Pour une société numérique heureuse

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Thierry Jadot, président de Dentsu Aegis Network France.
Thierry Jadot, président de Dentsu Aegis Network France. (Crédits : DR)
Avec son essai « La fin des rentiers », le président de Dentsu Aegis Network France met l'accent sur le tsunami digital qui met bien de prétendus experts sur le fil du rasoir. Mais, comment humaniser la révolution numérique ? Voici quelques clés...

La vague des mutations numériques en cours a trois caractéristiques : elle se déploie à une vitesse vertigineuse, elle n'épargne aucune activité économique sur la planète, elle transforme profondément les usages de consommation.

Un tel bouleversement multiplie les opportunités de création de richesses. Le nouveau monde numérique ouvre aux citoyens, aux chercheurs, aux scientifiques, aux consommateurs, aux producteurs et aux créateurs, un champ infini de possibles pour améliorer nos conditions d'existence, allonger l'espérance de vie, protéger notre environnement et approfondir le long processus d'émancipation des individus.

Mais il crée, en même temps, les conditions de tensions systémiques majeures. Le fonctionnement de nos démocraties, de nos entreprises, de nos connexions au monde et aux autres, des rapports entre les générations, entre les territoires, entre les milieux, entre les communautés, s'en trouve profondément affecté.

C'est pourquoi, pour réussir à bâtir une « civilisation numérique » plus heureuse, il nous faut relever trois défis.

Trois défis à relever

Le premier consiste à bien prendre la mesure de ce qui se passe sous nos yeux. Les mutations en cours sont de nature culturelle plus que technologique. Le déploiement des infrastructures concourt à garantir l'accessibilité à tous, la continuité territoriale et une forme d'universalité, indispensables à la prévention des fractures technologique, géographique ou générationnelle, mais il ne suffit pas à appréhender la révolution en marche. Bien sûr, certains sont encore loin ou privés du digital, mais l'inégalité majeure réside désormais dans les taux d'usage de l'économie numérique. Les catégories sociales « centrales », urbaines, formées et au travail sont les moteurs de la transformation des usages au sein des entreprises, des organisations et de la société en général. Elles acquièrent ainsi des privilèges que beaucoup d'autres n'ont pas.

Le deuxième défi à relever est l'accompagnement sociétal de cette mutation. La robotisation, l'intelligence artificielle, les algorithmes, l'Internet des objets, les blockchains ou l'économie collaborative ont un effet dévastateur sur les rentes et les privilèges matériels et immatériels de l'ancien monde. Un grand nombre de métiers pourraient disparaître et des pans entiers d'activité sont d'ores et déjà chahutés. En même temps, s'ouvrent de nouvelles perspectives d'opportunités d'achats, de baisses relatives des prix et d'arbitrage des choix à des consommateurs mieux informés et plus aguerris. C'est toute la société qu'il faut préparer à ce changement. En permettant à chacun de mieux maîtriser son destin, par une autonomie conquise dès l'enfance, il est possible d'embarquer le plus grand nombre dans le train de la modernité.

Les anxiétés générées par l'inconnu réveillent les vents mauvais du repli identitaire. La peur du vide et la crainte du déclassement militent en faveur du rétablissement de barrières pour se protéger de ce qui est nommé la mondialisation. Mais, la révolution numérique rend ce programme parfaitement illusoire. Le digital, par définition, ne connaît pas les frontières ! Enfin, troisième défi : il est important de réguler la transformation. De nouveaux acteurs économiques apparaissent, qui bousculent les positions acquises. Les pays émergents, par exemple, peuvent s'affranchir de la lourde charge capitalistique pour pénétrer certains secteurs et, au contraire, lancer d'innovantes alternatives numériques à l'offre existante. Les entreprises pure players de la nouvelle économie peuvent conquérir en quelques années un marché que d'autres auront mis des décennies à apprivoiser.

Mais les champions de la nouvelle économie, où qu'ils opèrent, sont peu consommateurs de main-d'oeuvre. Rapportées à leur capitalisation boursière, leurs innovations créent un nombre faible d'emplois directs. Elles alimentent au contraire un réseau de prestataires dans un modèle qui consacre la théorie du ruissellement, selon laquelle la richesse produite par quelques-uns profiterait ainsi à tous.

Une indispensable régulation

Or, c'est bien là le principal danger d'une révolution numérique mal régulée. Le risque est réel d'un monde dominé par une aristocratie digitale, puissante parce que planétaire, entouré de prestataires dévouées et captant l'essentiel des richesses nouvelles produites. Une telle éventualité conduirait à une accélération de la bipolarisation de la société, à tous les niveaux.

Que faire ? Pour tendre vers une société numérique heureuse, il faut affronter ces trois défis « par le haut » et « par le bas ». Les puissances publiques ne peuvent accepter que le processus de destruction créatrice à l'oeuvre se traduise par des déséquilibres insupportables aux yeux de l'opinion. La régulation est indispensable, ne serait-ce que pour des raisons fiscales. Le bon niveau d'intervention, de ce point de vue, est certainement continental, donc européen. Mais les États ne peuvent pas tout ! La société, aussi, doit prendre en charge l'accompagnement et le contrôle de la révolution numérique.

Cela commence par l'école.

Les enseignants se trouvent souvent démunis pour préparer les enfants au monde complexe et aux métiers de demain. Ils doivent se concentrer sur l'apprentissage de l'autonomie face à la prolifération des savoirs, des croyances et des jugements.

Pour ce faire, les établissements scolaires gagneraient à s'ouvrir davantage au monde extérieur et imaginer des pédagogies adaptées. L'entreprise, aussi, a un rôle majeur à jouer. L'arrivée des générations Y et Z bouscule les organisations et questionne la relation au travail. Leur engagement naturel dans des relations et des usages numériques collaboratifs les pousse notamment à revendiquer une forme d'utilité sociétale pour leur entreprise, à l'opposé de la position de rentier.

Enfin dans l'espace démocratique, les citoyens aspirent à participer et à contrôler davantage les décisions publiques. Les leviers de croissance qu'offre le numérique pourraient conduire à relocaliser certaines activités, comme l'énergie ou l'alimentation par exemple. Et, surtout, à éviter la polarisation entre une population de privilégiés nomades et une population de sacrifiés sédentaires.

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Son dernier essai : La fin des rentiers (Éditions Débats Publics), novembre 2016, 211 pages.

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Commentaires
a écrit le 08/01/2017 à 11:38 :
Le grand défi des décennies à venir sera de remettre les êtres humains que nous sommes au centre du monde et non de les cantonner à la périphérie en les considérant uniquement comme des individus code barres sortis des algorithmes des gafa prêts à consommer !!
a écrit le 08/01/2017 à 9:11 :
Article hors sol qui accumule déja lu et généralités. Seule idée un peu originale: la potentiel du digital a relocaliser certains pans de l'economie comme l'énergie ou l'alimentation.
a écrit le 07/01/2017 à 17:07 :
simple pour 1 emploi de creer dans la révolution numérique, 10 seront perdus, tout le monde commence à le comprendre.
a écrit le 07/01/2017 à 12:45 :
Comme toujours, le problème n’est pas la révolution industrielle ou numérique, mais ce qu’on en fait (on pourrait tenir le même discours pour : la finance, la politique, la métaphysique, …)

Avec la révolution numérique on peut à la fois faire le constat d’apports bénéfiques de l’innovation et de la création de déséquilibres. Cela reste tout de même une évolution logique de l’usage d’outils et de technologies. Il y a un siècle, la révolution industrielle a du provoquer des effets autrement plus perturbants. Les premières voitures ont certainement perturbé l’usage des chevaux, l’électricité ou le gaz l’usage des bougies, etc…

Actuellement il y a deux coefficients multiplicateurs : le changement d’échelle (mondialisation, concurrence ou émulation) et la vitesse de déploiement (logique pour du numérique et grâce aussi à la capacité à mobiliser des investissements importants).

Côté économie de marché, il n’y a rien de bien nouveau.
Puissance économique oblige, les USA développent un modèle ou un concept, une marque, un produit, … et le déploient à l’échelle mondiale (que ce soit un Mac avec un « e » ou avec « do », c’est toujours la même méthode). Certes, ils auraient pu nous épargner le produit « subprime », mais business is business.

Quelle stratégie adopter ?
Les technologies (numériques ou pas), permettent incontestablement des gains de performances dont on ne peut se passer.
La régulation est indispensable, sinon on sera obligés de suivre "bêtement" et d’être de simples consommateurs, spectateurs et peu être même des victimes de ultralibéralisme (voir finance).
Encore faut il faire de la régulation évolutive ou proactive et non de la régulation bloquante ou réactionnaire.
Si on initie nous même les changements, on a plus de chance de les maitriser ou de pouvoir imposer nos propres choix.
a écrit le 07/01/2017 à 11:43 :
"La société, aussi, doit prendre en charge l'accompagnement et le contrôle de la révolution numérique." La réponse à la "révolution" numérique, c'est la Révolution tout court par le simple fait que la "révolution" numérique accroit les inégalités, qu'elle profite seulement à un petit nombre toujours plus riches et qui veulent de moins en moins partager. Pour les "réduire", il n'y a qu'une solution, le rapport de force qui passe inévitablement par la violence.

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