Y’a-t-il un pilote dans la ville ?

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Pierre-Olivier Desmurs, Managing director mobilité et transport d'Accenture.
Pierre-Olivier Desmurs, Managing director mobilité et transport d'Accenture. (Crédits : DR)
A bien des égards, la ville de demain semble tenir ses promesses. Véhicules autonomes, moyens de transports “doux”, transformation numérique : l’espace urbain s’étend et se reconfigure à grande vitesse. Si ces changements rapides sont très discutés, ils cachent souvent la question des conséquences.

La multiplication des modes de transports, des services de mobilité ou des plateformes logistiques demande des ajustements. La ville est devenue l'espace d'une compétition dont les avatars les plus visibles sont les trottinettes électriques et les conflits insolubles entre modalités de transport. Face à cette nouvelle donne, un enjeu fondamental pour l'avenir de la ville émerge : quelle gouvernance pour des espaces urbains de plus en plus sollicités ?

Le mètre carré, une ressource de plus en plus rare

La population humaine s'urbanisme. Plus de la moitié vit aujourd'hui dans une ville et probablement près de 68% en 2050. Densité au km2, trajets et flux logistiques urbains augmentent aussi. Les transformations de la ville contemporaine apportent un lot de complexité inédit dans l'usage de l'espace urbain. A la fois espaces publics et privés, chaussées, trottoirs, et autres parkings sont le lieu d'une multiplication exponentielle des usages, des contraintes et des acteurs.

Les mobilités s'entrechoquent au carrefour de véhicules plus protéiformes (par exemple SPAce_C, le concept de navette autonome modulaire de Panasonic), de la multiplication des énergies (avec la montée de l'électrique principalement), mais également dans l'accès aux voies et stationnements de plus en plus contraint par l'espace disponible et les réglementations. Limitations de vitesse, péages urbains et bientôt interdiction des véhicules polluants, dessinent une complexification de l'accès au cœur des villes. Les politiques de transport public imposent également un cahier des charges de plus en plus contraignant. Le transport collectif en site propre (TCSP) occupe l'espace alors que l'encouragement au partage et le développement des VTC multiplie les cas d'usage de la chaussée.

Avec l'essor du e-commerce et de la livraison de colis (505 millions de colis distribués et 1,247 milliard de transactions en ligne effectuées en 2017), de nouveaux acteurs émergent, grignotent de l'emprise au sol, et ajoutent à la complexité. L'augmentation du volume de paquets a bien sûr un impact sur le trafic, mais il s'accompagne également de nouveaux relais logistiques...

L'immobilité n'est pas en reste. La place de parking est désormais ouverte et partagée. Le véhicule peut stationner sur un espace public, privé ou particulier grâce à des plateformes comme Zenpark. De plus, avec la dépénalisation du stationnement qui autorise les communes à prélever les forfaits de stationnement, de nouveaux acteurs privés s'invitent également sur le marché...

L'avenir reste ouvert

Les villes sont devenues le théâtre d'une compétition relativement chaotique pour le contrôle de l'espace. Dans ce contexte, plusieurs pistes permettent de dessiner les contours d'une gouvernance nouvelle.

La première penche du côté de nouvelles régulations. Afin de limiter la cacophonie, la puissance publique va être amenée à s'emparer de plus en plus du sujet. Certaines villes font déjà office de laboratoire. La ville de Paris mène une politique volontaire pour limiter les circulations automobiles, avec les levées de boucliers que l'on connaît. A Grenoble, le "vélo roi" et la guerre contre la publicité transforment profondément le paysage. En Scandinavie, Göteborg régule l'accès au centre-ville pour les livraisons du "dernier kilomètre" afin de désengorger le cœur de ville. Illustration de cette tendance régulatrice, le Projet de loi d'orientation des mobilités prévoit (entre autres) une plus large prérogative accordée aux Autorités Organisatrices de la Mobilité (anciens AOTU). Ils devront désormais couvrir l'ensemble du territoire - et plus uniquement les grands centres urbains -, proposer une information multimodale et, dans l'ensemble, favoriser les modes de transport "doux".

La seconde ligne de fuite concerne la révolution de l'information, désormais au cœur de la gestion des flux urbains. La ville ingénieuse s'appuie de plus en plus sur les données, elles-mêmes digérées au sein de grandes plateformes. Dans ce contexte, le contrôle des données s'apparente à un contrôle de fait des réseaux urbains. Opérateurs de transports, collectivités territoriales et nouveaux entrants technologiques (typiquement les GAFAs) tentent de tirer leur épingle du jeu. Le livre blanc des régions pour la mobilité, publié en 2017, pointait déjà la nécessité d'une stratégie coordonnée pour éviter une "captation des données par les acteurs privés tiers". De leur côté, ces derniers ne cachent pas leurs ambitions pour les villes. Sidewalk Labs, véritable laboratoire d'innovation urbaine de Google, a déjà remporté le projet Quayside à Toronto, et ambitionne d'y tester sa vision du futur de la ville.

Enfin, la troisième voie semble pointer vers une politique d'innovation plus radicale, à même de concilier régulation et flexibilité. En effet, au cœur de la diversité qui caractérise les emprises urbaines aujourd'hui, il est difficile de prévoir précisément l'avenir au-delà de convergences tendancielles. C'est pourquoi il est avant tout nécessaire de transformer notre rapport au potentiel de ces espaces. Ceux-ci ne peuvent plus se segmenter simplement entre lieux de mobilité et lieux d'immobilité. La définition de leur usage et la valeur associée, doivent être dynamiques. Concrètement, cela consiste à assouplir l'assignation des usages tout en optimisant les flux en temps réel au niveau algorithmique. Le cas de la startup XYT illustre bien cette nouvelle donne. Ses véhicules sont en effet conçus comme des plateformes normalisées, dont l'usage peut varier en fonction du besoin : livraison, transport de personnes, voire mêmes ateliers mobiles... La construction en dur d'une répartition des usages sur les voies (marquages, bornes etc) et de la gestion de la circulation (feux) est aussi remise en cause au profit d'échanges fluides d'information qui déterminent au cas par cas et en temps réel la mission et les règles de priorité pour ici et maintenant. La ville se reconfigure en permanence.

Le rapport Audacities de la FING publié en 2018 expliquait "qu'innovation et gouvernance sont liées et pourtant trop souvent traitées séparément". Pour les villes aujourd'hui, le rapprochement de ces deux notions est fondamental et déterminera le visage des politiques urbaines futures. Nous dirigeons-nous vers une prise de contrôle et une autonomie spécifique de la collectivité sur son territoire ? Va-t-on déléguer la gestion des mobilités urbaines à des tiers privés dans le but d'adopter rapidement et à l'échelle des standards industriels ? Serons-nous en mesure de réguler une innovation foisonnante sans la décourager ? L'avenir est ouvert...

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