OPINION. « IA et emploi : le vrai débat n’est pas celui que l’on croit »

Charles Chantala
DR

Charles Chantala
DR
Par Charles Chantala, Directeur Commercial Indeed France
Du moins, c’est ce que semble penser bon nombre de médias anglo-saxons, visiblement peu avares de catastrophisme. Mais cette idée d’une destruction massive d’emplois provoquée par l’essor fulgurant de l’IA générative est-elle réellement fondée ? Ou bien sommes-nous en train de poser le mauvais diagnostic sur les transformations du travail en cours ?
Le débat public concernant l’IA et son impact sur l’activité repose aujourd’hui sur une opposition caricaturale. D’un côté, les discours annonçant la suppression imminente de millions d’emplois sous l’effet de l’automatisation. De l’autre, ceux affirmant que le vieillissement démographique finira par bloquer durablement toute croissance économique faute de main-d’œuvre disponible. Or, la réalité est plus nuancée… et surtout plus complexe.
Oui, le marché de l’emploi ralentit dans plusieurs économies développées. Les recrutements sont moins dynamiques qu’après la période de reprise post-Covid. Mais cela ne signifie pas un effondrement du travail salarié. Le chômage reste relativement stable dans la plupart des grands pays industrialisés, et certains secteurs continuent même à faire face à des tensions de recrutement persistantes.
Toutefois, deux facteurs majeurs restent largement sous-estimés dans les débats sur l’IA. Le premier est démographique. Dans de nombreux pays développés, le vieillissement de la population s’accélère tandis que la population active progresse peu, voire recule. Cela crée une pression structurelle sur le marché du travail qui ne disparaîtra pas avec l’automatisation. Le second facteur est la pénurie durable de main-d’œuvre dans des secteurs essentiels. La santé, les métiers de terrain, les services à la personne, la logistique ou encore certains métiers techniques continuent à manquer de candidats. Or ce sont précisément des fonctions où les dimensions humaines, relationnelles ou physiques du travail restent difficiles à automatiser intégralement.
Autrement dit, le véritable risque économique des prochaines années n’est probablement pas un manque d’emplois, mais un manque d’actifs disponibles pour les occuper.
Les données permettent également de remettre de la nuance dans les scénarios les plus alarmistes. Aujourd’hui, environ 95 % des offres d’emploi ne mentionnent toujours pas l’IA à échelle mondiale. Et en France, seulement 3,1 % des offres faisaient référence à l’intelligence artificielle en octobre 2025. La progression est certes réelle, mais elle n’induit certainement pas une rupture brutale du marché du travail.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Cette distinction est essentielle car elle révèle une confusion fréquente : en effet, bon nombre de débats sur l’IA raisonnent comme si les emplois étaient entièrement automatisables. Or, dans la pratique, aucun métier ne se résume à une simple addition de tâches répétitives. Certes, on estime à 25% le taux d’emplois qui seront profondément transformés. Mais “transformation” ne signifie pas “disparition”.
Le changement fondamental réside ailleurs : il se niche en effet dans le passage progressif de “faire” à “piloter”. Car si l’IA excelle dans l’automatisation des tâches répétitives, l’analyse structurée ou la génération rapide de contenus standardisés,, l’humain demeure indispensable dès qu’il s’agit d’exercer un jugement, de concevoir, d’arbitrer, de prendre des décisions ou d’assumer une responsabilité.
Le cas des développeurs illustre parfaitement cette dynamique : les outils d’IA générative augmentent considérablement leur productivité en accélérant certaines phases de codage ou de documentation. Pourtant, leur rôle reste central : définir une architecture, comprendre les besoins métiers, sécuriser les systèmes ou encore prendre des décisions techniques complexes demeurent des fonctions profondément humaines. Matt Garman, le CEO d’Amazon Web Services, a d’ailleurs récemment affirmé que les emplois de développeurs logiciels ne disparaissaient pas malgré les vagues de licenciements massifs chez Amazon et la montée en puissance de l’IA. Au contraire : le géant du numérique continue d’embaucher autant d’ingénieurs logiciels qu’auparavant, moyennant 11 000 recrutements prévus en 2026 pour des stages et postes juniors dans le développement logiciel. Ce simple exemple confirme que l’IA agit bien plus comme un accélérateur de transformation que comme un moteur de destruction.
C’est donc à se demander si le problème ne viendrait pas de notre définition même du “travail”. Depuis plusieurs décennies, nous avons en effet pris l’habitude d’analyser les emplois en les décomposant en une série de tâches. Cette approche héritée d’une vision très tayloriste de l’organisation du travail reste encore dominante dans de nombreux débats sur l’automatisation. Or, cette lecture s’avère de plus en plus insuffisante.
Car la réalité du travail moderne est profondément non linéaire, imprévisible et relationnelle. Ce qui fait aujourd’hui la valeur d’un emploi ne réside pas uniquement dans l’exécution technique de tâches précises, mais dans la capacité d’adaptation, la gestion des ambiguïtés, les interactions humaines, la coordination, l’arbitrage ou encore la prise de décision. Ainsi, même lorsque certaines tâches disparaissent du fait de l’IA, le métier lui-même évolue mais ne disparaît pas. Il devient en effet plus transversal, plus complexe… et paradoxalement plus humain !
On continue pourtant à raisonner comme si une majorité des actifs exerçait encore des fonctions répétitives à la chaîne. Or, l’économie contemporaine fonctionne largement sur la collaboration, la résolution de problèmes, la communication et l’adaptation permanente. Le véritable risque pour l’emploi n’est donc pas l’IA, mais dans la mauvaise allocation des talents : les difficultés de recrutement persistantes, l’inadéquation entre compétences disponibles et besoins des entreprises et la lenteur des systèmes éducatifs et RH à évoluer représentent ainsi des menaces beaucoup plus concrètes pour la compétitivité des économies développées.
A front renversé, les entreprises ont tout intérêt à changer de perspective. Plutôt que de chercher à freiner un progrès technique inéluctable, elles doivent investir massivement dans le reskilling, recruter davantage sur la base des compétences plutôt que des seuls diplômes, et utiliser l’IA elle-même pour mieux identifier et valoriser les talents.
Le vieillissement de la population active, autre épée de Damoclès au-dessus des économies occidentales, ainsi que la pénurie des compétences qui continue de sévir, forment ensemble un contexte dans lequel chaque erreur d’appariement coûte de plus en plus cher. C’est pourquoi se mettre d’accord sur la définition même de l’emploi en 2026 s’avère indispensable, avant toute chose.
L’intelligence artificielle pose un nouveau contexte économique et technologique. Mais elle ne pose pas forcément la bonne question. Le véritable enjeu des prochaines années est ailleurs : sommes-nous capables d’adapter nos entreprises, nos systèmes éducatifs et nos pratiques RH à cette nouvelle réalité du travail ? L’IA agit finalement moins comme un “game changer” absolu que comme un révélateur. Elle ne remplacera probablement pas l’emploi humain à grande échelle. En revanche, elle révélera très vite les limites de notre capacité à comprendre le travail, à l’organiser efficacement et à reconnaître ce qui crée réellement de la valeur au sein d’un circuit économique au beau milieu des années 2020.
______
(*) Charles Chantala a rejoint Indeed en 2013. Il a passé 2 ans à Dublin, au sein des équipes commerciales, avant d’intégrer le bureau parisien, dès son ouverture, en juillet 2015. En qualité de “Senior Director, Outside Sales Indeed France”, il est chargé du développement des relations avec les entreprises “grands comptes” en France. Il est également un spécialiste du recrutement dans le Secteur Public. Entrepreneur dans l’âme, Charles est passionné par le développement des entreprises et la gestion de projets dans des environnements complexes. Il a notamment créé deux start-up avant l’âge de 26 ans. Dès la fin de ses études, en 2011, il cofonde Veodrive (http://www.veodrive.com/). Cette société propose de vivre une expérience de course automobile aussi engageante et immersive que peut l’être une course réelle. Dès 2012, il se fait approcher par l’incubateur Rocket Internet GmbH (www.rocket-internet.com) et rejoint les équipes basées à Ho Chi Minh Ville, au Vietnam. Cet incubateur détient des participations dans un grand nombre de start-up développées à l’international, qui sont toutes des adaptations de concepts de commerce en ligne à succès, souvent américains. Là, il participe à la création de Lazada.vn, un site de e-commerce calqué sur le modèle d’Amazon. Diplômé en 2011 d’HEC Paris, Charles a un master en entrepreneuriat et un master en Droit des Sociétés et Fiscalité de l’université d’Aix-en-Provence, France.