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"La sortie de crise relève plus de l'art que de la science"

Propos recueillis par Philippe Mabille

Publié le 29 janvier 2010 à 06:30 - Mis à jour le 29 janvier 2010 à 06:37

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La chaire Banque de France de Paris School of Economics organise à la fin de la semaine, au Palais Brongniart, une conférence en partenariat avec le FMI sur la crise financière. Trente chercheurs français et américains y ont dévoilé des travaux inédits sur la mutation en cours des interactions entre les grandes économies. François Bourguignon fait le point sur les dangers de la sortie de crise.

Les économistes ont-ils désormais les idées claires sur les causes réelles de la crise ?

On sait aujourd'hui beaucoup de choses. Mais de la même façon que quatre-vingts ans après on étudie encore la Grande Dépression des années 1930, les économistes travailleront sans doute longtemps sur celle de 2008-2009. Les uns disent : le problème majeur vient des grands déséquilibres macroéconomiques mondiaux. La question de l'excès d'épargne des pays émergents, qui a permis les déficits excessifs des Etats-Unis, est apparue en 2003-2004. Ce ne peut être l'explication unique. Il y a aussi l'excès de liquidité monétaire dû à la très forte réaction de la banque centrale américaine après l'éclatement de la bulle Internet en 2000 et les attentats du 11 septembre 2001. Autre explication avancée, la dérégulation, ou plutôt l'absence de régulation, d'une partie de la finance moderne, qui a conduit au développement hypertrophié de produits complexes, dont les risques étaient mal maîtrisés. C'est la conjonction de ces causes, la superposition de ces phénomènes qui a fait que cette crise a été aussi violente. Fin 2006, beaucoup d'économistes - j'en ai fait partie -, ont averti d'un risque de correction lié au renversement de tendance de l'immobilier résidentiel américain, visible à partir de l'été 2006. On sentait venir l'éclatement de cette bulle, mais pas son ampleur.

A-t-on apporté des réponses adaptées à la situation ?

Oui, dans l'urgence de l'action, le monde a su absorber le choc financier et le choc économique, grâce au soutien massif, monétaire et financier, des banques centrales et des Etats. L'assèchement de la liquidité a été jugulé et on a évité que la crise soit aussi grave que celle de 1929. Il y avait le feu et on a sorti les lances à incendie. La question, désormais, est plutôt de savoir si le monde développé est capable de revenir à un système stabilisé sans dangers pour la croissance. Comment va-t-on revenir à une situation normale, sans à-coups ? Cela reste la grande inconnue.

La science économique est-elle en mesure d'apporter la solution ?

La gestion de la sortie de crise relève plus de l'art que de la science. On sait bien ce qu'il faudrait faire : résorber les déficits et l'endettement énorme nés de la crise pour rassurer les épargnants et les contribuables. Mais à quel moment le faire ? C'est toute la difficulté. L'économiste sait dire qu'il y a des déséquilibres, qu'un régime de croissance n'est pas soutenable. Mais ne lui demandez pas de dire à quel moment agir, car on se trouve alors confronté au phénomène de la formation des anticipations, qu'il est impossible de prévoir avec certitude. Il faut du doigté et de l'intuition, qui sont le domaine de la politique. Par exemple, si un pays veut réduire ses déficits budgétaires trop vite, trop tôt, dans la phase de reprise, il risque d'entretenir des anticipations négatives sur l'investissement, et donc de provoquer la rechute de l'activité. C'est le scénario du W ou du double plongeon, qu'il faut essayer d'éviter. Si on agit à contre-courant des anticipations, on va les modifier. Les banques centrales sont confrontées au même dilemme pour normaliser la politique monétaire. Le timing sera là aussi très délicat. La Fed et la BCE sont d'accord pour dire que ce n'est pas encore le moment de relever les taux d'intérêt. En tout état de cause, je ne crois pas à un danger sérieux d'inflation, parce que les banques centrales sont rodées et bien équipées pour le maîtriser. Le risque est plutôt dans le sens d'une rechute que d'un emballement.

Pour s'en sortir, il faudra donc une très bonne coordination mondiale ?

Le rôle du G20 est essentiel. Au sein des pays développés, la question cruciale est celle du réglage du timing, qui n'est pas forcément le même pour tous. Mais la difficulté principale me semble surtout être du côté des pays émergents. Le problème de l'épargne chinoise excessive demeure, et le débat porte sur la nécessaire réévaluation du yuan et la réorientation de la politique économique vers le marché intérieur. Par ailleurs, il y a eu, dès la fin 2009, un formidable afflux de capitaux vers les marchés émergents, dont les Bourses connaissent ce qui commence à ressembler à une nouvelle bulle. Le G20 est donc plus pertinent que jamais pour agir comme levier pour régler des problèmes qui sont plus géopolitiques que seulement économiques.

Propos recueillis par Philippe Mabille

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