Quelle économie du bonheur ?

La mesure du bien être fait l'objet de recherches multiples. Comment caractériser l'économie du bonheur? Par Lionel Pradelier, Docteur en Economie*
(Crédits : DR)

Le sujet du bonheur semble passionner de plus en plus, jusqu'à mettre en œuvre des indicateurs de mesure, sans doute en réponse à une demande croissante en la matière. Ce qui semble nouveau, ce n'est pas le concept abondamment traité par les philosophes de toutes les époques, de Confucius à Spinoza, ni les interrogations que le bonheur suscite, ni en elle-même la quête de ce dernier, mais bien une évolution individuelle et collective de notre désir profond et déterminé d'être heureux.

Le rapport Stiglitz (2009) avait mis en lumière les limites du PIB comme indicateur de mesure de l'évolution des pays et des sociétés. Il avait ainsi suggéré de nouvelles dimensions de mesure plus proches des notions de bien-être et de soutenabilité des activités économiques. De son côté, au fil des deux décennies précédentes, l'ONU (au travers du Programme des Nations Unies pour le Développement) avait mis au point et fait évoluer régulièrement l'IDH (Indice de Développement Humain), sous la houlette du prix Nobel Amartya Sen. Depuis, les indicateurs et les études se succèdent (IBM Indice de Bonheur Mondial, World Happines Report, Happy Planet Index, le Gallup/Healthways Well-Being Index ou encore Better Life Index) offrant ici ou là de nouveaux classement des pays et des sociétés.

Un ministre du bonheur

Ces enquêtes sont l'occasion d'observations longitudinales de l'évolution d'un pays dans la durée selon ces indicateurs. Ils permettent la mesure des politiques publiques mises en œuvre en la matière qui visent à améliorer les résultats. Certains pays vont jusqu'à nommer un ministre du bonheur. Et comme le concept n'est pas étanche au travail, des entreprises désignent des CHO (Chief Happiness Officer).

Ces études sont également l'occasion de relancer les querelles de puristes des agrégats statistiques nationaux, face à ceux plus ouverts à l'intégration de mesures individuelles d'un bonheur subjectif perçu, sans compter les chapelles disciplinaires qui entrent en ligne (économie, psychologie, neurosciences, management, ...). Il semble pourtant plus important et plus concret de voir rivaliser la Suisse et le Danemark pour conserver voire récupérer le titre du pays champion du monde du bonheur.

Une notion immatérielle

Ces jours-ci, la Fabrique Spinoza (https://fabriquespinoza.fr/le-bonheur-des-francais-au-premier-semestre-2016/) nous offre un outil nouveau, permettant d'apprécier en quelques clics notre indice personnel de bonheur et de le comparer à un indicateur national qu'elle s'engage à publier trimestriellement : l'Indicateur Trimestriel du Bonheur des Français (ITBF), un de plus !

Mais au final de quoi parlons-nous ? Comment apprécier individuellement cette notion si immatérielle, dans une société de consommation ?

Au delà de 15.000 euros de PIB par habitant, une faible progression

Voici quelques points majeurs que nous livrent les écoles disciplinaires au fil de leurs recherches scientifiques. Dans la lecture économique du bonheur, Richard Layard, économiste anglais à la London School of Economics a établi qu'au-delà d'un PIB de 15 000€ par habitant, le niveau de bonheur d'un pays ne progresse plus réellement. Nous savons aussi que « l'argent ne fait pas le bonheur » (c'est désormais scientifiquement démontré par Daniel Kahneman et Angus Deaton, tous deux prix Nobel d'économie) car au-delà d'un certain revenu annuel (qui s'élève certes à 75 000$), il n'y plus de satisfaction émotionnelle liée au niveau de vie.

Trois dimensions

Au niveau de la psychologie, il est établi que nous disposons de trois dimensions contributives au bonheur : une première de nature héréditaire (pas de chance si vos parents étaient plutôt moroses), une deuxième qui est fonction de notre confort de vie (mais qui trouve sa limite économique comme évoqué ci-dessus) et une dernière que nous sommes totalement libres d'orienter pour faire notre bonheur... ou pas.

Enfin, mais sans exhaustivité, les neurosciences nous informent, par les mesures répétées sur de nombreux individus (dont Matthieu Ricard considéré comme « l'homme le plus heureux du monde »), que la méditation, l'écoute, la gratitude, le don, l'empathie, la compassion, le pardon sont des sources considérables d'émotions positives, mesurables et mesurées, limitant le stress, génératrices de bien-être et d'effets positifs sur la santé (physique et mentale). Alors tous heureux en France ? Ne négligeons pas notre culture et notre tempérament râleur et défaitiste, porteur d'un « pessimiste auto-réalisateur » qui nous conduit systématiquement à voir le verre à moitié vide et à nous comparer inlassablement à nos voisins. A moins que cet héritage ne soit lié à notre éducation et renforcé par nos pratiques professionnelles...

Il nous reste encore du travail, mais comme le soulignent la plupart des philosophes, « ce n'est pas l'objectif qui compte mais le chemin ! ».

 *Auteur de « La Fabrique des Hommes : et si l'Ecole nous éduquait à la quête du Bonheur ?»
aux Editions du Panthéon, à paraître le 20 Mai 2016

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Commentaires 7
à écrit le 31/05/2016 à 8:46
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On a bien eu un ministre du temps libre, espèce de ministre du bonheur. Le problème se résume à financer ce temps libre (indemnités de chomage, retraites...). L'énergie doit être sollicitée pour financer ce "temps libéré".

à écrit le 31/05/2016 à 8:19
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Suite 2. Le bonheur peut être le point d'équilibre entre les avantages, (temps libéré, quantité de richesses) et les inconvénients (pollution, risques nucléaire...). Intéressant!

à écrit le 31/05/2016 à 8:04
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Suite. Il faut différencier le travail physique et le travail intellectuel.

à écrit le 31/05/2016 à 7:47
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La difficulté consiste à tenir compte de l'énergie qui permet de produire des richesses en utilisant l'outillage, c'est à dire le capital. C'est l'énergie qui est à la base du développement économique.

à écrit le 24/05/2016 à 11:09
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//// MORALE PHILOSOPHIQUE///IL EST OU LE BONHEUR? C EST LE TITRE DUNE CHANSON FRANCAISE? POUR BEAUCOUP C EST LE PARTAGE DU TEMPT DE TRAVAIL POUR OBTENIR DU TEMPT POUR VIVRE SANS ETRE CONSTAMENT FATIGUE ET TRESSE? DEUXIEMEMENT S EST LE PARTAGE DES RI...

à écrit le 24/05/2016 à 9:30
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"« l'argent ne fait pas le bonheur » (...) car au-delà d'un certain revenu annuel (qui s'élève certes à 75 000$)" Hahaha! Tant pis pour la majorité qui est en dessous :D Et pourquoi ne pas parler de la sacralisation du travail qui est censé faire...

à écrit le 24/05/2016 à 8:15
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"Ne négligeons pas notre culture et notre tempérament râleur et défaitiste, porteur d'un « pessimiste auto-réalisateur » qui nous conduit systématiquement à voir le verre à moitié vide et à nous comparer inlassablement à nos voisins. " J'adore ! Il ...

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