Le "service public augmenté", bénéfice collatéral du Covid

Le président de la République a annoncé récemment la création d'un "Service Public Augmenté". Une réponse à l'effet "CovidTracker", le suivi digital de la crise sanitaire créé par le data analyst Guillaume Rozier, qui a ensuite lancé le site Vitemadose pour aider la vaccination : l'Etat veut capitaliser sur ces initiatives d'intérêt général pour construire le service public du XXIe siècle. Arno Pons dirige le think-tank Digital New Deal.
(Crédits : Arno Pons dr)

La crise sanitaire que nous traversons aura eu le mérite de faire émerger des solutions, des talents, qui ont pu exprimer leur potentiel lors de ces circonstances exceptionnelles. Comme en temps de guerre, des héros du quotidien issus de la société civile ont fait la fierté de nos concitoyens. Des infirmières que l'on applaudit, des caissières que l'on remercie, mais aussi... des geeks que l'on gratifie. En faisant chevalier de l'ordre national du Mérite le jeune Guillaume Rozier pour la création CovidTracker et Vitemadose, l'Etat prend acte de sa mue en institutionnalisant la participation des citoyens à la défense de l'intérêt général dont il n'a plus le monopole.

Fait politique confirmé ensuite par le lancement de l'accélérateur d'initiatives citoyennes par la Ministre Amélie de Montchalin le 17 décembre, et par le Président de la République lui-même l'avant-veille via le lancement d'un « Service Public Augmenté », reprenant ainsi les propositions publiées en 2018 par notre think-tank Digital New Deal dans le rapport « Service Public Citoyen ».

Nous avions en effet porté ces idées avec le précurseur Paul Duan, qui fut le premier à expérimenter avec son ONG Bayes Impact cette forme de co-production de services publics avec l'Etat. Nous proposions dans sa note l'émergence d'une nouvelle voie qui combine forces de l'innovation citoyenne et celles de l'Etat dans une alliance inédite en rendant possible la naissance de services publics par le citoyen et pour le citoyen. Une alliance qui répond à un défi que la crise du Covid a rendu encore plus visible, c'est celui de la confiance.  La période que nous venons de vivre a été révélatrice de la façon dont nous faisons confiance aux différents interlocuteurs dans le cadre de la transmission d'informations : de manière générale, les citoyens ont davantage fait confiance aux chiffres de CovidTracker qu'à ceux de l'État, alors que dans les deux cas les données collectées, analysées et publiées sont issues de Santé Publique France (via l'opendata). Cet exemple renvoie une nouvelle fois à la méfiance que peuvent inspirer les institutions.

Le succès de services numériques comme Covidtracker ou Briserlachaine.org est toutefois tributaire de la reconnaissance d'une autorité perçue comme légitime par le plus grand nombre. Comme l'explique Paul Duan « le Covid a été un catalyseur de confiance via les services publics citoyens. Il y a un grand décalage entre la volonté de sens, la capacité entrepreneuriale, et de l'autre côté la capacité des institutions à savoir utiliser la multitude ». Ce constat pourrait d'ailleurs être amené non pas à devenir la norme, mais du moins à s'accélérer dans les années à venir pour répondre au grand défi de nos sociétés démocratiques occidentales, à savoir la perte de confiance dans nos institutions, notamment régaliennes. Faire confiance à l'énergie de la multitude et à la légitimité des tiers de confiance publics pour construire ensemble des ecosystèmes de confiance apparaît comme une solution de ré-oxygénation à la fois sur le plan économique et opérationnel, mais aussi du point de vue de l'évolution des régimes démocratiques au XXIe siècle.

De ce point de vue la crise sanitaire aura marqué un tournant, une prise de conscience collective des enjeux de transparence et de collaboration entre les secteurs publics et privés. Il aura fallu attendre une pandémie mondiale pour que politiques et citoyens comprennent notamment les bénéfices de l'opendata. « Véritable solution qui cherchait son problème » selon certains, l'ouverture des données de santé aura permis de faire comprendre l'impact que pouvait avoir ces innovateurs numériques au service du l'intérêt général.

C'est évidemment pour notre think-tank une grande satisfaction de voir ainsi nos recommandations devenir trois ans plus tard des actions politiques portées par le gouvernement. Ce « Service Public Citoyen » rebaptisé « Service Public Augmenté » par le Président de la République, est un signal fort sur le niveau de maturité atteint par l'Etat. En proposant que les données et les algorithmes deviennent une richesse au service du bien commun, la France - ce pays jacobin, vertical, que l'on pensait par essence inadapté à la révolution numérique - est en train de réussir sa transformation en renouant avec sa vision universaliste. La France doit pour cela s'inscrire dans la bonne temporalité, en mettant en place des fonds de soutien pour s'assurer de sa pérennité ; et à la bonne échelle, en promouvant des communs numériques au niveau international. La présidence de l'Union Européenne sera l'occasion de s'en assurer.