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« Les femmes doivent assumer leur rôle de leadership dans l'innovation »

Julie Falcoz

Publié le 05 janvier 2018 à 09:45 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 01:30

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Après avoir créé et dirigé pendant 16 ans l'OTT & PI à l'AP-HP, Florence Allouche-Ghrenassia devient, en 2016, présidente de SparingVision, un transfert de l'Institut de la Vision. Élue femme de l'année par La Tribune, elle compte parmi les rares femmes à la tête d'une biotech. Rencontre.

LA TRIBUNE - La Tribune vous a élue femme entrepreneure de l'année. Comment voyez-vous cette nomination ?

Je la vois vraiment comme une récompense pour le passé et un encouragement pour le futur. J'ai créé et dirigé l'Office du transfert de technologie et des partenariats industriels (OTT & PI), pendant seize ans au sein de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (APHP). Nous protégions et valorisions l'innovation médicale et pharmaceutique. Cette petite entreprise au sein de la géante institution, appréciée et plébiscitée par les porteurs de projets et les industriels, avait néanmoins, une image un peu « bling bling » . Nous générions beaucoup de revenus en redevances, nous maîtrisions l'art du storytelling et mettions en avant les réussites.

En l'occurrence, des contes de fée dans lesquels un médecin, un pharmacien ou un soignant inventait un médicament, un dispositif, qui était validé et satisfaisait aux besoins des patients. Le tout dans un univers un peu austère où le personnel soignant et les équipes médicales sont confrontés aux restrictions budgétaires, aux difficultés organisationnelles et à la surcharge de travail. Alors que j'insistais pour réinvestir les revenus engendrés, il fallait tout de même rester discret. Même si nous ramenions beaucoup de revenus à l'AP-HP, nous étions assez peu mis en valeur.

Dans les hôpitaux français, il y a deux catégories de personnels : d'un côté les équipes médicales, et, de l'autre, l'administration. Quand on n'est ni dans l'un, ni dans l'autre, on trouve difficilement une place naturelle dans l'institution. Mon entité était entre les deux, et, cerise sur le gâteau, en relation avec les industriels. Être la femme entrepreneure de l'année est un encouragement pour ce switch professionnel mais c'est aussi l'immense défi d'un projet scientifique ambitieux, qui a réussi à fédérer autour de SparingVision les meilleures équipes et soutiens financiers, qu'il faut désormais transformer en victoire !

Quel est votre parcours professionnel ?

Je suis docteure en pharmacie, j'ai commencé ma carrière en travaillant d'abord en officine. J'ai fait de la recherche, notamment un programme de dépistage de la mucoviscidose qui me tenait particulièrement à coeur, avant de rejoindre l'industrie du diagnostic in vitro. J'ai eu ensuite l'opportunité de créer, au sein de l'AP-HP, une nouvelle structure, l'OTT & PI, totalement « benchmarkée » sur celles des universités américaines.

Notre équipe avait comme objectif de transférer à des entreprises des innovations, nouveaux médicaments, dispositifs ou technologies, provenant des équipes soignantes et des personnels médicaux mais aussi d'impulser la création de startups qui venaient du sérail, créées par les inventeurs. Il fallait créer une culture de propriété industrielle et d'entrepreneuriat, et une visibilité internationale.

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J'ai créé le réseau national Hôpital Tech Transfer, qui a permis la création et la professionnalisation de plusieurs structures de valorisation hospitalière, et a rejoint le réseau C.U.R.I.E. dont j'ai été administrateur. J'ai participé à la rédaction de livres blancs sur la valorisation publique, l'innovation en santé, le mandataire unique et oeuvré à la participation active de l'AP-HP au pôle Medicen.

Après ces années d'évaluation de projets innovants au niveau national, au sein des pôles et des incubateurs, des prix et des concours, d'accompagnement de plus de 70 startups issues de l'AP-HP, avec comme fil rouge permanent l'innovation et la création de valeur par l'entrepreneuriat, j'avais envie de porter mon propre projet qui serait issu de l'excellence académique. J'ai eu l'immense privilège de rencontrer le Pr JoséAlain Sahel [directeur de l'Institut de la vision, ndlr], qui avait le projet d'un cinquième transfert industriel. En juillet 2016, SparingVision voyait le jour.

Pourquoi être passée dans le privé ?

J'avais envie d'une liberté de décision et d'une liberté de management plus importantes, en interaction directe avec les investisseurs. J'aime la notion de service public. J'ai beaucoup apprécié de pouvoir financer de nouveaux projets de recherche, de protéger des innovations et de les valoriser grâce à l'argent public dans un modèle de retour d'investissement. Mais il faut une dynamique managériale et une politique forte de partenariats inscrite dans la durée avec les nouveaux outils de financement des Programmes d'Investissements d'Avenir et ceux bien ciselés de Bpifrance. Je suis partie pour un véritable projet d'entreprise, sur la durée. SparingVision développe un médicament pour une maladie génétique rare, la rétinite pigmentaire [maladie qui conduit à la cécité], un projet à la qualité scientifique extraordinaire et aux premiers résultats prometteurs pour préserver la vue des patients.

Quelle est la place des femmes dans le milieu des biotechs ?

Elle n'est pas grande, ni en France ni aux États-Unis ! Il y a quelques femmes à la tête de biotechs ou de medtechs françaises, assez emblématiques parce qu'elles ont été les premières. Comme Dominique Costantini qui a créé Ose pharma (Ose Immunotherapeutics) et Onxeo (ex BioAlliance Pharma) ; Karen Aiach qui a fondé Lysogène ; Cécile Réal d'Endodiag ou Lyse Santoro chez Magnisense. Le constat est pire dans les grands groupes pharmaceutiques, il n'y a presque pas de femmes CEO. Mes icônes restent Corinne LeGoff qui présidait Roche France, désormais vice-présidente d'Amgen, et Annick Schwebig qui a créé la filiale Europe d'Actelion. J'ai entendu tellement de choses sur des femmes à la tête d'entreprises : « Elle est peut-être bonne en management mais elle n'y connaît rien en science. » Personne ne se permet ce genre de remarques quand il s'agit d'un homme, personne ne remet en question la légitimité professionnelle des hommes. Ça ne viendrait même pas à l'esprit !

C'est le même constat aux États-Unis, il y a aussi très peu de femmes à la tête des biotechs. Une étude américaine montrait que 50 % des docteurs en sciences étaient des femmes, elles n'étaient plus que 35 % parmi les chercheurs, 20 % au niveau des directions de recherche et enfin, 3% des Prix Nobel. L'Association of University Technology Managers qui regroupe toutes les structures de transfert des universités et organismes de recherche a créé le Women Inventors & Entrepreneurs Comitee (WIC). Le but de ce comité est de stimuler l'inventorship et l'esprit entrepreneurial au féminin et inciter plus de femmes à assumer des rôles de leadership dans l'innovation. Il n'y a pas beaucoup de filles qui disent « J'ai inventé ».

Même si elles font souvent partie du groupe d'inventeurs, elles n'ont pas forcément le leadership. Le WIC met en avant de belles histoires, forme, accompagne et travaille à la reconnaissance des femmes dans des inventions majeures. Le peu de femmes dans la biotech peut-il s'expliquer par la crainte du risque ? Peutêtre. J'ai souvent été jury dans des incubateurs, j'ai vu beaucoup d'hommes, avec un peu d'argent de côté, prêts à ne pas être payés pendant des mois. Je n'y ai pas souvent vu des femmes. Je suis marraine de la promotion Vauquelin des diplômés de la faculté de pharmacie de Paris, certaines étudiantes me posent encore la question « Comment fait-on avec une famille ? », je n'ai qu'une seule réponse : « Exactement pareil »... On gère, on va jusqu'au bout de ses passions !

Vous avez dû vous battre pendant votre carrière ?

Oh oui ! Longtemps, j'ai eu de longs cheveux blonds. Mon directeur m'appelait Miss Monde, je rétorquais toujours : « Vous dîtes ça pour l'objectif intellectuel ou pour le look ? » J'ai entendu de nombreuses fois que c'était plus facile de négocier des licences en étant une femme, grâce à ce fameux atout de séduction. Cela m'a toujours énormément choqué. Cette perception est pénible et oblige à être inattaquable, à fournir dix fois plus de travail.

Pour une femme, une grande « gueule » ne suffit pas. C'est sûrement pour cette raison que les femmes connaissent parfaitement leurs dossiers pour présenter un projet ou siéger en conseil d'administration, elles sont jugées sur des paramètres complexes. Ce qui n'est pas le cas pour les hommes. Il reste beaucoup d'a priori. J'espère que la nouvelle génération est mieux éduquée sur ce sujet. Quant à l'ancienne, c'est trop tard, on a grandi avec. Jusqu'au jour où on pourra être aussi médiocres que certains hommes...

Est-ce que l'entrepreneuriat est un moyen d'attirer plus de femmes dans ce milieu ?

Certainement. Bloquées par le « plafond de verre » d'un côté et le « plancher collant » de l'autre, il reste cette fenêtre d'épanouissement et de réussite.

Dans le milieu entrepreneurial, les femmes portent leur projet et doivent se mettre en avant, ce qui leur donne une crédibilité dont elles sont obligées de se prévaloir pour évoluer. Professeure à la faculté de pharmacie, j'ai lancé des cours d'innovation et d'entrepreneuriat. Nous organisons des hackatons et des afterworks. Le succès est au rendez-vous, avec déjà une dizaine de startups créées par autant de filles que de garçons.

Pour les étudiants, une entreprise innovante est forcément Google ou Tesla. Dans le domaine de la santé, c'est plus compliqué. Pourtant, il y a de quoi faire : traitements innovants, cosmétique, nutrition, télésanté, suivi des maladies métaboliques en ligne et de nombreuses applications à lancer... La société va évoluer, la jeune génération devra créer des nouveaux métiers. J'incite les étudiantes à innover, entreprendre, se battre, développer leur leadership et s'enrichir des autres.

Vous citiez quelques noms de femmes connues dans le milieu de la biotech, ce sont des rôlesmodèles pour vous ?

Oui. Chacune a une histoire particulière, comme Karen Aiach, mère d'un enfant porteur d'une maladie rare, qui a tout simplement créé l'entreprise pour développer le médicament qui n'existait pas... Chaque entreprise naît d'une motivation particulière. C'est important de le raconter, de faire connaître au plus grand nombre les déclics de chacun. S'identifier à de belles histoires entrepreneuriales est très positif. Cela donne de la force, c'est inspirant.

Avez-vous conscience d'être aussi une rôle-modèle ?

Probablement. Je l'ai d'abord vu avec mon équipe à l'AP-HP, certains sont partis boostés vers d'autres horizons. Transmettre m'enrichit, c'est une des raisons pour lesquelles je donne encore des cours et que SparingVision accueille des internes. C'est toujours motivant pour les étudiants d'entendre « J'ai fait les mêmes études que vous, voilà mon parcours et les portes qui peuvent s'ouvrir à vous ». Puis, j'ai appris d'HEC l'obligation d'oser, l'excellence, un esprit unique de réseau et d'entraide qui n'existe pas encore dans les universités françaises. Je fais également du mentorat et souhaite pouvoir le faire dans le cadre du prix Trajectoires HEC au Féminin [reçu en octobre dernier]. Être inspirante fait partie du job. Il ne faut pas tout garder pour soi. ¦

____

Contre la rétinopathie pigmentaire

Fondée en juillet 2016 sur la base de plusieurs années de travaux de recherche de José-Alain Sahel et Thierry Léveillard, de l'Institut de la Vision, SparingVision développe un traitement contre la rétinopathie pigmentaire, maladie génétique touchant les jeunes adultes et conduisant à la cécité. Aujourd'hui incurable, cette maladie rare atteint 40.000 patients en France et près de 2 millions dans le monde. La société a notamment été Lauréate et Grand Prix du concours national d'aide à la création d'entreprise de technologies innovantes i-LAB 2 017. Après avoir levé 15,5 millions d'euros auprès de Bpifrance (Fonds Maladies rares et Amorçage biothérapie), la Foundation Fighting Blindness (US) et la Fondation voir & entendre, Florence Allouche-Ghrenassia prépare un second tour de table pour la phase 3, prévu vers 2019. La mise sur le marché n'est pas prévue avant 2023, avec des essais cliniques qui commenceront en 2020.

Julie Falcoz

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