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Pourquoi l'Iran a été en fait affaibli par l'accord de Vienne

Photo de Ivan Best

Gérard Vespierre

Publié le 27 août 2015 à 14:56 - Mis à jour le 27 août 2015 à 15:14

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Sur tous les plans, politique, diplomatique, économique... l'Iran se trouve affaibli par l'accord trouvé cet été à Vienne sur le nucléaire iranien. Par Gérard Vespierre, Associé-fondateur de « Strategic Conseils» chercheur associé à la Fondation d'Etude pour le Moyen-Orient (FEMO)

Depuis la signature le 14 juillet de l'accord « historique » de Vienne entre l'Iran et les puissances internationales du groupe dit des « 5+1 », beaucoup d'idées ont été émises tant pour souligner le succès et le bien-fondé de cet accord par la représentation internationale, que pour à l'opposé, souligner une forte hostilité, de la part d'Israël ou du parti Républicain à Washington.
Tentons de prendre un peu de distance par rapport à ces visions directes, et regardons quelle est la situation de la puissance iranienne, sur ses 3 piliers, l'accès à la capacité nucléaire, sa volonté de primauté régionale, et sa capacité de répression intérieure.
Il ne s'agit pas de considérer cette situation comme les médias de Téhéran et les représentants du pouvoir la décrive, mais comme elle peut être analysée, sereinement et avec recul.

Affaiblissement politique

Dans quelle position réelle les négociateurs de Téhéran se trouvaient-ils à la table des négociations ?
Avaient-ils à leur actif un programme nucléaire pleinement accompli ?
Non, plutôt un programme au milieu du gué, suffisamment avancé pour créer une bombe nucléaire dans le futur, mais insuffisamment développé pour être à la veille du test d'une première arme atomique.
Quelle situation politique intérieure, au sens profond, cet accord crée-t-il ? Il marque une ligne de cassure plus nette entre les ultra-conservateurs restés sur un choix de poursuite du programme nucléaire (20% des élus du Parlement sont contre l'accord) et les conservateurs et pragmatiques, ouverts au dialogue pour restaurer l'économie.
En outre, que dire de la position du Guide Suprême, quel que soit son nom, qui depuis plus de trois décennies vilipende le « Grand Satan » et qui finalement finit par accepter de se mettre à la table des négociations avec lui?
Quand on décide de dîner avec le « Diable » américain, il faut pour le moins prévoir une très, très, longue cuillère ... sinon, on risque d'y perdre son âme.... révolutionnaire...

A regarder de près, il y a donc une fracture plus marquée à l'intérieur de la sphère politique iranienne et un affaiblissement de la position du Guide.
Cette fracture traverse aussi les conservateurs et les modérés, mais surtout les fidèles du Guide, majoritaires au Parlement (Majlis)


Affaiblissement économique

Que dire de la situation économique de l'Iran ?
La croissance économique risque de ne pas dépasser 2 % cette année, loin du taux nécessaire pour mettre fin à la stagnation économique.
Le taux de chômage continue de se situer à un haut niveau, proche de 12%. La baisse du prix du baril en 2015 va diminuer de moitié les recettes pétrolières. L'inflation reste soutenue et se maintiendra dans la zone des 15% cette année. Il est donc très urgent de rapatrier les avoirs gelés à l'étranger comme le prévoit, début 2016 l'accord de Vienne.
Mais même sur ce dernier point les informations sont mauvaises. En effet le directeur de la banque centrale d'Iran, Valiollah Seif a déclaré le 21 juillet que les avoirs gelés, jusque-là, estimés entre 120 et 150 milliards de dollars, ne dépassent pas 29 milliards de dollars.
Sanctions internationales, baisse du prix du pétrole, inflation à 15% par an, besoins insatisfaits de la population, et manifestations dans les rues, exigeaient de trouver une nouvelle voie.

On ne signe pas un accord quand on n'a pas besoin de signer. On ne signe pas un armistice quand on ne veut pas la fin de la guerre ; c'est le plus affaibli en règle générale qui en a besoin, qui souhaite la fin du combat, et pouvoir partir dans une nouvelle direction.

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Affaiblissement stratégique

La volonté politique de l'Iran depuis la chute du Chah en 1979 a été, en plus d'obtenir un statut de puissance nucléaire, de se constituer en tant que puissance régionale.

Liban, Syrie, Irak, Bahreïn, Yémen, directement ou par des groupes alliés ou supportés, du Hezbollah, du Hamas, ou par l'envoi de ses propres troupes, les gardiens de la révolution, Téhéran a voulu devenir un acteur régional incontournable. Qu'en est-il actuellement de ces positions ?

L'allié syrien en mauvaise posture

L'allié syrien obligé de quitter le Liban en 2005 est maintenant en fort mauvaise posture. Selon la pertinente formule « Bachar El Assad fait partie du problème, mais ne fait pas partie de la solution » la carte maîtresse de Téhéran n'est pas en bonne posture.
La position politiquement dominante des Alaouites, alliés de Téhéran, mais ne représentant que 15% de la population est à terme intenable. L'agitation depuis quelques semaines des ministres des Affaires Etrangères de Russie et d'Iran pour aménager une voie de solution acceptable par la communauté internationale est l'expression de cette difficulté.
Plus de 15.000 hommes de la force Quods sont engagés par Téhéran dans ce pays.
Le coût humain et économique pour l'Iran en Syrie ne pourra que grandir, sans être du tout sûr de l'issue de la situation. Un affaiblissement se profile.

L'Irak au plus bas

En Irak, les sunnites longtemps éloignés des postes du pouvoir par l'ancien premier ministre Al Maliki, ouvertement pro-iranien, sont revenus au gouvernement avec l'arrivée du nouveau Premier Ministre Al Abadi, le 11 Août 2014 avec les postes de Ministre de la Défense et de l'Intérieur.
Ce nouveau Premier Ministre s'est même déplacé à ...Riyad... pour rencontrer « son frère » le roi d'Arabie Saoudite... Téhéran a dû apprécier. La force Quods, engagée par les iraniens pour soutenir les milices chiites irakiennes, doit faire face à un engagement croissant pour reprendre les territoires conquis par les combattants de l'Etat Islamique, le coût économique et humain de ce soutien sera croissant.

Le Yemen, souci supplémentaire

Au Yémen, le déclenchement des hostilités par les Houthis pourrait avoir été décidé, afin de porter le combat contre les sunnites directement dans la péninsule arabique, aux portes de l'ennemi, le Royaume Saoudien, en représailles du soutien apporté par Riyad aux rebelles syriens. Après la fuite à Riyad du Président Hadi en Septembre 2014, et des gains territoriaux significatifs, les forces Houthis sont sur la défensive, ayant perdu Aden, à cause des frappes aériennes de la coalition emmenée par l'Arabie Saoudite, et des livraisons d'armes aux forces favorables au Président en place. Les Houthis resteront sur la défensive dans les prochains mois, souci supplémentaire pour Téhéran.

La volonté de puissance régionale de Téhéran doit donc faire face à des coûts croissants, en dépenses d'armement, et en support économique, dans un contexte économique domestique toujours difficile, au détriment des besoins intérieurs, sans être assuré de limiter ou d'éviter de probables revers.

Affaiblissement sociétal

Les aspirations de la jeunesse, la soif de consommer, l'appel du modèle de société de liberté constituent autant d'atteintes au modèle en place, régi par la répression.

Le voile qui glisse sur la chevelure des jeunes femmes, le grand sport de la jeunesse du contournement des interdits, l'accès aux réseaux sociaux et la pratique des fêtes privées constituent autant d'appels à une société différente, spécialement dans une population dont l'âge médian est de 28 ans.....
Les implications militaires sur des théâtres extérieures paraissent à cette société de moins en moins justifiées.
Les conservateurs sont confrontés à des retours de cercueils ..... Où sont nos fils ? Pourquoi sont-ils décédés ? Trois généraux iraniens sont morts en Syrie depuis le début de l'année 2015Qui peut dire que les retours de cercueils du Vietnam et d'Afghanistan n'ont pas eu de répercussion sur les sociétés américaines et russes ?

La cohésion sociétale autour du régime ne peut que s'affaiblir.


L'ultime expression de l'affaiblissement, l'affaiblissement sémantique

Que penser de la mise en avant de l'expression « l'arrogance » américaine par l'Ayatollah Khamenei, Guide Suprême, en remplacement de celle de « Grand Satan » en cours depuis 1979? A y regarder de plus près cette substitution d'expression ne constituerait-elle pas une faute politique ?

Cette formule « d'arrogance américaine » tente vis-à-vis de l'opinion publique iranienne de continuer à mener le combat contre les Etats-Unis, mais la répétition de cette dialectique de « l'arrogance » par rapport au « satanisme » d'antan, souligne le recul idéologique réel du pouvoir religieux vis-à-vis de l'Amérique.

Un adoucissement des mots, exprime un affaiblissement des idées, et un recul de la force du pouvoir. Cette dé-radicalisation des mots donc des idées, participe à la dé-légitimisation des structures de forces. Les structures de force, c'est-à-dire les forces de répression policière, les services spéciaux de sécurité, ont besoin de s'appuyer, pour leur légitimité interne, sur une dialectique radicale qui accompagne leur propre radicalité d'action.

L'affaiblissement des mots conduit à un affaiblissement de la force, et à une plus grande difficulté politique d'y avoir recours.

Le rendez vous: l'élection présidentielle de juin 2017

18 mois après la levée des sanctions, prévue début 2016, le Président Rohani peut se représenter (2 mandats possibles)..... Le Conseil chargé de confirmer les candidats validera-t-il sa candidature ? Le Guide Suprême tentera-t-il d'intervenir comme en 2009?

Devant les aspirations populaires à une meilleure situation économique et sociale, un autre candidat saura-t-il mieux capter cette attente de la société iranienne, demandant plus, plus vite... ?

Une autre incertitude concerne l'état de santé du guide suprême l'Ayatollah Khamenei. Sa maladie a été confirmée. Quelle sera la durée de cette incertitude et la violence des combats de succession ?

Dans un tel contexte, cette succession ne pourra être qu'un degré de plus dans l'affaiblissement du pouvoir.

L'opposition iranienne en Iran et en exil va pouvoir passer à une autre étape de sa démarche maintenant que la superstructure idéologique et politique sur laquelle repose le pouvoir est en phase d'affaiblissement.

Ce qui était impossible pour elle avant, va désormais être envisageable. Son programme politique démocratique, laïque, de développement économique, va maintenant être beaucoup plus en phase avec les attentes du peuple iranien, après cet affaiblissement global, idéologique et politique du pouvoir des mollahs.

Gérard Vespierre

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