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Qu’est-ce qui inspire Emmanuel Macron ?

Photo de Cyrille Schott

Cyrille Schott

Publié le 04 avril 2018 à 07:44 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 01:08

Cyrille Schott

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La pensée politique ou la philosophie qui inspire le président Macron suscite une attention soutenue. Par Cyrille Schott, Préfet honoraire de région, ancien conseiller maître (SE) à la Cour des comptes, ancien directeur de l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ)

Un quotidien national (1) s'y est intéressé, de façon répétée. Si l'on met à part le texte consacré à l'influence de Paul Ricoeur, les articles ou les tribunes publiées insistent sur l'importance de la « bourgeoisie managériale » et de la technocratie dans sa conduite de la réforme. Dans un supplément de mars 20182, ce quotidien a consacré sa couverture, puis deux pages au sujet suivant : « Le Saint Simonisme, une clé du macronisme. » Deux spécialistes y montrent, de façon intéressante et plutôt convaincante, les liens entre « l'industrialisme » de Saint Simon, le primat qu'il accorde aux « producteurs », et l'importance attachée par le Président de la République à l'entreprise, au management et à la capacité des Hommes. L'un des auteurs de cet examen relève aussi que « le saint-simonisme d'Emmanuel Macron s'appuie davantage sur la haute fonction publique et les grands corps de l'État que sur les "industriels" », en se demandant si « un saint-simonisme technocratique n'est... pas finalement un oxymore ».

En vérité, la pensée de Saint Simon a longtemps trouvé toute sa place dans les études de sciences politiques et la formation des hauts fonctionnaires. Des moments de notre histoire autres que l'actuel ont été marqués par l'action d'un État « saint-simonien », qui encourageait le développement industriel et le rôle des ingénieurs. L'époque pompidolienne n'a-t-elle pas été influencée par le Saint Simonisme ? L'X-Mines Lionel Stoleru, publie en 1969, alors qu'il est conseiller de Valéry Giscard d'Estaing (3), ministre de l'Économie et des Finances de Georges Pompidou, « L'impératif industriel », livre alors lu par nombre d'aspirants à la haute fonction publique. En prolongeant le regard, il n'est pas interdit d'affirmer que depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, cette pensée a été présente à l'esprit des acteurs étatiques des « Trente Glorieuses. » Des historiens pourraient même prétendre qu'elle ne fut pas étrangère à l'œuvre des technocrates du régime de Vichy, certes agissant dans le cadre d'un pouvoir autoritaire et dans le contexte d'une exploitation du pays par une puissance étrangère.

Si l'on peut reconnaitre dans la politique de Macron la prégnance d'une vision privilégiant le travail des producteurs de richesses, de même que la place de l'État, appuyée sur la capacité et l'efficacité de ses hauts techniciens, dans la réforme du pays, cette approche reste insuffisante. Dans les media4, le doigt est mis aussi sur une autre inspiration, celle venant de la théorie des « ordres sociaux », d'origine anglo-saxonne et récemment popularisée en France par le livre d'Olivier Bomsel, « La nouvelle économie politique - une idéologie du XXIe siècle. » (5)

D'après cette théorie, ce sont les règles du jeu de la société, issues de la coutume, de la religion, de la politique ou du droit de chaque culture, qui déterminent la coordination et les performances économiques des sociétés. En donnant, par rapport à l'économie, le primat au rôle des institutions lato sensu d'une société, et notamment à l'action politique, elle bouleverse la vision commune suivant laquelle la politique est soumise aux réalités économiques. « L'économie est partout, soit. Mais sa performance dépend des institutions » (6),  écrit Bomsel. L'on pourrait soutenir, en caricaturant le langage marxiste que, dans la pensée des « ordres sociaux », les « superstructures », en un renversement total de perspective, déterminent « l'infrastructure ». La théorie distingue deux grands modèles, apparus successivement dans l'histoire, mais pouvant coexister : « l'état naturel », dans lequel, selon les termes de Bomsel, « le pouvoir est confié à un individu ou une élite qui use de la force pour s'attacher des vassaux en échange de rentes, de privilèges, d'accès exclusifs » ; « l'ordre d'accès ouvert », « dans lequel l'État ne restreint plus l'accès aux ressources (à la propriété) ou aux organisations » et où « la politique...est découplée de l'économie : les citoyens sont égaux devant la loi dans une société où priment les relations impersonnelles, ce qui permet l'extension d'une couverture sociale unifiée, sans passe-droit. L'Etat encadre toujours le recours à la force, c'est son rôle premier, mais de manière légale, institutionnalisée. » Entre les deux systèmes peut exister une phase de transition.

Indéniablement, Macron veut développer l'ordre d'accès ouvert en France et, à la lecture de l'ouvrage de Bomsel, on ne peut qu'être frappé de la similitude entre le contenu de telle page de celui-ci et la politique de celui-là. La page 223 mérite d'être citée :

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« Le catalogue des réformes économiques est connu. Il faut, d'une part, baisser les coûts de transaction des entreprises : droit du travail simplifié, contrats plus flexibles, meilleure représentation salariale pour plus de coopération et moins de hiérarchie, extension de l'apprentissage, transfert des charges vers d'autres supports...Et, d'autre part, réformer les aides sociales pour former et inciter les chômeurs à revenir sur le marché. À quoi s'ajoute la refonte des régimes de licences, de concessions ou d'offices affectant les marchés menacés. »

« Dans tous les cas, le problème politique est de circonscrire la fronde des officiers. Pour les régimes de licence, l'État doit trouver à financer le rachat ou une compensation acceptable des offices. Sur le marché du travail, le problème est le blocage résultant du monopole syndical ou, si l'on préfère, de la surreprésentation des emplois protégés. Il peut être contourné par plus d'autonomie des entreprises face aux accords de branche et plus de poids donné à la consultation directe, voire 2.0, des salariés. Rendre du pouvoir au salarié individuel « dépolitise » la négociation et contraint les syndicats à s'adapter à une plus grande diversité d'intérêts. »

Pour mieux comprendre le Macronisme, la découverte de la théorie des ordres sociaux et la lecture d'Olivier Bomsel vaut certainement la visite renouvelée de la parabole de Saint Simon.

_____

(1) Le Monde : « Emmanuel Macron a placé Paul Ricoeur au pouvoir », le 18 octobre 2017 ; « Emmanuel Macron ou la "bourgeoisie managériale" aux commandes de l'État » le 6 juillet 2017 ; « Emmanuel Macron, la technocratie au pouvoir » le 6 novembre 2017 ; « La haute administration, le véritable parti présidentiel » le 21 février 2018.
(2) Le Monde du 3 mars 2018, supplément Idées.
(3) Il sera plus tard un ministre de Giscard d'Estaing, de 1978à 1981, puis de François Mitterrand, de 1988 à 1991.

(4) Libération du 5 septembre 2017, « Olivier Bomsel "Macron tente de redonner confiance en rendant le marché acceptable et amendable" »
(5) Paru en 2017 en livre de poche Folio - essais. 
(6) Ibid. p. 27.

Cyrille Schott

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