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Liban : une nouvelle race de leaders

Michel Santi

Publié le 18 novembre 2019 à 11:27 - Mis à jour le 18 novembre 2019 à 18:21

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Le Quotidien Numérique

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OPINION. Englué dans une crise-socio économique, le Liban, gangrené par un système de taxation déficient voire inexistant et d'une confiscation des richesses au bénéfice d'une minorité infime, se doit, dans un avenir très proche, de désigner des chefs de file légitimes qui feront davantage que recycler les vieilles recettes néolibérales éculées. Par Michel Santi, économiste (*).

Pour comprendre les événements ayant lieu depuis un mois au Liban, il est 

indispensable d'avoir une vision de la structuration de la dette libanaise. 

Dit autrement : l'analyse des endettements publics et privés libanais permet 

de mieux comprendre cette crise socio économique. De fait, le Liban se 

distingue notoirement des autres pays dits «émergents» en cela que sa dette 

publique (qu'elle soit libellée en dollars ou en livres) est pour moitié au 

moins détenue par des créanciers intérieurs, à savoir les banques du pays. 

Cependant, le Liban - pays certes très riche en cerveaux - ne dispose 

néanmoins d'aucune industrie ni service lui permettant de générer des , 

liquidités à l'exportation et s'est donc tourné vers la fin des années 1990

vers les marchés internationaux afin de pouvoir continuer à financer son 

train de vie et faire proliférer des projets immobiliers stériles ayant 

défiguré le pays.

C'est ainsi que d'innombrables émissions d'Eurobonds 

virent le jour depuis cette époque - avec la bénédiction et sous les 

encouragements de la France - qui se sont donc soldées par un changement 

fondamental de la nature de la dette publique libanaise de plus en plus 

détenue par des créanciers étrangers. La dernière bouée de sauvetage en date 

(avril 2018) appelée «CEDRE» consistant à subventionner le pays à hauteur de 

11 milliards de dollars supplémentaires n'est ainsi que le dernier maillon 

qui couronne cette dangereuse transition de la dette du pays toujours plus 

redevable vis-à-vis de l'étranger , et en une monnaie qui n'est pas la sienne, 

c'est-à-dire le dollar.

Le niveau de la livre est donc vital pour le pays car toute dévaluation 

provoquerait une réaction en chaîne initiée par une augmentation 

vertigineuse de la dette publique libellée en dollars à travers la courroie 

de transmission du cours $/LL qui atteindrait des sommets. Aujourd'hui, il y 

a fort à craindre - et c'est une quasi-certitude - qu'une Livre dont le 

cours flotterait librement et qui ne serait plus contrôlée par la banque 

centrale s'effondrera immédiatement de l'ordre de 50% par rapport au dollar, 

entraînant ainsi mécaniquement le ratio de la dette libanaise de 150 à 

quelque 175% du P.I.B., voire plus. Cette spirale infernale - dont sont 

parfaitement conscients les banquiers libanais - a logiquement induit une 

surenchère sur les taux rémunérant les dépôts dollars et livres placés dans 

le pays ayant rapporté jusqu'à 15 voire 20% d'intérêts, nuisant foncièrement 

et de manière prévisible au secteur privé. En effet, pourquoi un épargnant ,

ou un investisseur libanais se fatiguerait-il et prendrait-il un quelconque 

risque à lancer un business quand il peut décemment gagner sa vie en plaçant 

ses économies en banque ?

Faire émerger de nouvelles figures

Un tel niveau faramineux de dette - second ou troisième au monde 

actuellement - n'arrive cependant jamais par hasard, encore moins suite à 

une gestion - fût-elle calamiteuse - de l'Etat. Il est toujours la sécrétion

naturelle d'un appareil étatique décadent, d'un système de taxation 

déficient voire inexistant, et d'une confiscation des richesses au bénéfice 

d'une minorité infime. Cette gangrène de corruption libanaise  ayant atteint 

le stade de putréfaction - a des répercussions sociales susceptibles de 

replonger le pays dans une tourmente sécuritaire équivalente à la guerre 

civile ayant sévi 15 ans durant. Pour particulier que soit le contexte

libanais, il n'est pas pour autant immunisé contre les grandes tendances 

marquant de nos jours les contestations sociales et populaires ayant lieu à

travers le monde, et qui sont en premier la résultante de l'effondrement de 

la représentativité des politiques, de l'identification et de la confiance 

des citoyens en leurs responsables. Certes, les mouvements qui expriment 

aujourd'hui leurs mécontentements à travers la planète sont-ils fragmentés,

honnissent-ils toute forme de leadership, récusent-ils parfois violemment

toute hiérarchie. Pour autant, les «révolutionnaires» libanais se doivent - 

et doivent à leur pays - d'adopter dans l'urgence une gouvernance afin de 

capitaliser sur la forte mobilisation actuelle du peuple toutes religions 

confondues, afin de transformer cette énergie en une stratégie cohérente.



Il ne suffit pas, en effet, à l'image des mouvements actuels (gilets jaunes 

en France), du passé récent (You Stink) et d'autres à travers la planète de

réclamer à ce qu' «ils dégagent», il ne suffit pas de faire tomber un 

Président du Conseil (M. Hariri) et d'empêcher la nomination d'un autre (M. 

Safadi), il est impératif pour la propre crédibilité des mécontents 

d'établir un diagnostic rigoureux de la situation économique, politique et 

sociale du pays et de proposer des mesures concrètes - et surtout réalistes 

- d'y remédier. Pour ce faire, je suis désolé de rompre ce beau consensus 

régnant aujourd'hui parmi les manifestants enivrés d'horizontalité, mais il 

sera crucial dans un avenir très proche de désigner des chefs de file 

légitimés par la force et par la détermination de la rue, et qui feront plus 

que recycler les vieilles recettes néolibérales éculées profitant 

systématiquement aux mêmes. Mais que nul ne soit naïf pour imaginer un 

instant que le libanais - peuple hyper politisé - est disposé à rompre avec 

le système religieux structurant sa vie quotidienne même si un des slogans 

des contestataires est d'en finir avec ce confessionnalisme qui est 

néanmoins là pour rester car il fait partie intégrante de l'identité 

libanaise.

Le gouvernement de «technocrates» lui aussi exigé à corps et à 

cris relève de la mythologie car, hormis le fait que nombre de ministres 

sortants sont déjà experts en leur domaine, il est impossible - dans un pays

comme le Liban - de prendre une quelconque décision sans ce consensus 

politique constituant un des ciments de la nation.

 La question qui se pose pour le Liban, mais qui est la 

condition sine qua non de l'action de tout exécutif à travers le monde, 

reste celle de la confiance. Les libanais doivent - non seulement mettre à 

la retraite forcée leurs dirigeants actuels atteints de coma profond - mais 

en outre se choisir d'urgence une nouvelle «race» de leaders qu'ils 

porteront au pouvoir et qui se comporte enfin en femmes et en hommes d'Etat 

intègres et responsables. Une fois cette indispensable confiance - donc 

nécessairement de nature politique - rétablie, la livre se retrouvera 

stabilisée, l'afflux de devises de la part de la riche diaspora reviendra, 

et le spectre de la confiscation des dépôts («haircut») et des autres 

programmes CEDRE (assimilable à une mainmise de la finance internationale 

sur le Liban) disparaîtra.

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(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.

Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin

Sa page Facebook et son fil Twitter.

Michel Santi

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