"Repenser l'Etat" (Michel Wieviorka)

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(Crédits : DR)
Tout changer ! Oui, mais quoi ? Par qui ? Comment ? Et surtout : pour quoi ? C'est à y répondre que s'emploieront, le 9 novembre, les prestigieux débatteurs du Forum Cnam-La Tribune. A cette occasion, La Tribune questionne quatorze personnalités qui changent le monde tous les jours. Aujourd'hui, entretien avec Michel Wieviorka, sociologue.

LA TRIBUNE - La résignation des citoyens participe à la crise démocratique. Elle est d'autant plus préoccupante qu'elle est corrélée à une considération inadaptée de l'État...

MICHEL WIEVIORKA - L'évaporation des médiations classiques participe à expliquer la résignation et l'apathie qui ont envahi une société que la capacité collective de résister, d'imaginer, et d'aspirer à un idéal semble avoir abandonnée. La faculté de produire des mouvements sociaux susceptibles de revitaliser l'espoir est anémique. La France est de moins en moins en situation de débattre avec elle-même. En tout cas actuellement.

Les causes sont multifactorielles. L'une d'elle, paradoxalement, tient en effet à la confiance, encore vive, des Français envers leur système politique et ses partis, contrairement aux Espagnols et aux Italiens qui, de droite comme de gauche, tournent en plus grand nombre le dos à leurs représentants traditionnels. En France, la foi dans l'État, la nécessité de l'État, le besoin d'État, le recours à l'État restent élevés au sein de la population, d'autant plus que l'effacement des médiations intermédiaires crée l'appel à une relation directe avec l'État. Ils sont si élevés qu'en définitive l'État surplombe, aujourd'hui comme hier, la société ellemême, et qu'il en est attendu qu'il la transforme, la refonde, la relance. La population pense État avant de penser société. Et lorsque l'État est affaibli, appauvri, menacé, les citoyens font corps pour défendre ce qui assure encore leurs acquis. Ils - particulièrement les classes moyennes, qui ont accédé à une situation qu'elles ont plus que d'autres peur de devoir abandonner - se protègent en amont, s'arc-boutent. Cette prééminence du rôle de l'État est une caractéristique très française, enracinée dans une longue histoire.

La crédibilité de l'État et du système politique fait certes l'objet de forts doutes, mais ceux-ci sont loin d'avoir culminé et atteint le point de non-retour. Même affaiblis, le tissu politique et celui des médiations intermédiaires assurent le maintien des conceptions traditionnelles de la démocratie - quand bien même la montée en puissance du Front national et la porosité croissante de son idéologie avec celle d'un pan entier de la droite classique manifestent une dérive préoccupante. L'acceptation et la résignation continuent de dominer, même si l'on observe des manifestations extrêmes et radicales de contestation. L'espérance, même faible, demeure plus forte que la désillusion.

Propos recueillis par Denis Lafay

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Liste des entretiens TOUT CHANGER !

  • DARWIN, PÈRE DE L'INNOVATION par Pascal Picq
  • RÉENCHANTER LA DÉMOCRATIE par Alain Touraine
  • RÉAPPRENDRE A OSER LE RISQUE par Nicolas Baverez
  • REPENSER L'ÉTAT par Michel Wieviorka
  • L'HEURE DE CHANGER DE CIVILISATION par Edgar Morin
  • L'ENTREPRISE LE PRISME PHILOSOPHIQUE par  Roger-Pol Droit
  • DU BONHEUR À L'ÉCOLE ! par Olivier Faron
  • LA LAÏCITÉ SANS CONDITIONS MÊME DANS L'ENTREPRISE par Abdénour Aïn-Saba
  • LA SOCIÉTÉ AU RÉVÉLATEUR DE LA JUSTICE par Eric Dupond-Moretti
  • PLAIDOYER POUR UNE NOUVELLE EUROPE par Jean+Maris Cavada
  • LES MÉDIAS, SYMPTÔMES DE LEUR ÉPOQUE par Dominique Wolton
  • LE PROGRÈS SCIENTIFIQUE, JUSQU'OÙ ? par Serge Guérin
  • LES VOIES VERS L'ACCOMPLISSEMENT DE SOI par Cynthia Fleury
  • AUX RACINES DE L'ACTE CRÉATEUR par Cédric Villani

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Commentaires
a écrit le 02/11/2016 à 12:49 :
L'Etat n'est que le ciment de la Société. Sinon, il y a l'argent ou la violence...
a écrit le 02/11/2016 à 10:23 :
"quand bien même la montée en puissance du Front national et la porosité croissante de son idéologie avec celle d'un pan entier de la droite classique manifestent une dérive préoccupante."

Non ce qui est préoccupant c'est que nos élections, avec 50% de votants, ne servent qu'à mettre au pouvoir régulièrement des gens rejetés par la majorité de l'opinion publique.

Juppé le pen en 2017, l'un des deux sera président mais avec combien de gens derrière eux, 30% de la population ? 25 ? moins de 20 ?

C'est ça qui est honteux et cette anomalie flagrante est un véritable coup de poignard donné à la démocratie formant une plaie béante qui en est au stade de l'infection actuellement.

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