Diplomatie : « Cultivons notre jardin ! » (Eric Lebédel)
Eric Lebédel

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Il y a 30 ans, s'achevait la première guerre du Nagorno-Karabakh : plus de 40 000 morts et un million de réfugiés. Jeune Sous-directeur des affaires stratégiques au ministère des Affaires étrangères, nous réfléchissons avec mon collègue allemand à une contribution européenne. Les conditions sont réunies : Les États-Unis de Clinton appellent l'Europe à plus de responsabilités ; la guerre de Yougoslavie s'achève ; la Russie de Eltsine est tributaire de l'aide occidentale ; la Turquie n'est pas encore déstabilisante dans la région. Le Corps européen vient de se renforcer. Nous proposons donc son intervention comme Force de maintien de la paix. Les autorités allemandes sont intéressées. Paris refuse immédiatement. L'Afrique l'emporte encore sur l'Europe, à tel point que nous tentons ensuite régulièrement de sous-traiter nos affaires africaines à l'Union européenne. C'est l'une des causes de la lenteur de l'Europe de la défense, avec des partenaires soupçonneux de nos initiatives. À l'époque, Paris estimait en outre que l'Europe de la défense, l'UEO, ne devait pas se cantonner au maintien de la paix, mais viser plutôt le haut de gamme, i.e la Défense collective à l'instar de l'OTAN et de son article V. Et puis le Caucase n'était pas dans notre cercle. Nous visions plus haut et plus loin.
Depuis lors, ce dessein mondial de la France s'est confirmé et amplifié, bien que souvent contrarié et mis à l'épreuve. Nous avons eu quelques succès, souvent méconnus, car de diplomatie préventive, ou nous permettant de gagner du temps sur des conflits (le Liban en 1994, la RCI, les processus de Minsk pour le Caucase puis l'Ukraine...). Nous avons connu aussi des désillusions, des impasses, voire des échecs, accumulés ces dernières années. Notre politique africaine est en lambeaux : trop militarisée, s'aliénant les opinions des jeunes francophones, elle vient de recevoir son coup de grâce à Dakar et à N'Djamena avec la demande de retrait de nos dernières forces sur le continent. Dans « l'Indo-Pacifique » (reprise de terminologie américaine), nous ne sommes pas réellement attendus des grandes puissances asiatiques. Nous y sommes sans moyens significatifs par rapport aux États-Unis ou à la Chine (qui produit tous les trois ans l'équivalent de notre Marine nationale). Nos arguments, qui s'affaiblissent et se décrédibilisent, sont des territoires autonomes lointains et moins stables, et une zone économique parfois contestée. Même au Proche et Moyen-Orient, région où nous avions une présence et une audience historiques, notre position se dégrade, la situation nous échappe. Notre politique, parfois difficilement lisible, s'effiloche et se raccroche à des outils symboliques et inadaptés : la FINUL, et une aide essentiellement humanitaire. Sur la Syrie, notre diplomatie depuis plus de 10 ans a essentiellement été faite de regrets, de récriminations, et de ressassage après les lignes rouges non respectées par Obama en 2013. La Russie et l'Iran ont, au moins momentanément, perdu en Syrie. La Turquie, Qatar, et les États-Unis y marquent des points. Moins sans doute que le djihadisme. Nous n'avons aucun intérêt à tenter de nous insérer dans un jeu instable, ni à faire preuve de naïveté. Nos entreprises infructueuses au Liban et en Iraq le montrent déjà bien.
Aujourd'hui, nous vivons encore sur des illusions de grande puissance, sans la puissance économique, avec un gaspillage d'énergies, un saupoudrage de moyens, et pourtant une sous utilisation de ressources humaines diplomatiques. Nous avons certes comme prérogatives restantes un siège de membre permanent au Conseil de sécurité (qui ne peut traiter que très rarement au fond des problèmes ) et le nucléaire. La dissuasion peut-elle nous servir en Afrique, au Moyen-Orient, ou dans l'Indo pacifique ? Non. Mais notre nucléaire garde toute sa valeur sur le théâtre européen.
Il convient de nous recentrer sur ce Continent, de mieux dégager nos priorités pour exister sans se disperser. Le slogan cartiérien « la Corrèze avant le Zambèze », exprimé en fait en 1964 par un député socialiste de Tulle, contient rétrospectivement une part de vérité. Mais préférons-lui quand même la maxime de Voltaire : « cultivons notre jardin ! ».
Et notre jardin, qu'on le veuille ou non, est européen. C'est notre terrain, celui où nous avons encore une influence déterminante, des expériences fructueuses, des succès présents et possibles. Il faut le conforter, rapidement, car nos positions peuvent se fragiliser, ainsi qu'en témoignent le destin de Thierry Breton à la Commission et les aléas de l'Accord Mercosur. Cette Europe, c'est plus que l'Union européenne. C'est notre continent, incluant les Balkans, l'Europe de l'Est et le Caucase, régions dont la stabilité et la sécurité décideront de notre avenir: Tbilissi avant Tripoli, Erevan avant Harare, Chisinau avant Bissau, Bucarest avant Bamako, Kyiv avant Kinshasa. Là, nous avons des intérêts directs ; là, nous avons ensemble des moyens ; là, avec nos partenaires allemands, polonais et autres, nous avons une expérience et des projets réalistes. Nous, Européens, avons raté la dernière guerre du Nagorno-Karabakh (comme les Russes, et contrairement aux Turcs). Agissons pendant qu'il en est encore temps en Géorgie, alors que la Russie obnubilée par l'Ukraine ne pourra tenter une nouvelle invasion comme en 2008. Accompagnons les manifestations quotidiennes pour la démocratie et contre la tentative de reprise en main des courants pro-russes, soutenons sa Présidente légitime, Salomé Zourabichvili. N'y surestimons pas les capacités répressives de Moscou, ni ses moyens appauvris par l'Ukraine. De l'avenir de la Géorgie, pourrait dépendre celui de la Moldavie, puis de la Roumanie. Notre jardin.
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Préparons-nous enfin pour l'Ukraine, alors que Trump commence déjà à déclarer qu'il s'agit d'une situation que les Européens devront gérer eux-mêmes, une fois qu'il aura tenté, sans nous, d'en dégager les paramètres de règlement. Les défis n'y manqueront pas, au-delà de la reconstruction, avec d'éventuelles forces de paix, des garanties crédibles de sécurité, et de nouveaux régimes européens de maitrise des armements.
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(*) Eric Lebédel, diplomate, spécialiste des questions stratégiques, européennes et transverses, s'exprime ici à titre personnel.
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