Liban : une nouvelle race de leaders
Michel Santi

Photo d'illustration
DR
Michel Santi

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Pour comprendre les événements ayant lieu depuis un mois au Liban, il est
indispensable d'avoir une vision de la structuration de la dette libanaise.
Dit autrement : l'analyse des endettements publics et privés libanais permet
de mieux comprendre cette crise socio économique. De fait, le Liban se
distingue notoirement des autres pays dits «émergents» en cela que sa dette
publique (qu'elle soit libellée en dollars ou en livres) est pour moitié au
moins détenue par des créanciers intérieurs, à savoir les banques du pays.
Cependant, le Liban - pays certes très riche en cerveaux - ne dispose
néanmoins d'aucune industrie ni service lui permettant de générer des ,
liquidités à l'exportation et s'est donc tourné vers la fin des années 1990
vers les marchés internationaux afin de pouvoir continuer à financer son
train de vie et faire proliférer des projets immobiliers stériles ayant
défiguré le pays.
C'est ainsi que d'innombrables émissions d'Eurobonds
virent le jour depuis cette époque - avec la bénédiction et sous les
encouragements de la France - qui se sont donc soldées par un changement
fondamental de la nature de la dette publique libanaise de plus en plus
détenue par des créanciers étrangers. La dernière bouée de sauvetage en date
(avril 2018) appelée «CEDRE» consistant à subventionner le pays à hauteur de
11 milliards de dollars supplémentaires n'est ainsi que le dernier maillon
qui couronne cette dangereuse transition de la dette du pays toujours plus
redevable vis-à-vis de l'étranger , et en une monnaie qui n'est pas la sienne,
c'est-à-dire le dollar.
Le niveau de la livre est donc vital pour le pays car toute dévaluation
provoquerait une réaction en chaîne initiée par une augmentation
vertigineuse de la dette publique libellée en dollars à travers la courroie
de transmission du cours $/LL qui atteindrait des sommets. Aujourd'hui, il y
a fort à craindre - et c'est une quasi-certitude - qu'une Livre dont le
cours flotterait librement et qui ne serait plus contrôlée par la banque
centrale s'effondrera immédiatement de l'ordre de 50% par rapport au dollar,
entraînant ainsi mécaniquement le ratio de la dette libanaise de 150 à
quelque 175% du P.I.B., voire plus. Cette spirale infernale - dont sont
parfaitement conscients les banquiers libanais - a logiquement induit une
surenchère sur les taux rémunérant les dépôts dollars et livres placés dans
le pays ayant rapporté jusqu'à 15 voire 20% d'intérêts, nuisant foncièrement
et de manière prévisible au secteur privé. En effet, pourquoi un épargnant ,
ou un investisseur libanais se fatiguerait-il et prendrait-il un quelconque
risque à lancer un business quand il peut décemment gagner sa vie en plaçant
ses économies en banque ?
Un tel niveau faramineux de dette - second ou troisième au monde
actuellement - n'arrive cependant jamais par hasard, encore moins suite à
une gestion - fût-elle calamiteuse - de l'Etat. Il est toujours la sécrétion
naturelle d'un appareil étatique décadent, d'un système de taxation
déficient voire inexistant, et d'une confiscation des richesses au bénéfice
d'une minorité infime. Cette gangrène de corruption libanaise ayant atteint
le stade de putréfaction - a des répercussions sociales susceptibles de
replonger le pays dans une tourmente sécuritaire équivalente à la guerre
civile ayant sévi 15 ans durant. Pour particulier que soit le contexte
libanais, il n'est pas pour autant immunisé contre les grandes tendances
marquant de nos jours les contestations sociales et populaires ayant lieu à
travers le monde, et qui sont en premier la résultante de l'effondrement de
la représentativité des politiques, de l'identification et de la confiance
des citoyens en leurs responsables. Certes, les mouvements qui expriment
aujourd'hui leurs mécontentements à travers la planète sont-ils fragmentés,
honnissent-ils toute forme de leadership, récusent-ils parfois violemment
toute hiérarchie. Pour autant, les «révolutionnaires» libanais se doivent -
et doivent à leur pays - d'adopter dans l'urgence une gouvernance afin de
capitaliser sur la forte mobilisation actuelle du peuple toutes religions
confondues, afin de transformer cette énergie en une stratégie cohérente.
Il ne suffit pas, en effet, à l'image des mouvements actuels (gilets jaunes
en France), du passé récent (You Stink) et d'autres à travers la planète de
réclamer à ce qu' «ils dégagent», il ne suffit pas de faire tomber un
Président du Conseil (M. Hariri) et d'empêcher la nomination d'un autre (M.
Safadi), il est impératif pour la propre crédibilité des mécontents
d'établir un diagnostic rigoureux de la situation économique, politique et
sociale du pays et de proposer des mesures concrètes - et surtout réalistes
- d'y remédier. Pour ce faire, je suis désolé de rompre ce beau consensus
régnant aujourd'hui parmi les manifestants enivrés d'horizontalité, mais il
sera crucial dans un avenir très proche de désigner des chefs de file
légitimés par la force et par la détermination de la rue, et qui feront plus
que recycler les vieilles recettes néolibérales éculées profitant
systématiquement aux mêmes. Mais que nul ne soit naïf pour imaginer un
instant que le libanais - peuple hyper politisé - est disposé à rompre avec
le système religieux structurant sa vie quotidienne même si un des slogans
des contestataires est d'en finir avec ce confessionnalisme qui est
néanmoins là pour rester car il fait partie intégrante de l'identité
libanaise.
Le gouvernement de «technocrates» lui aussi exigé à corps et à
cris relève de la mythologie car, hormis le fait que nombre de ministres
sortants sont déjà experts en leur domaine, il est impossible - dans un pays
comme le Liban - de prendre une quelconque décision sans ce consensus
politique constituant un des ciments de la nation.
La question qui se pose pour le Liban, mais qui est la
condition sine qua non de l'action de tout exécutif à travers le monde,
reste celle de la confiance. Les libanais doivent - non seulement mettre à
la retraite forcée leurs dirigeants actuels atteints de coma profond - mais
en outre se choisir d'urgence une nouvelle «race» de leaders qu'ils
porteront au pouvoir et qui se comporte enfin en femmes et en hommes d'Etat
intègres et responsables. Une fois cette indispensable confiance - donc
nécessairement de nature politique - rétablie, la livre se retrouvera
stabilisée, l'afflux de devises de la part de la riche diaspora reviendra,
et le spectre de la confiscation des dépôts («haircut») et des autres
programmes CEDRE (assimilable à une mainmise de la finance internationale
sur le Liban) disparaîtra.
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(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.
Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin
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