Réforme du CNRS : il faut aller plus loin !

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Par Joseph Pini, professeur de droit public, vice-président délégué du conseil scientifique de l'université Paul-Cézanne-Aix-Marseille.

Comme les jumeaux de Shakespeare dans la Comédie des erreurs, un CNRS pourrait-il en cacher un autre? Réformer vraiment ou non, telle serait la question naïve suggérée par le spectacle actuel du raidissement et des gâchis des bonnes volontés et des opportunités.

D'un côté, la crainte est exprimée d'une perte de maîtrise, même incomplète, des chercheurs sur la recherche (dans la définition des programmes comme dans l'évaluation de ces derniers), de la disparition d'un instrument unificateur des statuts et des moyens à travers un CNRS garant de l'ensemble de la recherche sans distinction. De l'autre, le souci est manifesté d'une perte d'efficacité, de réactivité, de visibilité et d'intelligibilité des dispositifs et des structures de la recherche française.

On craint aussi une dispersion peu rationnelle et impécunieuse des moyens et des crédits, une coopération trop limitée entre disciplines et institutions. Au final se creuserait un trop grand écart entre les activités et les perspectives de la recherche, d'une part, et les attentes et besoins de l'économie et de la société et les choix stratégiques incombant au politique, d'autre part.

Or une chance réelle de réforme plus ample et cohérente que les projets actuels existe, moyennant de l'audace et pour peu que les incantations et les imprécations du moment soient remisées aux accessoires du discours syndical et de l'opportunisme politique. Ceux-ci font depuis longtemps bon compte des aspirations et des inquiétudes propres au monde des intellectuels.

La réforme, voire la transformation du CNRS, apparaît difficilement évitable, mais on peut éviter son affaiblissement. Pour cela, l'impérieuse nécessité d'une évaluation scientifique exigeante et indépendante ne doit pas sacrifier l'obligation de réactivité et la mission de tutelle du politique. Le contrôle et l'évaluation administratifs, indispensables et légitimes, ne doivent pas verser dans un bureaucratisme tatillon et surtout peu cohérent, dans lequel la recherche française est souvent orfèvre.

Dans ces conditions, pourquoi ne pas imaginer le système suivant? D'abord un CNRS devenant l'organisme de gestion d'un corps unifié (et donc préservé dans sa spécificité) d'agents de la recherche (le maquis actuel des statuts spécifiques est une page d'anthologie administrative) et d'une évaluation harmonisée, tant attendue des chercheurs et préconisée par le rapport Aubert. Ce CNRS nouveau coifferait en holding l'ensemble des établissements de recherche publique et associerait beaucoup plus étroitement les universités à la mesure de leur importance (nombre et importance des équipes de recherche et surtout formation et renouvellement du vivier des chercheurs).

Une telle structure, génératrice de quelques économies d'échelle, offrirait une possibilité beaucoup plus grande d'approche des objets de recherche par des entrées disciplinaires variées et complémentaires et un maillage plus dense de l'espace et du territoire de la recherche, tout en garantissant, par des crédits d'intervention désormais mutualisés, le moyen d'éviter les "angles morts" de recherche si préjudiciables au final. Le transfert récemment décidé d'une part des enveloppes non thématiques, dites "blanches", de l'ANR vers le CNRS va sans doute dans le bon sens.

L'évaluation des unités et des chercheurs par les chercheurs serait préservée, moyennant son ouverture à l'extérieur dans une proportion significative. Le découpage du CNRS en "instituts" conserverait son sens en assurant des identités disciplinaires, essentielles dans un tel schéma. La réforme, devenant logiquement indispensable, de la labellisation des unités de recherche, devrait alors être opérée et le partage des responsabilités avec les établissements d'enseignement supérieur (par exemple dans la gestion des infrastructures) mieux défini.

L'Agence nationale de la recherche (ANR), ensuite, serait conservée comme structure légère intervenant à titre principal dans l'attribution et la gestion des programmes de recherche. Mais cette agence devrait agir comme un stimulateur beaucoup plus puissant du financement public-privé de la recherche, sur des thématiques plus largement débattues en amont par la communauté scientifique et dans un calendrier et une gestion plus souples et adaptés au cas par cas sur un mode contractuel. Il resterait une place pour l'actuelle Aeres, qui deviendrait l'Agence d'évaluation de l'enseignement supérieur, chargée avant tout des établissements et des formations, ajustée et coordonnée à l'évaluation de la recherche par un CNRS plus ouvert aux universitaires et "fusionnant" avec le Conseil national des universités.

L'objectif principal d'un tel "chambardement" de la recherche française (sans doute le tribut de bonne volonté de la communauté à une évolution indispensable) serait lui-même nouveau : à rebours de l'esprit et des habitudes si fortement ancrés dans notre pays, il s'agirait de définir une structure évitant la "calcification" et la sédimentation. Au-delà, le véritable changement ne serait-il toutefois pas d'acter rapidement que la dimension de la politique de recherche et de ses moyens a dépassé le cadre national et que le schéma esquissé ne doit pas occulter le nécessaire déplacement de la programmation au niveau européen?

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