Les économistes mis en quarantaine

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Un écran montre la chute de l’indice CAC 40 parmi d’autres valeurs au sein des bureaux d’Euronext le 9 mars 2020 en pleine crise du Covid-19.
Un écran montre la chute de l’indice CAC 40 parmi d’autres valeurs au sein des bureaux d’Euronext le 9 mars 2020 en pleine crise du Covid-19. (Crédits : Reuters)
IDEE. Plongés dans l’effervescence de la crise, les économistes, penseurs du temps long, se retrouvent dans l’incapacité de mener une réflexion collective. Par Jean-François Ponsot, Professeur des universités, chercheur à Pacte, Université Grenoble Alpes

Les économistes sont à nouveau au pied du mur. Déjà en 2008, la crise financière globale les avait amenés à s'interroger sur la répétition des crises économiques dans l'histoire : « Pourquoi les crises reviennent-elles à intervalles réguliers, ruinant tous les succès des années de prospérité, un peu comme la grippe saisonnière ou plutôt comme la peste ou le choléra ? » s'interrogeait Paul Krugman, professeur d'économie au MIT et lauréat d'un « prix Nobel ».

Si cette question résonne intimement avec l'actualité, elle paraît quelque peu dépassée. D'abord parce qu'avec la crise liée au Covid-19, c'est la double peine : on a à la fois crise économique et pandémie majeure ! La peste et le choléra ! Ensuite parce que les leçons de la crise économique de 2008 n'ont malheureusement pas été tirées. Malgré les discours appelant à un monde nouveau, aucune inflexion majeure n'a été engagée vers un nouveau modèle économique débarrassé d'un régime de croissance générateur d'inégalités et d'exploitation humaine, et aux effets dévastateurs pour la survie de la planète.

Le confinement a au moins une vertu, celle de nous amener à nouveau à nous interroger sur les crises économiques. Il nous oblige « à nous réinventer », pour paraphraser la déclaration du président de la République Emmanuel Macron dans son allocution télévisée du 13 avril 2020.

Ainsi le confinement a-t-il produit une formidable effervescence des débats économiques sur la toile et dans les médias. Les économistes ne semblent pourtant pas à leur aise dans ce mouvement d'introspection collective, aussi soudain que prolifique. Habitués à détenir le monopole du commentaire à chaud et de la prophétie économique, ils observent ou participent aux débats avec une certaine prise de distance et parfois un zeste de perplexité.

Face à la crise, leur agilité intellectuelle et leur propension à alimenter le débat public semblent prises en défaut, mises en quarantaine, en comparaison des chercheurs des autres disciplines des sciences humaines et sociales.

Comment expliquer cet embarras des économistes à entrer de plain-pied dans le travail de réflexion collective ? Quelles solutions ont-ils à proposer ? La science économique est-elle en mesure d'apporter des solutions pour, dans un premier temps, empêcher l'effondrement total, et à plus long terme relever les défis économiques, sociaux et environnementaux du XXIe siècle ?

Aucun expert ne peut rien prédire

La confusion des économistes s'explique d'abord par le caractère inédit de cette crise par rapport à celles 1929 ou de 2008.

Les économistes avaient jusque-là pour habitude de distinguer les crises liées à l'offre de celles liées à la demande. Or ici, on a un télescopage entre un choc d'offre (dû au confinement et à la rupture brutale des chaînes de valeur globalisées) et un choc de demande (en raison de l'effondrement des revenus, de la multiplication des défauts de paiements et des anticipations pessimistes).

Les économistes sont pris au dépourvu d'autant plus que cette fois, c'est la planète entière qui est impactée : il n'y pas de « découplage » entre les différentes parties du monde, aucune zone de repli n'est à portée de vue. L'incertitude radicale, au sens de l'économiste anglais John Maynard Keynes, est totale : aucun expert ne peut réellement prédire quel sera le climat des affaires dans les prochains mois.

Une autre explication se trouve dans le caractère très particulier du statut de l'économiste lorsque son époque est confrontée à une grave crise. Un rapide détour épistémologique permet de se poser la question des effets de la crise sur le renouvellement de la pensée de la discipline. La théorie économique a son propre rythme de changement, et ce rythme s'inscrit dans un temps long. Cela peut sembler contre-intuitif, mais la crise n'entraîne pas la destruction immédiate de la pensée économique dominante, en dépit de ses errements passés.

Les réorientations sont lentes et tortueuses. Car les économistes ont du mal à changer de vision du monde et à se débarrasser des vieilles lunes. Donnons un exemple. L'hypothèse d'efficience des marchés financiers, développée par l'économiste américain Eugene Francis Fama dans les années 1960, constitue encore aujourd'hui le socle des cours d'économie financière, en dépit des crises financières à répétition et du fait que les traders eux-mêmes s'en sont détachés depuis la crise boursière américaine... de 1987.

L'inertie d'une pensée dominante pourtant sérieusement éprouvée s'explique aussi par la sociologie des économistes influents et des conseillers du prince. En Allemagne, pays où les thèses austéritaires ont la vie dure, les économistes influents sont des hommes, âgés, issus de think tanks plutôt que du milieu académique, avec deux fois plus de conservateurs que de progressistes.

La victoire en trompe-l'œil des hérétiques

Une autre erreur à ne pas commettre serait de croire que la crise économique favoriserait inévitablement l'émergence d'un nouveau paradigme fondé sur des théories hétérodoxes, restées dans l'ombre et sur le point de connaître leur heure de gloire. Certains se réjouissent un peu vite de voir à quelle vitesse des thèses économiques marginalisées, voire iconoclastes, se sont récemment retrouvées au cœur de l'agora économique.


À lire aussi : Hétérodoxes contre orthodoxes : zéro partout chez les économistes


La Banque d'Angleterre assume désormais sans complexe le fonctionnement de la planche à billets alors que les économistes qui préconisaient ce type de politique étaient assimilés à des hérétiques il y a peu ! Que dire par ailleurs du succès de la modern monetary theory ?

L'approche, qui préconise une monétisation systématique de la dette publique et l'intervention de l'État en tant qu'employeur en dernier ressort, était jusqu'à peu déconsidérée dans les milieux académiques ; elle est aujourd'hui au cœur des réflexions économiques du parti démocrate dans la campagne présidentielle américaine, mais sera-t-elle encore en vogue l'an prochain ?

En réalité, l'hétérodoxie n'accouche pas d'une nouvelle orthodoxie à la faveur de la crise. La diffusion des thèses nouvelles est avant tout le résultat d'une convergence de diagnostics et de propositions entre des économistes hétérodoxes et des économistes orthodoxes « dissidents » et influents qui ont infléchi leurs positions.

Ces derniers remettent en cause les travaux de l'analyse dominante - celle que l'on retrouve dans les manuels d'économie - ou envisagent de relâcher les hypothèses de base des modèles canoniques, sans toutefois basculer dans l'hétérodoxie. En ce sens, le retour en grâce de la politique budgétaire et de l'interventionnisme étatique doit plus à l'entreprise de rénovation critique de la macroéconomie standard (engagée dans les années 2010 par les économistes Olivier Blanchard, Paul Krugman, Joseph Stiglitz ou Laurence Summers) qu'à la généralisation des programmes de recherche post-keynésiens ou institutionnalistes.

L'économiste contraint au retrait

L'épisode de la grande dépression des années 1930 confirme que la gravité de la crise a été l'occasion pour de nouvelles idées de s'imposer, mais que la relation n'est ni immédiate, ni simple. La politique du New Deal du président des États-Unis Franklin Delano Roosevelt n'est en rien redevable aux idées révolutionnaires de Keynes de l'époque. C'est plus le pragmatisme inspiré et audacieux de Roosevelt qui l'a engagé sur la voie de politiques innovantes et en rupture avec les codes de son époque. La « révolution keynésienne » n'a produit ses effets sur les politiques économiques qu'après la Seconde Guerre mondiale.

Avec la crise économique, on assiste ainsi à une revanche du politique. La science économique, encore prisonnière du dogme ancien et pas encore mûre pour faire émerger un nouveau paradigme consensuel, n'est plus en mesure de fournir une expertise crédible et solide au décideur politique.

Dans la « guerre » actuelle contre le Covid-19, l'économiste est contraint au retrait. Mis en quarantaine, il va alors chercher à combler son retard d'une guerre. Pendant ce temps, le policy maker, lui, agit comme jamais. Son action politique de réponse à la crise l'emporte alors sur toute forme de dogme, il n'y a pas application d'un cadre théorique préconçu.

Quand il y a deux ans, Emmanuel Macron s'adresse à une soignante du centre hospitalier universitaire (CHU) de Rouen, il justifie l'austérité budgétaire appliquée au secteur hospitalier en déclarant qu'il n'y a « pas d'argent magique ». « Si la dette frôle les 100 % du PIB, ce sont nos enfants qui vont payer » déclare-t-il devant les caméras. Confronté aujourd'hui à une crise économique et sanitaire sans précédent, il explique désormais que tous les moyens seront mis en œuvre pour juguler le Covid-19. C'est l'avènement du « quoi qu'il en coûte », et peu importe si la dette publique dépasse les 115 % à la fin de l'année 2020.

Un processus de reconstruction

Reste à savoir s'il s'agit là d'un revirement lié aux circonstances exceptionnelles de la pandémie ou d'une nouvelle doctrine destinée à bâtir les fondations d'une nouvelle société.

Au cœur des moments de crise, les discours sur la catharsis ressurgissent souvent mais ne conduisent pas nécessairement à une véritable rupture avec l'ancien monde. Dans un premier temps, la crise est perçue comme étant la solution : une opportunité à saisir nous projetant « dans le monde d'après, écrasant tous les dogmes, tous les préconçus idéologiques », pour citer l'économiste Olivier Passet. Mais au final, il n'en reste souvent rien.

Se contenter de sauver l'ancien monde sans s'engager dans la construction du futur à travers un « nouveau paradigme », tel que le propose un peu tardivement mais judicieusement l'ancien directeur général du Fonds monétaire international Dominique Strauss-Kahn, serait une erreur fatale.

La sortie de crise ne peut être assimilée à un simple processus de relance économique pour revenir au business as usual. Comme le rappelle le professeur d'économie à l'université de Boston Perry Mehrling, il ne s'agit pas d'un « simple retour au statu quo, mais d'un processus de reconstruction analogue à celui de l'après-guerre ».

Nul doute que les économistes, une fois sortis de la quarantaine et guéris du Covid-19, auront leur mot à dire dans l'édification d'un nouveau système de pensée au cœur duquel seront replacés l'homme et les considérations sociales et écologiques.

The Conversation _____

Par Jean-François PonsotProfesseur des universités, chercheur à Pacte, Université Grenoble Alpes.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Commentaires
a écrit le 20/05/2020 à 19:20 :
Les économistes "orthodoxes", omniprésents dans les médias, en perdent leur latin à l'usage du populo. Quelles solutions proposer pour eux sans être vus comme traitres à la cause du Marché efficient et auto-régulateur, cette grosse blague ! C'est qu'il ne s'agit plus d'un gentil "reset" (dixit C.Lagarde). Les aides lâchées par les B.C. devraient concerner strictement l'aide à l'économie réelle, sans être détournées par des actionnaires. La soit-disant règle d'or pour le déficit public est un boulet, l'ISF est une insulte pour ceux qui sont des "Riens". Quant au chantage de la dette, faire comme la B.C. des États Unis qui s'occupe de la régler, juste le temps que la crise passe .
que la banque centrale s'en occupe
a écrit le 18/05/2020 à 13:55 :
Qu'est-ce qu'un économiste? Un historien ou un prophète? Un statisticien ou un rêveur? Notre science de l'Economie est peut-être trop récente pour nous permettre de donner le coup de barre évitant les crises; pas simple d'imaginer la formule mathématique gérant la pléiade des pays; l'aile du papillon...
a écrit le 18/05/2020 à 8:01 :
c'est très facile d'être économiste pour un milliardaire une multinational
voir les banques
mais quand il s'agit de gérer la vie des peuples 90 pour cent du monde
la il n'y a plus personne
ou faut il se tourner vers la démagogie des populistes
des écolos qui souhaite le déconstruction est sa cascade de chômages
les communistes vu les dégâts en Europe de l'est a oublier a jamais
la droite est sa mondialisation ce jour on constate les dégâts
il faut que les états retrouve leur pouvoir sur les institutions bancaire
et que celle ci soit considéré comme toute les entreprises
mauvaise gestion égale faillite et faillite égale saisi des biens des dirigeants
partout dans le monde
a écrit le 18/05/2020 à 6:57 :
La majorité des économistes est ultralibérale, au service de la finance mondialisée et incapable de prédire les crises.
Ne plus les entendre, ou un peu, nous fait effectivement du bien !
a écrit le 17/05/2020 à 20:19 :
Ce secteur a été beaucoup trop cabossé par la classe dirigeante qui a utilisé ses médias afin d'imposer ses économistes pour nous prodiguer ses bonnes paroles, générant du néolibéralisme, un monstre difforme, un alien à fric, et donc l'état au service des plus riches, une aberration totale menaçant la nature et l'humanité.

Nous sommes dans une phase de fin de civilisation classique du fait des riches aliénés par leur cupidité mais leurs médias empêchent que nous passions à autre chose, nous font passer toutes leurs incompétences comme normales aliénant encore plus notre classe dirigeante. Un cercle vicieux dont il est effroyablement compliqué de sortir.
a écrit le 17/05/2020 à 18:14 :
C'est là que l'on voit que l'économie hors des études statistiques et des grands principes de l'échange marchand est plus une pseudo-science de la prédiction pollué par nos idées, nos croyances et nos utopies qu'une véritable vision de la réalité et des bonnes solutions. La palme a Marx qui a échafaudé une théorie superbe sur le papier et catastrophique dans sa mise en oeuvre. Le Diable est dans les détails.
a écrit le 17/05/2020 à 15:54 :
Non, le COVID-19 n'est pas une pandémie "majeure". Certes, c'est une maladie très contagieuse, mais dont la mortalité reste limitée. Sinon, pour en revenir aux économistes, ils oublient souvent que l'époque du 20eme siècle et avant, où les ressources naturelles étaient quasi-illimitées, est révolue. Or, l'argent ne se mange pas : Ce qui se mange, ce sont les ressources naturelles. De plus, dans le monde, beaucoup de gens se prétendent pacifistes, alors qu'ils sont natalistes en même temps : Mais c'est une position hypocrite : Dans un monde en expansion démographique constante, la paix ne peut durer éternellement.
a écrit le 17/05/2020 à 13:42 :
vu qu'on parle d'epistemologie, on va se souvenir que l'efficience est base sur la quantite d'info detenue dans les cours; l'outil va donner le resultat; cela dit les modelisations dynamiques ( genre arch ou arfima disent qu'il est possible d'ameliorer le resultat, donc l'efficience on en discute, et ce d'autant plus qu'il me semble que deja a l'epoque mandelbrot et fama avaient trouve des structures fractales)
concernant krugman, il est gentil le monsieur, il suggere dans son bouquin sur les crises de creuser des trous avec des ouvriers et de les faire reboucher par d'autres, ca cree de lemploi; fichtre, raisonnement irrefutable sauf que ca ne cree pas de richesse de boucher des trous fraichement creuses)
l'Allemagne enfin
les francais m'enfoutistes veulent jeter l'argent par la fenetre, surtout celui des autres....l'inflation n'est pas un pb, d'ailleurs blondel expliquait a l'epoque qu'il etait keynesien car l'inflation permet la depense publique gratuite ( bon, et le lendemain il allait manifester contre la hausse insiffisante des revalorisation qui amputent le pouvoir d'achat des salairies! faut pas manquer d'air)
les allemands ont eu weimar et ses brouettes de billets pour payer une baguette; ca a amene au pouvoir un petit moustachu tres sympa, pas liberal ni orthodoxe pour deux sous, il n'a amene que du bonheur
( comme mugabe zimbabwe, maduro au venezuela, et dans tous ces pays ou on peut faire n'importe quoi ' pour le plus grand bonheur pas orthodoxe des gens')
tout se discute
Réponse de le 17/05/2020 à 13:56 :
"concernant krugman, il est gentil le monsieur, il suggere dans son bouquin sur les crises de creuser des trous avec des ouvriers et de les faire reboucher par d'autres, ca cree de lemploi; fichtre, raisonnement irrefutable sauf que ca ne cree pas de richesse de boucher des trous fraichement creuses)"

Ca oxygène la terre.

Si tous les pays créent de la monnaie, l'inflation étant relative elle ne survient pas. Si les salaires augmentent avec l'inflation, ça ne change (sic) rien pour les salariés.
Réponse de le 18/05/2020 à 6:51 :
Au moins le petit moustachu sympa, il a relancé son économie et donné du boulot à ses compatriotes. Nous, notre grand gourou omniscient et omnipotent est incapable de donner du boulot, brade les intérêts de la France depuis qu'il est sorti de l'école (et ça continue de plus belle), confisque la démocratie sans contrepartie, appauvrit ses compatriotes sans qu'il y ait besoin d'une crise, et en plus il est même pas sympa.
a écrit le 17/05/2020 à 12:17 :
Les modèles économiques n'intègrent pas les externalités négatives, qui sont devenus le principal feedback contraignant le modèle...

Il n'est pas dit que les sciences et techniques pourront toujours nous sauver de tous les maux. Il n'y a toujours pas d'alternative crédible au pétrole pour le transport.

L'économie est toujours basée sur la logique du chasseur cueilleur, certe un peu plus sophistiqué mais cette sophistique masque la réalité ultime. Les sciences et techniques permettent d'exploiter à un rythme inégalé des ressources rares pour dans une grande majorité des besoins futiles, des déplacements inutiles.
Alors bien sur on ne peu avoir une vision uniquement utilitariste de nos modes de vie mais il doit y avoir un juste milieu.

La tentation est immense de mettre tout sur le dos de la démographie, réduire la population à moins d'un milliard résout beaucoup de problème, cette tentation est sans nul doute dans les esprits de certains qui disposent de moyens pour influencer l'avenir.

La finance n'aime pas l'incertitude, la meilleure façon de deviner l'avenir est de le créer...
a écrit le 17/05/2020 à 11:10 :
Pas d'opinion du grand maitre qui sait tout et qui possede l'explication de tout ?
Souffrant, corona peut-etre ?

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