Femmes et Fintech, des mots qui ne vont pas encore très bien ensemble...

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Cédric O, secrétaire d’Etat chargé du Numérique.
Cédric O, secrétaire d’Etat chargé du Numérique. (Crédits : DR)
Plus de 25% de femmes sur scène lors de la 5è édition du Paris Fintech Forum, cette année. Un tour de force, compte tenu de leur sous-représentation dans le secteur. En partenariat avec La Tribune, le Forum a également réuni, le 29 janvier, 120 dirigeantes et dirigeants de la finance pour un déjeuner. Cédric O, secrétaire d'Etat au Numérique, et Ann Cairns, vice-présidente exécutive du groupe Mastercard, faisaient partie des invités. L'objectif ? Explorer des pistes pour accroître la présence des femmes dans le secteur. Les enjeux ? L'innovation et le leadership de demain.

Laurent Nizri, le fondateur et dirigeant du Paris Fintech Forum, l'avoue sans ambages : en janvier 2018, lors de la 3è édition du Forum, moins de 10% de femmes - présidentes, directrices générales et fondatrices d'entreprises de la finance en général et de la Fintech en particulier, étaient sur scène... Pour l'édition 2019, avec l'aide d'associations et de personnalités agissant pour une plus grande présence des femmes dans le secteur, le Forum a cherché, un peu partout dans le monde, des femmes dirigeantes pour participer à l'événement.

Le résultat de ces initiatives ? Près de 23% de femmes sur scène. Pour sa 5è édition, le Forum a amplifié ses efforts, par le biais de partenariats avec davantage d'associations, dont Financi'Elles. Avec à la clé une nouvelle progression : plus de 25% de femmes parmi les 320 personnalités à prendre la parole au Forum cette année. Autant de rôles modèles qui peuvent inciter d'autres femmes à les rejoindre. En outre, en partenariat avec le cabinet de conseil PWC, le Forum a lancé une enquête. Prochainement rendue publique, elle examine les raisons du déséquilibre hommes / femmes dans ce secteur et propose des solutions concrètes pour y remédier. Il y a urgence.

Créer un écosystème porteur


Les rôles modèles ont, par définition, un rôle à jouer pour stimuler les vocations féminines, mais encore faut-il que les sociétés du secteur s'engagent à offrir aux femmes la place et la carrière qu'elles méritent. Et encore faut-il qu'un écosystème soit mis en place pour permettre l'éclosion d'entreprises fondées et dirigées par des femmes.

Des entreprises qui conçoivent des produits prenant les besoins de femmes en compte. Des entreprises qui oeuvrent pour la société dans toute sa diversité. Pour cela, il faut d'abord permettre aux femmes d'avoir accès au capital, l'une des clés de l'entrepreneuriat. Or les données, telles celles récoltées par le collectif Wearesista, sont sans appel : elles ont encore beaucoup de mal à convaincre banquiers et business angels. Ensuite, il s'agit de susciter des vocations dès le collège et le lycée, en épaulant les jeunes filles, et enfin, d'accueillir, dans des incubateurs, par exemple, celles qui veulent se lancer, pour les aider à déployer leurs ailes. Bien d'autres solutions concrètes ont été explorées lors du Paris Fintech Forum. Cédric O, secrétaire d'Etat chargé du Numérique, nous livre ses propres pistes.

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Cédric O, secrétaire d'Etat chargé du Numérique

Cédric O

« C'est un enjeu de souveraineté et de préservation de notre modèle social »

Comment définissez-vous les enjeux et l'importance de la tech pour l'économie de demain ?

Cédric O : L'émergence de leaders technologiques de rang mondial est un volet structurant de la stratégie économique du Gouvernement. C'est en enjeu tout d'abord en matière de créations d'emplois, car le numérique est en passe de devenir l'un des principaux moteurs de la création d'emplois en France, avec plus de 25 000 emplois nets qui seront créés en 2020 par nos startups. C'est également un enjeu sociétal, en ce que les entreprises de la tech, par les technologies qu'elles développent, proposent des solutions pour relever les grands défis auxquels notre société est confrontée, en santé, dans la transition écologique, l'alimentation... Enfin, c'est un enjeu en termes de souveraineté, car notre économie a besoin de leaders mondiaux pour participer à la définition des standards de l'économie internationale et préserver notre modèle social.

Quelles sont vos prévisions en ce qui concerne les créations d'emplois dans ce secteur ?

Les derniers résultats sont clairs : le numérique constitue une source considérable de créations d'emplois. Plus d'un tiers des créations nettes d'emplois en France en 2018 provenaient du numérique, et comme je l'ai mentionné, en 2020, c'est encore 25 000 emplois qui seront créés par les startups. Cette dynamique se retrouve d'ailleurs sur l'ensemble des territoires, avec l'émergence d'acteurs majeurs du numérique dans toutes les régions de France. Ainsi, au sein du French Tech 120, que nous avons présenté la semaine dernière, un tiers des entreprises sont installées hors de l'Ile-de-France et un quart des emplois actuels se situent en région. Le développement d'écosystèmes tech sur l'ensemble du territoire constituera ainsi une priorité en 2020. Cet effort a déjà commencé et va s'intensifier, avec le déploiement progressif dans les capitales et communautés French Tech de lieux French Tech Central, dans lesquels les services publics auront vocation à accompagner les startups dans leur croissance.

Pour l'heure, les femmes sont sous-représentées dans les secteurs de la tech et de la fintech. Quels sont les enjeux d'une meilleure représentation ?

Le nombre de femmes dans les métiers de la tech est terriblement insuffisant. Moins d'un tiers des emplois sont aujourd'hui pourvus par des femmes dans les entreprises du numérique. C'est encore pire dans les métiers purement technologiques, tel que les développeurs, où la proportion se situe autour de 10%. Un secteur ne peut pas être aussi 'genré'. Au-delà des questions évidentes d'égalité, de nombreuses études ont montré à quel point le genre influençait la manière de penser les systèmes et les algorithmes. Autrement dit, une application programmée par un homme reproduira les biais inconscient de son concepteur. J'ajoute que c'est également une question de performance : les entreprises qui sont plus diverses ont de meilleures résultats. Nous avons l'ambition de faire bouger les lignes. C'est le sens de la future loi portée par Bruno Le Maire et Marlène Schiappa sur la place des femmes dans l'économie, qui comprendra un volet tech important.

Le gouvernement fait-il assez pour convaincre les banques de favoriser l'accès au capital pour les femmes, les inciter à entreprendre, promouvoir la mise en place de politique de diversité et d'évolution de carrière jusqu'au sommet au sein des grandes entreprises (et des petites) dans la tech ?

Je crois beaucoup en l'initiative SISTA portée par un collectif de femmes entrepreneures et le Conseil National du numérique. Grâce à elles, plusieurs dizaines de fonds d'investissement mettent en place des moyens pour atteindre des objectifs chiffrés très ambitieux : au moins un quart des startups financées en 2025 devront être fondées ou co-fondées par des femmes, puis un tiers en 2030 et enfin, la moitié d'ici à 2050. Le gouvernement s'est fortement engagé à leur côté (Bpifrance est signataire de la charte d'engagement et a une grosse capacité d'influence eu égard à son empreinte sur l'écosystème) et nous allons continuer à les soutenir. Cette initiative peut selon moi changer la donne.

Le constat concernant la sous-représentation des femmes dans la tech et la fintech n'est pas nouveau, les dispositifs pour tenter d'y remédier non plus. Pourtant, les progrès restent lents. Avez-vous une botte secrète ? Un dispositif inédit qui ferait évoluer plus rapidement les mentalités et les structures ? Dites-nous !

Il faut être très clair : il n'y aura pas de grand soir, car c'est un combat dont les racines sont essentiellement culturelles. Si nous avions une solution miracle, je pense que nous l'aurions déjà mise en œuvre ! A l'inverse, l'exemple allemand montre qu'une action résolue sur le long terme peut donner des résultats. Mais il faut travailler sur l'ensemble des maillons de la chaîne : projections des parents et des professeurs, éducation nationale (je crois beaucoup à l'effet de la généralisation des cours de code en vigueur depuis la rentrée 2019), biais inconscients de la société et des entreprises... C'est l'objectif de la future loi sur la place des femmes dans l'économie. Je m'attache par ailleurs à systématiquement mettre en avant les femmes qui ont réussi dans ce domaine. Il faut que les petites filles et leurs parents se disent qu'elles peuvent être les Sheryl Sandberg et Marissa Mayer de demain.

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