départ dans le mix d'intervenants et de participants, nous avons réservé une place importante aux entreprises internationales qui investissent dans le continent. On en a compté une centaine en moyenne sur les deux premières éditions. Par exemple, en ce qui concerne la France, on a ainsi accueilli le patron de CFAO, de BEL, etc.

Ce sont donc des entreprises déjà présentes en Afrique qui sont ciblées ?

Pour la plupart, oui, ou qui s'y intéressent ouvertement comme J.C. Decaux. Pour celles qui n'y sont pas encore, nous étudions leur contribution potentielle au forum. Cela dépend de ce qu'elles peuvent apporter. Nous sommes un peu victimes de notre succès.


Au vu du succès de votre Forum, l'Afrique ne fait donc plus peur aux opérateurs étrangers ?

Il faut distinguer selon les secteurs. Les entreprises internationales habituées aux environnements difficiles, par exemple dans le secteur pétrolier et gazier, ont toujours été présentes en Afrique et le seront encore demain.

D'autres secteurs connaissent un véritable engouement comme les télécom et la banque. Mais les acteurs internationaux y sont de plus en plus supplantés par des acteurs locaux ou de pays émergents. Dans la téléphonie mobile, il y a Orange et Vodafone, mais Il y a aussi Etisalat. Dans la banque, on constate un grand ratage de la France. Les banques françaises, comme le Crédit Agricole, ont choisi au début des années 2000 de se retirer du continent, ou de cesser d'investir, au moment où les autres commençaient à y investir, comme le font les banques marocaines en Afrique subsaharienne. C'est dommage parce que ces banques françaises auraient pu constituer une assise pour faciliter le développement des autres entreprises françaises en Afrique.

Il y a aussi un secteur comme l'agroindustrie qui peut intéresser les Français, compte tenu de la forte expertise hexagonale dans ce secteur. On y retrouve des groupes comme Avril (ex-Sofiproteol), Somdia, mais aussi des acteurs de seconde génération.

De manière générale, les entreprises internationales qui n'étaient pas en Afrique s'y intéressent désormais, en prenant notamment des participations. On le voit dans le secteur des assurances avec des groupes comme Prudential Plc. qui vient d'acquérir Shield Assurance au Kenya ou encore avec AXA qui est entré au capital du réassureur Africa Re, consolidant ainsi sa présence sur le continent. Ces grandes entreprises ont besoin d'une taille critique pour investir, mais le marché africain est dans leur radar. Je ne dirais pas que l'Afrique ne fait plus peur, mais un capitalisme africain est en train d'émerger, et il se développera avec ou sans les acteurs internationaux.

Comment se positionnent les entreprises occidentales en Afrique par rapport à des concurrents issus des puissances émergentes (Chinois, Indiens, Turcs, Brésiliens, etc.) ?

Encore une fois, cela dépend des secteurs. Les entreprises issues des pays émergents ont l'habitude de travailler dans des environnements économiques et politiques difficiles. Elles disposent d'un avantage dans ce sens. C'est le cas dans les telecom. Il y a des similitudes dans les stratégies de marketing de produits entre l'Inde et le Nigéria. Mais dans l'agroindustrie, les leaders sont encore en grande partie basés en Europe ou Etats-Unis.

Cela dépend aussi de la taille des entreprises. Il faut se demander quelle est la meilleure façon de gagner des parts de marché en Afrique. Cela passe-t-il par une croissance organique, par des fusions - acquisitions, par un partenariat stratégique ? Les entreprises internationales ne sont plus attendues comme un messie. Il vaut donc mieux avoir un partenaire local pour s'implanter.

Est-ce que les Etats africains accompagnent cette dynamique?

Pour les Etats africains, l'explication principale à l'importance nouvelle qu'ils accordent au secteur privé, c'est le rôle prépondérant de l'économie pour le politique. A partir du moment où on a normalisé les processus électoraux, et où il faut se faire élire normalement, il faut avoir un bilan, s'intéresser aux secteurs porteurs. Il faut aussi accroître les recettes fiscales en encourageant le développement du secteur privé.

On le voit dans les différents plans Emergence qui ont été conçus ...

Oui, même s'il y a encore beaucoup de travail. Ces plans ont été élaborés par des grands cabinets de conseil. Ils ne sont pas toujours adaptés à la politique économique des pays concernés. Leur impact reste faible en termes opérationnels. Le soutien au secteur privé reste notamment encore le maillon faible de toutes les politiques publiques. C'est d'ailleurs surtout le cas en Afrique francophone où il y a une réticence à faire émerger des grands groupes privés. Ce n'est pas le cas en Afrique anglophone. Le Nigéria par exemple dispose aujourd'hui de plusieurs grands groupes privés dans le secteur du pétrole et de l'énergie. Il y a des progrès à faire, mais un consensus se dégage pour dire que la croissance doit être portée par les entreprises privées.


Et la France ? Comment sa politique est-elle perçue par les chefs d'entreprise africains ?

Aujourd'hui les Africains sont décomplexés. Ce qui compte c'est la qualité de l'offre de partenariat, qu'elle soit française, chinoise, brésilienne, etc. Côté français, on observe un renouveau de la diplomatie économique depuis l'arrivée de Laurent Fabius au Quai d'Orsay. L'Etat soutient les entreprises françaises à l'international. Mais si la France a certains atoûts en Afrique du fait d'une histoire et d'une langue partagées, elle a aussi des faiblesses. Comment expliquer sinon qu'il n y ait pas une banque française couvrant tout le continent ?

On parle de créer une banque de l'exportation ...

Oui, beaucoup de pays en ont une, mais ce n'est pas suffisant. La France est en train de perdre sa proximité culturelle avec l'Afrique. Il y a une politique catastrophique au niveau des visas depuis 1995, qui a détourné une génération d'étudiants et de futurs décideurs africains de la France, au profit du Canada ou des Etats-Unis. Comment comprendre que la France n'ait pas de politique d'attraction des talents africains alors qu'elle dispose d'une offre de formation attractive ?

Quand on voit comment il est difficile d'ouvrir un compte bancaire ou de faire un virement quand on est non résident, on se dit qu'il y a trop de bureaucratie. Les forces productives africaines ne se sentent pas toujours les bienvenues en France. Les problèmes administratifs sapent la confiance et la proximité alors que celle-ci est indispensable pour développer les d'affaires. Tout n'est pas négatif bien sûr. Des mesures ont été annoncées récemment comme la fondation franco-africaine dont il faudra juger l'efficacité sur la durée. Il faut aussi que les groupes français promeuvent plus les cadres africains. Bref, il faut que la France s'africanise

Est-ce la dernière chance pour la France ?

Si la France n'est pas forte en Afrique elle ne sera forte nulle part. C'est un continent jeune et de plus en plus compétitif. Le monde change et il y a un risque de passer à côté des opportunités, parce qu'on n'a pas changé suffisamment vite notre perception du continent africain. C'est d'ailleurs le symptôme d'un problème culturel français plus profond qui ne concerne pas que l'Afrique.

Pour finir, pourquoi organiser l'Africa CEO Forum à Genève et non en Afrique ?

On voulait faire un événement international pour montrer au monde entier la force du capitalisme africain. Si on l'avait fait en Afrique, on serait peut-être passé sous le radar des investisseurs. De nombreux participants apprécient de sortir de leur quotidien, de se retrouver en dehors du continent, et il y a également les rivalités entre l'Afrique francophone et l'Afrique anglophone.

Enfin, il y a le problème plus prosaïque du transport et de la logistique pour ce type de grands événements. Genève offrait un cadre parfait en tant que centre de conférences internationales, et qui plus est bilingue. Peu de capitales africaines pouvaient se targuer d'être aussi accessibles pour tous les participants, et disposaient des infrastructures idoines. Nous avions prévu de le faire en Côte d'Ivoire, pays invité d'honneur du Forum cette année, mais la perception de la région Afrique de l'Ouest avait pâti de la crise Ebola, pourtant très circonscrite. Nous organiserons le Forum en Afrique l'année prochaine.

Amir Ben Yahmed

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