OPINION. « Entreprises familiales : libérer la parole des successeurs, une nécessité » (Alain Moy)
Alain Moy

« Entreprises familiales : libérer la parole des successeurs, une nécessité » (Alain Moy)
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« Entreprises familiales : libérer la parole des successeurs, une nécessité » (Alain Moy)
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Dans le monde des affaires, on parle de longue date de la solitude des dirigeants. Quand il s'agit de la transmission des entreprises familiales, on ne parle jamais de celle des successeurs. Elle est pourtant peut-être encore plus grande pour les « fils » ou « filles de ». Extraordinaire aventure, l'héritage entrepreneurial ne se départit cependant jamais de sa « face Nord », faite de défis, de doutes et de pression psychologique qui peuvent engendrer de sérieux risques chez le jeune repreneur. Souvent esseulés et incompris, parfois perdus et désorientés, les successeurs doivent surmonter des difficultés émotionnelles et psychiques face à l'unicité de leur destin... et ne trouver personne avec qui en parler !
Pourtant, pourrait-on objecter, il existe bien des réseaux spécialisés dans le « family business » pour épauler le repreneur et plus largement accompagner les transmissions familiales. Certes, oui. Mais à y regarder de près, on peut regretter que tout s'articule toujours avec et autour de la constellation familiale et jamais du seul successeur. Or, on oublie trop à quel point il faut travailler à préserver l'identité de ce dernier pour lui permettre de construire une vie qui est celle à laquelle il aspire et qui va passer, selon ses choix, par l'entreprise familiale.
On pourrait aussi souligner que le successeur n'est pas en reste de conseils et de soutiens avec des partenaires expérimentés à ses côtés : banquiers, avocats, experts-comptables, notaires etc. Là encore, ces experts apportent une assistance technique précieuse, mais leur rôle ne saurait combler tous ses besoins, notamment sur le plan humain, émotionnel et identitaire. Les conseils techniques, aussi avisés soient-ils, autour de la gouvernance, du juridique et de la finance, sont insuffisants pour répondre aux questionnements profonds et intimes que traverse le jeune repreneur.
Ce qui manque, dans ces réseaux et auprès de ces conseils, c'est un espace de parole où dire ses peurs, ses émotions, ses rêves, ses sentiments, mais aussi ses essais, ses erreurs, ses réussites au sein d'un petit groupe affinitaire qui puisse les comprendre et les partager, précisément parce qu'il expérimente la même situation. Comment y parvenir dans son cercle familial où président, comme dans toutes les familles, des enjeux de pouvoir, d'affection, de vulnérabilité, des incompréhensions générationnelles, des histoires d'argent et des jalousies ?
Effectivement, l'impensé de la transmission des entreprises familiales aujourd'hui demeure la parole des successeurs, parole libre de toutes contraintes de la famille, de l'entreprise et de l'environnement.
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Or, dans une dynamique de transmission familiale, il est précisément indispensable d'évacuer les non-dits et de libérer la parole. Échanger et se retrouver avec d'autres pairs revêt donc une importance capitale pour le successeur, sur le même modèle que cette « bande de copains » bienveillante qui peut nous suivre tout au long de la vie.
Dans cet esprit, des cercles d'échanges entre pairs, pensés spécifiquement pour les enfants de dirigeants d'entreprises familiales, existent. Animés par des professionnels ayant une connaissance intime des enjeux des entreprises familiales, pensés sur le mode de l'intelligence collective et déployés au cœur des territoires de proximité, ces cercles sont des espaces où l'écoute, la confidentialité et la convivialité sont les valeurs premières. Il ne s'agit rien d'autre que de travailler avec les successeurs à écrire leur propre histoire dans la grande histoire entrepreneuriale de leur famille. Leur proposer un lieu pour dépasser le sentiment d'imposture, la crainte de ne pas être à la hauteur, le besoin impérieux de prouver quelque chose à ses parents, de s'oublier au profit de l'entreprise. Si les cercles ne sont pas des espaces de thérapie, ils sont des vecteurs d'intimité dans lesquels les jeunes peuvent déposer et se libérer.
À cela deux intérêts : sur le plan émotionnel, on mésestime trop ce que lier son destin à celui de sa famille et de l'entreprise produit sur son identité et comment cela infuse profondément dans la vie relationnelle et affective. Sur le plan des affaires, il est bon de se rappeler que la pérennité de l'entreprise se joue aussi dans la succession. En d'autres termes, plus le successeur aura approfondi son histoire dans l'histoire de sa famille, son acceptation en pleine conscience de ce à quoi il s'engage par rapport à lui-même, à ses proches et à son territoire, plus il est probable que les entreprises soient pérennes dans le temps. Hier encore, quand les parents ordonnaient, les enfants s'exécutaient. Cette époque est aujourd'hui révolue. Les nouvelles générations veulent se faire entendre et se libérer des injonctions qui diffèrent de leurs aspirations profondes.
Alain Moy