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La social-démocratie espagnole en perdition

Photo de Ivan Best

Nicolas Klein

Publié le 07 avril 2016 à 14:46 - Mis à jour le 07 avril 2016 à 14:59

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La gauche modérée espagnole traditionnelle a tout intérêt à se ressaisir, face à la concurrence notamment de Podemos. Par Nicolas Klein, doctorant en espagnol à l'université d'Aix-Marseille

Tenter de gagner la confiance de la chambre basse des Cortes lors d'une année bissextile aurait pu porter chance au Parti socialiste ouvrier espagnol. Il n'en a pourtant rien été car son secrétaire général, Pedro Sánchez, n'a pas obtenu le nombre de voix nécessaires. Les deux séances d'investiture ont été un échec cuisant pour le jeune responsable, qui n'est parvenu à réunir que 131 députés autour de son nom au soir du 4 mars. Insuffisant face aux 219 élus qui lui ont barré la route du palais de La Moncloa.

Ces journées parlementaires ont illustré le blocage institutionnel dans lequel est plongée l'Espagne depuis le 20 décembre 2015. Elles ont aussi eu le mérite de révéler la polarisation des postures politiques au sein d'un pays plombé par une crise économique, sociale et identitaire profonde. Elles ont enfin démontré que la social-démocratie espagnole n'échappait pas au sort des partis de gauche modérée dans toute l'Europe. Coincé entre les conservateurs et une gauche dite « radicale », le PSOE semble s'acheminer vers des récifs qui menacent de le faire sombrer.

Un discours creux et inaudible

Pedro Sánchez avait obtenu de défendre sa candidature à la présidence du gouvernement un jour avant le vote des députés. Le discours de plus d'une heure et demie qu'il a prononcé le 1er mars s'est caractérisé par une rare indigence. Les slogans y remplacent les propositions concrètes, l'on peine à y trouver l'ombre d'un programme cohérent et les banalités succèdent aux truismes. Le premier secrétaire du PSOE exige plus de justice sociale, espère réduire les inégalités et veut faire baisser le taux de chômage.

Très bien, mais n'est-ce pas ce que proclament tous les partis dans le pays ? Au lieu de donner une vision d'ensemble d'un possible cabinet socialiste et d'en détailler les mesures phare, il a consacré trois quarts d'heure à critiquer le président en fonction, Mariano Rajoy, oubliant qu'il devait convaincre plutôt que démolir l'adversaire.

Ce n'est pas seulement la personnalité de Pedro Sánchez qui est en cause mais aussi le contenu de son pacte avec le parti Citoyens. En dehors de quelques annonces fracassantes (comme l'abrogation de la réforme du code du travail mise en place par le Parti populaire), aucun sujet essentiel n'a été traité avec sérieux. Comment venir à bout du séparatisme catalan ? Que faudrait-il faire pour combattre le chômage ? Quel rôle l'Espagne devrait-elle jouer en Europe et dans le monde ? Certes, on trouvera bien des mesures techniques concernant, par exemple, l'impôt sur la succession. Mais est-ce suffisant ? Est-ce ce qu'attendaient les Espagnols ?

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Un festival de mesquineries

Outre les piques de Sánchez à Rajoy, ces deux séances d'investiture auront été l'occasion pour les groupes parlementaires de s'adonner à un exercice de défoulement. Le président en fonction a été d'une rare violence à l'égard du candidat à la présidence et a eu recours à l'ironie, genre dans lequel il excelle. Sa carrière politique semble cependant plus proche de la fin que du début car le Parti populaire est très isolé et la personne de Mariano Rajoy semble faire obstacle à une « grande coalition ».

Podemos ne sort pas mieux loti de cette semaine fatidique. La théâtralité de Pablo Iglesias ne l'a pas aidé à articuler un programme alternatif crédible. Au mantra socialiste du changement répond le mantra d'un gouvernement « de gauche ». Le refus de tout dialogue avec Citoyens et les invectives à l'encontre de la vieille garde du PSOE témoignent d'un sectarisme de mauvais aloi. Par ailleurs, que penser d'un cabinet qui regrouperait à la fois le PSOE, Podemos et les séparatistes catalans ? Ne serait-ce pas un viol de la volonté générale des Espagnols et de la constitution ? Et exclure deux formations représentant onze millions d'électeurs, est-ce bien démocratique ?

Si son alliance avec les socialistes a de quoi faire sourciller, le parti Citoyens est parvenu à surnager dans cet océan de chamailleries parlementaires. Albert Rivera, qui a préféré un discours plus naturel, a eu le courage de faire des propositions concrètes. Il en a aussi appelé à l'esprit de consensus qui a présidé la transition démocratique (1975-1982). L'esprit, pourtant, n'était pas là et son opposition frontale à Mariano Rajoy a contribué à envenimer le débat.

Que peuvent apporter les socialistes ?

Au-delà de ces discussions stériles, le PSOE est confronté à un grave problème : que peut-il apporter de nouveau et d'intéressant au débat politique espagnol ? La fin de mandat de José Luis Rodríguez Zapatero n'a pas été moins austère que la législature conservatrice. Jamais la social-démocratie espagnole n'a fait le bilan critique de cette période. Jamais elle n'a remis en cause l'appartenance de l'Espagne à l'Union européenne (avec son cortège de contraintes de toute nature) et à l'euro (devise inadaptée à la structure économique du pays). Il ne saurait y avoir de politique sociale dans ce cadre, mais Pedro Sánchez et les siens ne veulent pas l'entendre.

Cette leçon vaut aussi pour Podemos qui, entre deux imprécations en faveur d'une éternelle « autre Europe », estime que toute la faute revient à un gouvernement espagnol privé des principaux leviers économiques et monétaires. Si la dynamique électorale semble plus favorable à Pablo Iglesias qu'à son homologue socialiste, celui-là ne doit pas oublier que les Espagnols ne lui pardonneront pas une législature faite uniquement de mesures sociétales sans impact sur les grands problèmes du pays.

Le consensus social-libéral

Le long gouvernement de Felipe González (1982-1996) marque aujourd'hui encore le pays du sceau de l'hégémonie social-libérale. Le PSOE a gagné la partie idéologique en imposant ses thématiques à tout l'arc parlementaire : décentralisation toujours plus poussée, européisme béat, sacrifices sociaux constants au nom de la compétitivité et de l'intégration au marché commun, mesures sociétales qui masquent les urgences économiques, etc. Toutes les autres formations ont fini par se convertir à ce projet.

Même Podemos, dont le programme originel était loin d'être révolutionnaire, s'est considérablement modéré pour attirer à lui des électeurs. Il représente une version à peine radicalisée de cette ligne politique. Seule différence notable avec les socialistes : Pablo Iglesias insiste pour qu'un référendum d'auto-détermination ait lieu en Catalogne, au mépris de l'unité d'un pays qu'il n'a jamais vraiment aimé et de la souveraineté de l'ensemble du peuple. Les mairies et communautés autonomes gérées conjointement à travers tout le pays sont là pour en témoigner. Podemos, qui maudissait il y a encore un an et demi un bipartisme mortifère et une caste insensible, n'a eu aucun mal à s'associer à l'un des éminents représentants de ladite caste.

Cette victoire du felipismo a toutefois un goût amer pour le PSOE. Certes, ses idées se sont imposées presque partout. Sa base électorale, néanmoins, a fondu comme neige au soleil lorsque les Espagnols ont découvert que les socialistes ne seraient pas moins intraitables et adeptes de la rigueur que les conservateurs. Le parti a donc intérêt à redéfinir un projet crédible et différent porté par une personne convaincue et charismatique. Podemos n'aura en effet pas de difficulté à prendre sa place en termes électoraux et idéologiques. Il en va donc de la survie de l'actuelle « gauche » modérée espagnole.

Nicolas Klein

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