L'Union européenne doit protéger ses citoyens de l'intrusion technologique chinoise

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Nicolas Tenzer.
Nicolas Tenzer. (Crédits : DR)
OPINION. Pour protéger les entreprises et les citoyens européens, la Commission européenne va renforcer la réglementation qui régit les grandes entreprises de technologie digitale, notamment en terme de protections des données, mais elle sous-estime le risque représenté par la stratégie des entreprises du numérique chinoises, contrôlée par le pouvoir central. Par Nicolas Tenzer, Sciences Po – USPC.

L'Union européenne s'apprête d'ici la fin de l'année à renforcer sa réglementation des grandes entreprises de technologie digitale et sa protection des données, notamment à travers le Règlement général sur la protection des données (RGPD) établi en 2018. Les entreprises européennes devront non seulement continuer de traiter avec les grands acteurs américains comme Google, Apple, Facebook ou Amazon (les célèbres GAFA), mais également avec les industriels technologiques chinois qui se développent à grande échelle.

Alors que Xi Jinping engage 1,2 milliard d'euros dans l'élaboration d'une industrie technologique de pointe à l'horizon 2025, l'autonomie stratégique de l'Europe et sa capacité à protéger les données de ses citoyens dépendent de plus en plus de la volonté concrète de contrer l'influence grandissante de la République populaire de Chine. Malheureusement, aucune autorité européenne de protection des données - que ce soit le Commissaire fédéral à la protection des données en Allemagne (BfDI), l'Agence espagnole de protection des données (AGPD), ou encore le Commissaire de protection des données en Irlande - ne se positionne avec le sérieux nécessaire sur cet enjeu.

D'ores et déjà, des entreprises américaines, de manière légitime, ont reçu des amendes substantielles pour infraction à la réglementation existante de l'Union européenne, mais leurs homologues chinoises semblent pour l'instant exclues, comme si les géants américains étaient l'arbre qui cachait la forêt.

Les obligations légales chinoises incompatibles avec la sécurité européenne

Le manque d'attention sur ce sujet est surprenant, étant donné que les lois de la RPC obligent les opérateurs de réseau à se soumettre aux "organes publics de sécurité et organes nationaux de sécurité" de Pékin, ainsi qu'à la vision étendue du pays sur la "sécurité nationale". De telles lois permettent déjà au gouvernement de réaliser des "tests d'infiltration" en prenant pour cible n'importe quel réseau chinois. Il n'est pas difficile d'imaginer comment cet encadrement légal pourrait faciliter les activités d'espionnage de la Chine, ni de supposer que les services de sécurité chinois pourraient bénéficier des données réquisitionnées auprès de leurs cibles à l'étranger.

Or, ces entreprises dans l'orbite de Pékin dominent déjà l'espace européen des matériels, depuis les télécommunications (Huawei) - dont l'action de lobbying est quasiment sans limite en Europe - jusqu'aux drones de l'entreprise DJI, qui détient 70% du marché mondial. D'autres titans digitaux chinois, dont Alibaba, Tiktok, WeChat ou encore Tencent réalisent également leur entrée sur les marchés européens.

Les services de renseignement des États membres mettent le doigt sur au moins une partie des dangers auxquels les pays de l'Union européenne s'exposent. Comme le soulignait l'année dernière Bruno Kahl, du Service fédéral de renseignement allemand, en référence à Huawei : "La confiance dans une entreprise qui dépend fortement du parti communiste et du système de renseignement de son pays est fortement compromise". Un an après, le gouvernement allemand prépare enfin un cadre législatif qui exclurait de facto Huawei de son réseau 5G.

En se concentrant sur les télécoms, l'Europe laisse les drones passer sous le radar

La plupart des critiques contre Huawei peuvent également s'appliquer à DJI. Comme le décrit le think tank conservateur l'Heritage Foundation à Washington, la réalité de la coopération entre le plus grand fabricant de drones civils et l'État chinois n'est pas remise en question. DJI est impliqué dans des crimes contre l'humanité perpétrés contre la population Ouïghoure dans la province de Xinjiang car, dans le cadre d'un accord de "maintien de la stabilité," DJI fournit ses drones aux forces de police et aux instances paramilitaires responsables de la répression des minorités ethniques dans cette région frontalière de la Chine.

Ce même rapport met en avant d'importantes failles sécuritaires dans le logiciel de DJI, signalées par de nombreuses entreprises de cybersécurité et concernant notamment la collecte de données sensibles ainsi que le transfert de données à des serveurs chinois, sans l'accord de l'utilisateur et même à son insu. Les agences fédérales aux États-Unis ne font pas confiance aux drones de DJI, imposant à leur place l'utilisation des modèles proposés par des fournisseurs américains et européens de confiance. Le gouvernement australien tient également compte des dangers potentiels que représente l'utilisation malveillante des drones, compte tenue de la hausse des tensions diplomatiques avec la Chine.

En Europe, la capacité de DJI de battre les prix de ses concurrents l'emporte sur les risques sécuritaires, non seulement pour les consommateurs mais également pour les armées et les forces de l'ordre. Le manque d'action des institutions telles que le BfDI ou l'AGPD après que les activités de transfert furtif des données par DJI aient été dévoilées contraste brutalement avec la manière dont ces dernières traitent les compagnies américaines comme Google.

Les inconvénients structurels de l'Europe

Les plus grandes sociétés chinoises s'engagent sur la conformité formelle avec la réglementation européenne, mais lorsqu'on sait le contrôle exercé par la Chine sur les entreprises (chinoises et étrangères) localisées sur son territoire, comment les Européens peuvent-ils être en mesure d'exercer un droit de recours contre un acteur chinois si la sécurité de leurs données est compromise, surtout si des services étatiques sont impliqués ?

Il faut de même rappeler l'absence de réciprocité qui, outre les effets en termes de sécurité, fausse la concurrence. Alors que la Chine a interdit l'accès à son territoire aux GAFA américaines, la Chine a permis à ses entreprises de se développer en toute tranquillité, libérées de la concurrence internationale et départies de la pression exercée sur les compagnies européennes, forcées d'échanger leur technologies contre l'accès au marché chinois. Pour que l'Union européenne puisse affirmer sa souveraineté numérique, ces questions sont à résoudre impérativement entre Bruxelles et Pékin.

L'Europe se réveillera-t-elle ?

Devant cette inégalité qui risque à jamais de consacrer une domination technologique de la Chine, une certaine lenteur semble prévaloir. Tout se passe comme si la conscience accrue des dirigeants européens des risques tant économiques que sécuritaires ne se traduisait par aucune d'action à la hauteur des implications dramatiques qu'ils peuvent entraîner. Les États européens manquent aussi d'une approche commune des enjeux que présentent les technologies digitales, y compris la lutte contre les manipulations de l'information.

Il est plus que temps que les États membres de l'Union européenne et les autorités européennes prennent compte du caractère global et simultané de la lutte nécessaire contre les géants chinois. Nous ne pouvons déconnecter les menaces ni en termes de concurrence, avec la Chine qui pourrait bien obtenir une position dominante inexpugnable et des avantages comparatifs déterminants, ni en termes de sécurité et de respect des libertés fondamentales.

Le Sommet UE-Chine du 22 juin 2020 a été aussi une forme de tournant, témoignant d'une tardive prise de conscience de la part d'Ursula Von Der Leyen et Charles Michel, mais les intentions exprimées par les dirigeants européens ne se sont pas encore transformées en actes. La marche vers la domination technologique de la Chine, qui aura des conséquences graves en termes de valeur, est déjà largement commencée. Demain, il sera trop tard pour enclencher la marche arrière. Le mal sera fait.

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a écrit le 13/11/2020 à 9:23 :
Je veux bien le faire hein ! Parce que ça va être facile, vu que l'UE n'est plus rien en matière technologique ça sent encore l'élaboration de milliers d'emplois fictifs le truc là !

Vite un frexit, nous ne pouvons plus nous permettre le luxe d'engraisser tout ces gens à rien faire.
a écrit le 13/11/2020 à 0:33 :
Se méfier des Chinois, c'est vital, tout comme se méfier de la 5G et de la technologie en général dont les buts sont souvent détournés pour de mauvaises raisons
a écrit le 12/11/2020 à 23:59 :
L'auteur attaque DJI en se basant sur les accusations d'un think-tank américain défendant des positions climato-sceptiques, exerçant un lobbying contre les lois liées à la protection de l’environnement, et profondément biaisé vis à vis de la Chine.

Il parle également de soi-disant crimes contre l'humanité au Xinjiang. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le sujet tant la campagne de propagande et de désinformation sur le sujet est vaste. Mais malgré toutes les accusations, il n'existe à ce jour toujours aucune preuve tangible. En effet, les soi-disants preuves sont des détournements de photos initialement publiées dans le presse chinoise et de vidéos de détenus, c'est le cas par exemple pour la photo qui illustre les soi-disants camps de concentration sur Wikipedia (et oui, il y a des prisons au Xinjiang, comme dans à peu près toutes les régions du monde...), des vidéos de Douyin également détournées, parfois avec l'utilisation de filtres, des statistiques tronquées et des extraits de documents (qui, analysés entièrement, prouvent exactement le contraire de ce que les auteurs des accusations affirment...), ou encore des témoignages de soi-disants rescapés des camps qui ne cessent de changer de version et de se contredire. Dans le même temps, ce que ne montrent pas les médias, ce sont les nombreuses mosquées neuves ou restaurées avec des fonds gouvernementaux, les musulmans qui prient devant les mosquées, etc. Alors que la Chine a multiplié les invitations ces dernières années, même Mike Pompeo a été invité au Xinjiang, tous ont jusqu'à maintenant refusé et les américains ont exercé des pressions contre les pays qui enverraient des diplomates voir la situation sur place. Sans surprise, la plupart des accusations viennent de gouvernements ou individus islamophobes, tandis que les pays musulmans soutiennent unanimement la Chine.

Ensuite, il affirme que "la Chine a interdit l'accès à son territoire aux GAFA américaines". C'est faux. Apple par exemple a un important marché en Chine. Mais plusieurs ont refusés de se conformer à la loi chinoise. Le blocage de Facebook a par exemple eu lieu après que Facebook ait refusé de bloquer les groupes terroristes utilisant la plateforme pour commettre des attaques au Xinjiang (attaques qui étaient, elles, des véritables crimes contre l'humanité, et qui touchées également des ouïgours, mais pour lesquelles les pays occidentaux n'étaient pas vraiment préoccupés...).
Réponse de le 13/11/2020 à 9:51 :
Ah tiens l ambassade de chine prend la parole...
Réponse de le 13/11/2020 à 15:10 :
Même après l'Holodomor et les chars russes à Prague, l'Etat communiste totalitaire trouvait des soutiens. Vous devriez tirer plus de leçons de Raymond Aron que de Jean-Paul Sartre
Réponse de le 13/11/2020 à 17:53 :
Même si le gouvernement chinois actuel avait quoique ce soit à voir avec "l'Etat communiste totalitaire russe", cela ne justifierait toujours pas les fausses accusations à son encontre.

Puisque vous citez l'Holodomor, vous devez savoir ce que ce terme signifie. Vous devriez également savoir que les américains (entre autres) ont utilisé de nombreuses fausses accusations contre des pays pour mettre en place des sanctions dans le but de provoquer intentionnellement des famines ou catastrophes sanitaires et de déstabiliser ces pays. Actions conduites officiellement pour les droits de l'homme, officieusement pour les resources de ces pays (pétrolières principalement).
Réponse de le 17/11/2020 à 10:01 :
La CNIL a imposé des sanctions à des entreprises françaises qui ne respectent pas le RGPD. Des acteurs américains ont également été sanctionnés, y compris les plus puissants, comme Google. Avez vous vu l'équivalent avec des entreprises chinoises ? Les exemples de collecte de données ne manquent d'ailleurs pas. Vous parlez de manipulation américaines. Vous n'avez peut être pas lu l'article. J'y vois une référence à l'analyse d'une boite française, Synacktiv (je vois dans d'autres articles qu'ils sont qualifiés CESTI ou Prestataire d'Audit par l'ANSSI Agence Nationale de Sécurité des Systèmes d'Information), qui a montré dans le détail comment DJI, fabriquant chinois de drones, collecte des données personnelles de des équipements de ses utilisateurs, sans leur consentement et sans aucune justification. Quand j'entends que ces drones sont utilisés par la Police, cela me fait froid dans le dos... Et aucune réaction de la CNIL ou du Ministère de l'Intérieur ? Je suis tout a fait d'accord avec le sujet principal de l'article. C'est le moment de se poser la question d'une souveraineté européenne !
a écrit le 12/11/2020 à 22:13 :
Que se passe -t-il dans la classe dirigeante franco-francoise ? Les chinois ne vous versent pas autant de pots de vin que ne le font les US depuis l'après guerre pour que vous acceptiez leurs inventions sur le sol national ? Ou l'indigénisation sous license ne marche pas avec les chinois ? un comble !
Réponse de le 13/11/2020 à 9:55 :
Au lieu de polumemisuer franco français ouvrez les yeux sur le bon monde et la compétition qui se passe entre la chine et les usa les pays eumylyropoeens étant oarticulierementbpassifs grave ann va leur population endormie ce par les jeux et gadgets us et chinois. Bref les idiots ça utiles qui se réveilleront avec radio pekin moscou ou autre demain... l enjeu c est l indépendance technologique et la continuité démocratique faut voir plus loin que son nombril
Réponse de le 13/11/2020 à 10:04 :
Au lieu de polemiquer franco français ouvrez les yeux sur la réalité du monde et la compétition qui se passe entre la chine et les usa les pays européens étant particulièrement passif leur politiques Et population s endormie ce par les jeux et gadgets us et chinois. Le manque de culture de réflexion et de recul de la jeunesse et d une partie de la population est consternante Bref les idiots utiles qui se réveilleront avec radio pekin moscou ou autre demain... l enjeu c est l indépendance technologique et la survie de notre mode de vie et démocratique faut voir plus loin que son nombril ... quand à la chine une grande civilisation mais un gouvernement qui a montré avec les tibetains (annexion d un pays ) le sort des ouïgours musulmans dont on entend peu leurs coreligionnaires se plaindre et prendre leur défense (Turquie Arabie saoudite etc) les enlèvements politiques en Europe d opposants ou supposés par le régime chinois : qu est devenu le n2 d Interpol? Ou est il,?
Au lieu de réagir à l émotion prenez ce le temps de la réflexion ... à quel état profites la crise du covid?
Certainement an’ Europe ou aux usa....
Réponse de le 13/11/2020 à 10:09 :
Au lieu de polemiquer franco français ouvrez les yeux sur la réalité du monde et la compétition qui se passe entre la chine et les usa les pays européens étant particulièrement passifs leurs politiques Et leurs populations endormies par les jeux et gadgets us et chinois. Le manque de culture de réflexion de recul de la jeunesse et d une partie de la population est consternante Bref les idiots utiles qui se réveilleront avec radio pekin moscou ou autre demain... l enjeu c est l indépendance technologique pour la survie de notre mode de vie et démocratique faut voir plus loin que son nombril ... quand à la chine une grande civilisation mais un gouvernement qui a montré son mode d emploi avec les tibetains (annexion d un pays ) le sort des ouïgours musulmans dont on entend peu leurs coreligionnaires se plaindre et prendre leur défense (Turquie Arabie saoudite etc) les dénis et mensonges du covid malgré l alerte de ses propres médecins réduis aux silence enlèvements politiques en Europe d opposants ou supposés par le régime chinois : qu est devenu le n2 d Interpol? Ou est il,?
Au lieu de réagir à l émotion prenez ce le temps de la réflexion ... est cette société que vous voulez ? à quel état profite la crise du covid?
Certainement pas l Europe ou les usa....est ce un test de résistance lance aus démocraties ? On est en droit de se poser la question ...
a écrit le 12/11/2020 à 18:52 :
Trop tard, et surtout pas d'actualité !! L'UE, au nom de la finance ultralibérale mondialisée, s'est volontairement soumise à la Chine, y compris pour sa gestion des populations. Le passeport social, brillante idée chinoise, est dans les cartons de Macron et de ses successeurs. Sinon, pourquoi si peu d'actions envers la Chine, et pourquoi ne pas leur demander des comptes après ce qu'ils viennent de faire ? Ce choix est assumé depuis soixante ans environ. Le covid-19 n'est que l'opportunité que les deux parties attendaient.
a écrit le 12/11/2020 à 18:39 :
Oui se protèger contre la Chine est fondamental. Mais pour l'instant ce sont les multinationales US qui dominent l'espace numérique . Si nous arrivons à réguler les géants américains, nous pourrons réguler les géants chinois. Les GAFAS ne sont pas "l'arbre qui cache la forêt", ils mènent le jeu ,ça doit changer et évidemment il ne fait pas laisser la Chine prendre la place des USA. L'objectif est que l'UE soit souverain sur son espace numérique, ni plus ni moins .

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