« Tourner la page sans la déchirer »

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Robin Devogelaere, Enseignant à Science Po Paris et directeur de la communication d'Enedis
Robin Devogelaere, Enseignant à Science Po Paris et directeur de la communication d'Enedis (Crédits : DR)
Cet été, on a constaté que la planète se déréglait dans des proportions inédites. La transition énergétique, enjeu majeur de notre avenir, est-elle au point mort ? Où en est-on avec les énergies renouvelables ? Et nos voisins européens, que font-ils ? Autant de questions auxquelles Robin Devogelaere, directeur de la communication d'Enedis, répond sans langue de bois.

Canicule, pollution, incendie... notre planète fonce vers un scénario catastrophe irréversible. Pourtant, nous consommons toujours autant d'énergies fossiles. Pourquoi ?

Un grand nombre de pays sont hélas encore trop confrontés au principe de réalité énergétique. Les énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz) sont faciles d'accès, peu chères, concentrées et stockables. Pour que les énergies renouvelables se substituent aux énergies fossiles, il y a encore des sauts technologiques à franchir.

Tant que l'accès au stockage d'électricité en grande quantité n'est pas effectif et que l'accès aux nouvelles technologies de type smartgrids [réseaux électriques intelligents, ndlr] n'est pas utilisé par tous ces pays, c'est compliqué. Pour ces raisons, mais pas seulement, rien d'étonnant à constater que plus de 80 % de l'énergie primaire consommée au niveau mondial sont d'origine fossile contre 6,4 % pour l'hydroélectricité, 4,2 % pour le nucléaire, 1,5 % pour l'éolien et 0,5 % pour le solaire. Le plus important à retenir c'est cette prise de conscience internationale et que l'opinion publique est acquise à la transition.

La France et l'Europe sont leaders et c'est une belle opportunité économique pour nos entreprises. La Chine l'a bien compris, elle est aujourd'hui le plus grand producteur d'énergie renouvelable.

Pourtant, les énergies renouvelables semblent très bien implantées dans le nord et le sud de l'Europe ?

Prenons la Norvège, souvent citée en exemple, qui a, il est vrai, une superficie identique à celle de la France. Elle utilise 50 % d'énergies alternatives, qui sont essentiellement de l'hydroélectricité. La comparaison de nos superficies est la seule valable. En effet, la population de la Norvège est douze fois moins importante que la nôtre, un détail qui a son importance quand vous devez penser toute l'ingénierie électrique.

Quant au Portugal, autre pays souvent cité, il est faux de dire qu'il produit plus d'énergie qu'il n'en consomme. En réalité, ce constat ne porte que sur sa filière d'énergie électrique, soit à peine 13 % de sa consommation.

Mais le Portugal, pays essentiellement côtier, a bien développé son éolien et bénéficie d'un facteur de charge maximal dans ce domaine... Pourquoi ne faisons-nous pas comme lui ?

Une fois encore comparons ce qui est comparable. En France, pour espérer le même rendement, il faudrait semer intégralement tout le littoral français d'éoliennes sur une largeur de plusieurs dizaines de kilomètres. Utopique, non ? La France est un acteur dynamique dans le secteur des énergies renouvelables, beaucoup d'efforts ont été faits et ce n'est pas fini. Nous avons fait le choix d'un mix d'énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse...) adapté aux besoins et à nos différents espaces géographiques.

Mais je pourrais tout aussi bien vous parler de l'Espagne, qui dispose de conditions idéales pour réduire les émissions de gaz à effets de serre et développer les énergies renouvelables. Malheureusement, compte tenu de la grave crise économique que le pays a traversée entre 2008 et 2012, la transition énergétique n'a pas été, jusqu'à ce jour, une priorité gouvernementale. Je pourrais aussi évoquer le Royaume-Uni qui, hier, était un des leaders dans le combat contre le réchauffement climatique, mais qui malheureusement est aujourd'hui plus en retrait.

Le tableau semble bien noir pour l'avenir des énergies renouvelables...

Non, les énergies renouvelables sont en plein essor. La part des énergies fossiles dans le monde réduit chaque année au profit du renouvelable. En revanche, pour réussir la pédagogie de la transition énergétique nous devons tourner la page sans la déchirer. C'est une approche de communication positive et pragmatique qui le permettra.

Aujourd'hui, il faut changer nos visions et apprendre réellement à capter l'énergie naturelle. Je ne cesse de répéter que l'énergie brute sur la planète est en abondance. Le rayonnement solaire sur Terre, par exemple, représente 10 000 fois les besoins énergétiques humains. Le rayonnement solaire crée de la biomasse et de la chaleur qui génèrent le vent, les nuages, la pluie.

Ainsi donc, l'énergie se diversifie et ne se perd pas. Je suis intimement convaincu que la transition énergétique ne peut aboutir que par la multidisciplinarité. Le solaire ici. L'éolien là... Il faut mettre toute notre énergie dans ce que j'appelle la « synergie alternative ».

Vous évoquiez à l'instant l'Europe. Pensez-vous, alors que les élections européennes auront lieu en mai prochain, que l'union autour de la transition énergétique soit possible ?

Je crois à cette union sacrée. Il faut que la France et l'Allemagne, les deux grandes soeurs en Europe, soient motrices et attirent les autres pays dans un tourbillon positif. La transition énergétique européenne est enclenchée !

Donc, tout n'est pas perdu ?

Non, mais, pour autant, nous ne devons pas nous croiser les bras. Il y a un autre point important : la volonté. Nous ne pourrons lutter contre le changement climatique sans un effort significatif de chacun. Les pays ne pourront rien faire, ou si peu, sans la volonté de chacun des citoyens. C'est là que la communication et la pédagogie prennent tout leur sens, il faut réapprendre l'énergie ! La communication énergétique c'est la clef du succès.

Il faut bien comprendre que si tous nos projets de transition énergétique ne s'appuient que sur un simple changement de source d'énergie, même cumulé, sans réduire fortement et simultanément la consommation d'énergie... nous irons dans le mur.

Pour vous, la transition énergétique n'est donc pas qu'une simple question d'ingénierie ?

Absolument. Je le répète, la transition énergétique ne se fera pas sans la volonté de tous. En réalité, c'est une question de société et de changement de modes de consommation. Nous devons mettre en place des outils permettant de promouvoir l'efficacité et la sobriété énergétiques à l'échelle nationale et absolument européenne. Certaines actions sont simples et évidentes. D'autres seront plus contraignantes.

Il faut être réaliste et revoir la notion même de confort. Il est indispensable d'associer la population à la transition énergétique. Je suis souvent dans les territoires, au contact des utilisateurs et des élus, et je suis convaincu que la population n'acceptera l'impact sur son mode de vie que si elle en comprend bien et mieux les enjeux. Encore une fois, c'est une question essentielle de communication énergétique.

Et ce grâce aux compteurs communicants ?

Pas seulement, mais évidemment c'est une clef. La production ou la consommation que je viens d'évoquer retiennent souvent toutes les attentions. Mais il est indispensable d'aborder l'accès à l'énergie et particulièrement à l'électricité. Nous devons tout mettre en oeuvre pour que nos réseaux intègrent des centaines de milliers d'installations de production renouvelable, sur tout le territoire et en Europe.

Je m'explique. Nous savons tous que pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, nous devons remplacer les énergies fossiles par des sources d'énergie bas carbone (renouvelables, nucléaire...) et ce, urgemment dans les secteurs qui en consomment le plus, comme le chauffage des bâtiments et les transports. Arrêtons-nous un instant sur les transports. Les véhicules électriques sont l'avenir. Pour une meilleure gestion des flux, il est évident que les milliers de points d'alimentation automobiles sont au coeur de la numérisation grâce au déploiement des compteurs communicants.

Mais la première chose à faire est d'arrêter de se diviser. Nous avons des outils techniques et économiques performants en France et en Europe, peut-être les meilleurs au monde. C'est un fait et il faut le promouvoir. Tout est encore possible si nous additionnons nos volontés. Imaginez un instant les opportunités économiques pour nos territoires. La filière française et européenne de la transition énergétique peut réaliser de grandes choses dans nos régions en France, en Europe bien sûr mais tout particulièrement aussi en Afrique et en Asie. Ne laissons pas passer notre chance, nous avons du talent dans ce domaine ! Je résumerais mon propos en disant qu'une transition énergétique réussie doit être soutenue par les trois piliers dont je viens de parler : production, consommation et connexion.

C'est pour ces raisons que vous étiez à The Village ?

Saint-Bertrand-de-Comminges, près de Toulouse, est « the place to be ». Plus sérieusement, Philippe Monloubou, Président d'Enedis, a souhaité que notre entreprise de service public participe à The Village. Il a voulu être, pour la deuxième année consécutive, auprès de décideurs nationaux et internationaux, de fondateurs de startups, d'entrepreneurs sociaux, d'artistes et de chercheurs pour défendre et partager le concept de « glocal » qui est un peu l'ADN du groupe Enedis. Pour lui, il est évident que « l'avenir sera global si nous savons être local. »

Face aux enjeux dantesques que nous allons affronter comme la transition énergétique, il est nécessaire d'identifier des options puis des solutions. Dans un monde dématérialisé, ces rencontres physiques sont indispensables pour élaborer des stratégies.

Vous avez donc la volonté permanente d'être un lien entre grandes villes et zones rurales ?

C'est notre credo. Enedis doit inlassablement être un acteur majeur dans la prise de conscience de la nécessité d'une cohésion nationale de tous les territoires dans l'accélération de la mondialisation. À cette occasion, Philippe Monloubou a fait sienne la devise d'un célèbre occitan : « Un pour tous, tous pour un. »

Unité, cohésion... Vous semblez pointer du doigt les élus qui refusent les compteurs intelligents...

C'est faux. Au contraire, Enedis est une entreprise de service public, au service des territoires et de leurs acteurs. C'est notre mission première. Enedis essaie d'être toujours plus pédagogue. Parfois nous ne le sommes pas assez. Je le regrette et nous rectifions le tir pour répondre à chaque fois aux questions et aux doutes. Je crois sincèrement que nous pouvons éviter les querelles.

La transition énergétique est un sujet trop sérieux, il est maintenant une certitude, nous n'y arriverons pas les uns sans les autres. Oui, le compteur intelligent est une vérité pour l'avenir et comme le disait Arthur Schopenhauer : « Toute vérité franchit trois étapes. D'abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence. » Espérons, à la lumière de cette citation, que nous sommes sur le chemin.

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