OPINION. Romain Lucazeau : « Après la désindustrialisation, vers un effondrement agricole ? »
Romain Lucazeau

Photo d'illustration
DR
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2050. Quelque part au sud de la Nouvelle-Aquitaine.
Mathieu, 65 ans, prend sa retraite d'agriculteur. Il a un repreneur pour la ferme et un bout de terrain, qui va devenir une maison de vacances. Il vient de vendre les champs de maïs à une société de compensation environnementale. Une page se tourne pour la vie de Mathieu, mais aussi pour l'agriculture française, qui n'existe quasiment plus comme secteur économique.
Aussi, Mathieu se sent vide et soulagé à la fois. Sa dernière décennie d'activité a été dure, entre les longs épisodes de sécheresse, les nouveaux ravageurs, la chute des rendements. Les tentatives de diversification dans la culture du tournesol ont été des semi-échecs, du fait de la multiplication des épisodes climatiques extrêmes, de l'effondrement du cours des biocarburants et de la guerre douanière.
Ce petit récit n'est pas de la science-fiction mais la traduction, une illustration de notre dernière étude, qui porte sur l'évolution de 24 cultures représentant 80% de la production végétale française à 2050. Elle vise à décrire ce que pourrait être le système agricole français, en prenant en compte les impacts du réchauffement climatique et d'autres tendances, notamment démographiques et socio-économiques.
Elle montre une crise agricole profonde :
- 42% de la surface agricole utile sera menacée,
- 54 départements verront leur système agricole fortement impacté,
- 16 grandes cultures sur les 24 analysées sont vulnérables, notamment le maïs, l'arboriculture et le maraîchage,
- 35% du PIB agricole est à risque.
En somme, dans ce scénario au fil de l'eau, on parvient à un effondrement agricole notamment dans les régions Sud, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Corse. La contrainte sur les productions est également significative dans les autres territoires plus au nord. L'impact économique est majeur. Il est aussi culturel au regard du rôle de l'agriculture, en France, dans la définition de nos terroirs et de nos identités.
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Face à l'ampleur des défis à venir, il n'y a pas d'autres choix que de révolutionner le secteur - ce que ne prévoit pas la récente loi d'orientation agricole. Le risque : assister, après la désindustrialisation, à une désagricolisation de la France.
Trois axes doivent nous guider :
- La diversification et l'adaptation des choix de cultures aux nouvelles conditions pour améliorer la résilience des systèmes agricoles.
- L'anticipation de la migration des cultures.
- L'introduction de cultures complémentaires pour diversifier et maintenir le potentiel productif des sols.
Une réponse possible consisterait à tourner le dos à plus de 70 ans de planification agricole et d'aménagement du territoire, en réduisant les financements publics tout en dérégulant. L'objectif : laisser le secteur s'adapter aux variations du marché en ciblant les productions les plus relutives. C'est le modèle adopté par la Nouvelle-Zélande à partir des années 1980. En sortirait une agriculture résiduelle mais compétitive, peu soucieuse des identités et des paysages, ou des externalités environnementales.
Une autre réponse serait fondée sur une planification et un pilotage accru du secteur avec pour objectif la transition environnementale, le maintien des paysages et la préservation des terroirs, avec une priorité donnée au marché intérieur européen. Les implications sont multiples. D'abord, une maîtrise accrue du foncier agricole par les pouvoirs publics, qu'il s'agisse de l'État ou des collectivités, grâce à des outils adaptés - notamment des foncières dédiées - visant à faciliter la transformation, assurer la transmission et préserver le potentiel productif des sols. Ensuite, un pilotage des chaînes de valeur territoriales, mené en partenariat entre les acteurs du secteur et les collectivités locales. Enfin, une rénovation de la gouvernance de l'eau, essentielle pour anticiper les risques de pénurie et résoudre les conflits d'usages.
Pour éviter l'effondrement de l'agriculture française, il n'y a pas de fatalité, mais une mutation profonde reste à faire.
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(*) Philosophe, consultant et romancier primé, Romain Lucazeau dirige le Groupe SCET (filiale du Groupe Caisse des Dépôts), qu'il fait évoluer en véritable cabinet de conseil dédié aux territoires. Diplômé de l'ENS Ulm, agrégé de philosophie et titulaire d'un MBA, il a enseigné à la Sorbonne et à Sciences-Po avant de se spécialiser en stratégie (Monitor, Roland Berger). Son premier roman, Latium, lui vaut le Grand Prix de l'Imaginaire. Membre de la Red Team du ministère des Armées, il anticipe crises géopolitiques et ruptures technologiques. Ce profil à la fois prospectif et opérationnel nourrit une vision audacieuse de l'aménagement du territoire et des politiques publiques de demain. En 2024, Romain Lucazeau crée au sein du Groupe SCET Bureau T, pour accompagner décideurs publics et privés dans la conception de stratégies innovantes et la détection de signaux faibles.
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