La menace terroriste aura une incidence économique

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À long terme et au-delà des mesures sécuritaires annoncées pour 2016, le risque d'enlisement du conflit avec « l'ennemi invisible » pourrait entraîner une hausse exponentielle des dépenses de défense et avec elle des dérives budgétaires. Il faut éviter aux marchés financiers qui financent la dette de la France de s'emparer du sujet. Par Stéphanie Villers, économiste, Humanis

La menace terroriste aura une incidence économique

Depuis quelques mois, la France semblait aller mieux. Ses indicateurs se redressaient peu à peu. Même le plus récalcitrant de nos paramètres économiques, l'investissement, commençait enfin à sortir la tête de l'eau avec un léger rebond de 0,1% au troisième trimestre. L'activité économique semblait être en bonne voie. Le gouvernement, rassuré, se targuait auprès de Bruxelles de respecter la trajectoire prévue pour son déficit public et annonçait déjà la baisse des impôts pour les revenus les plus modestes.

Les cartes rebattues

Mais, depuis le drame du 13 novembre, les cartes sont rebattues. Comment appréhender l'année 2016 avec cette nouvelle contrainte, celle que représente la menace terroriste ? Le conjoncturiste dévoile habituellement ses prévisions économiques selon le scénario le plus probable. C'est-à-dire que ses anticipations sont livrées sous certaines hypothèses en écartant les événements imprévisibles. Ainsi, est d'emblée retiré des hypothèses de départ dans les modèles de prévisions, l'avènement d'un tremblement de terre ou encore d'un tsunami par exemple. Pour autant, on sait que ces catastrophes naturelles ne peuvent être sans incidence sur l'activité économique et exigent de remettre à plat ensuite les conditions préalablement établies pour chiffrer les conséquences de ces événements sur la croissance. Il en est de même pour l'apparition de conflits et de tensions géopolitiques.

Les conséquences d'une intervention militaire

Regardons, en effet, un exemple relativement proche avec le conflit ukrainien déclenché à partir de fin 2013. L'intervention militaire russe a localement déstabilisé la croissance naissante. Dans son rapport sur les perspectives de l'économie mondiale d'octobre 2013, le FMI prévoyait une hausse du PIB de la Russie en 2014 de 3% contre 1,5% l''année précédente. Mais, les opérations militaires ont changé la donne et l'environnent économique s'est assombri. La fuite des capitaux en Russie a entraîné l'affaiblissement du Rouble avec un durcissement des conditions de financement. Les taux d'intérêt ont grimpé. Au final, la croissance russe n'aura été que de 0,6% en 2014. Pour 2015, la situation s'enlise avec la chute du cours des matières premières qui a précipité le pays dans la récession.

En revanche, si on regarde les attaques terroristes aux Etats-Unis en septembre 2001, en Espagne en mars 2014 et en Grande Bretagne en juillet 2005, on constate qu'il n'y a pas eu d'impact majeur de déséquilibres sur la croissance interne. C'est pourquoi, aujourd'hui, de nombreux économistes tirent le trait. Ils expliquent que les effets des attentats de Janvier à Paris n'ont pas déstabilisé la consommation et qu'il devrait en être de même pour le drame du 13 novembre. Pour autant, le gouvernement nous a déjà annoncé qu'il y aura d'autres événements dramatiques. Manuels Valls prédit en effet « d'autres répliques ». Et de préciser, « ce que je veux dire aux Français, c'est que nous sommes en guerre ».

La menace terroriste n'est plus un risque improbable

Face à ces informations, doit-on négliger le risque économique à venir ? Et doit-on faire comme à l'accoutumée, mettre les risques dits imprévisibles de côté en considérant la menace terroriste de la même manière que les catastrophes naturelles, que les conflits imprévus ou que les épidémies incontrôlables? Il est vrai qu'il n'existe pas une année sans qu'un de ces événements dans le monde ne se produise pour venir contredire les prévisions.

Toutefois, on sait par avance que l'intervention en Syrie et les premières mesures visant à améliorer la sécurité du territoire vont avoir un coût. D'après le ministère de la défense, le déploiement des forces militaires au Mali avait engendré un surcoût de 650 millions d'euros en 2013. On peut déjà envisager qu'il en sera au moins de même pour le coût des opérations menées en Syrie en 2016. En outre, le gouvernement a déjà annoncé, pour assurer la sécurité intérieure, la création de 8500 postes supplémentaires dans les missions régaliennes (police, gendarmerie, justice, douane). Le montant annuel de la création de ces emplois a été estimé à 600 millions d'euros. Si le cumul de ces deux dépenses ne représente que très peu sur l'ensemble de la dépense publique qui atteint 1.100 milliards d'euros, reste le risque d'enlisement du conflit contre un ennemi « invisible ». On ne peut oublier les conflits qui ont découlé directement ou indirectement des événements du 11 septembre, et qui ont entraîné une augmentation exponentielle des dépenses de la défense aux Etats-Unis.

L'explosion des dépenses de la défense à prévoir

Pour l'économiste américain, Joseph Stiglitz, les guerres lancées au lendemain du 11 septembre en Afghanistan (octobre-novembre 2001) et en Irak (mars 2003) ont conduit à une hausse spectaculaire des dépenses militaires américaines estimée à 100 milliards de dollars par an. À ceci s'ajoute le supplément de dépenses allouées à la sécurité intérieure. Ce surcoût a été estimé à 450 milliards de dollars.

Ainsi, en France, force est d'admettre que le poids de la défense dans la dépense publique risque de peser plus lourdement que les premières estimations officielles. Si l'Etat régalien doit assurer la sécurité, rappelons que la France n'est pas en situation de force au niveau budgétaire. Elle va devoir financer ses nouvelles dépenses publiques sur les marchés financiers. Pour l'heure, Bruxelles accepte les dérives exceptionnelles du déficit public liées à ce drame du 13 novembre. Mais, quid des budgets à venir si la menace terroriste s'éternise ? La France pourrait-elle faire face, seule, au coût que va engendrer la sécurité dans les prochaines années ?

Par ailleurs, les gouvernements à venir risquent d'être tentés d'augmenter les transferts sociaux pour compenser les conséquences économiques des éventuelles nouvelles tragédies. Mais, les capacités de financement s'amenuisent et laissent craindre une désaffection des créanciers internationaux pour un pays piégé dans des conflits récurrents. Pour éviter un éventuel durcissement de la notation de la France qui pourrait entraîner une fuite des capitaux, deux alternatives restent envisageables. Soit les dépenses sociales qui représentent les deux tiers des dépenses totales sont diminuées pour compenser la hausse des dépenses de la défense, soit la sécurité devient une priorité commune en Europe et sa charge est répartie équitablement entre chaque pays membre de l'Union européenne dans un budget de défense commun.

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Commentaires
a écrit le 26/11/2015 à 8:57 :
Le risque est d'autant plus grand pour notre économie que la finance islamiste du shadow banking prolonge la crise. Je ne pense pas que ce soit un hasard si la crise économique de 2008 a obligé les américains à quitter l’Irak, et que les islamistes ai repris le contrôle du moyen orient juste après. En regardant qui daesh n'attaque pas, on comprends qui tire les ficelles, et pourquoi. La vrai arme de destruction massive, ce n'est plus la bombe atomique, mais l'argent qui peut détruire entièrement l'économie d'un pays.
a écrit le 26/11/2015 à 7:23 :
C'est clair.Mais M.Moscovici, commissaire européen, s'était empressé de déclarer que les attentats en France n'auraient pas d'incidence sur la croissance. Indécent.

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