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ÉconomieInternational

La coopération internationale à l'épreuve de la crise

Jean Pisani-Ferry, membre du Cercle des économistes et directeur de Bruegel, centre de recherche et de débat sur les politiques économiques en Europe

Publié le 24 septembre 2008 à 09:11 - Mis à jour le 26 septembre 2008 à 09:12

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Par Jean Pisani-Ferry, membre du Cercle des économistes et directeur de Bruegel, centre de recherche et de débat sur les politiques économiques en Europe.

La séquence qui s'est ouverte en août 2007 et déroule ses effets sous nos yeux peut être regardée comme la première crise de l'économie mondialisée. Celles des années 1990 - crise de change mexicaine en 1994, asiatique en 1997-98, etc... - étaient régionales, ou même nationales, comme l'a été la longue déflation japonaise qui a marqué la décennie. L'explosion de la bulle Internet, en 2000, a essentiellement atteint les Etats-Unis, et l'Europe par ricochet. Elle a de surcroît été absorbée sans difficultés.

La combinaison actuelle de débâcle financière, de choc pétrolier, de boom des matières premières et d'ajustement des changes est d'une tout autre ampleur et touche, d'une manière ou d'une autre, tous les pays de la planète. Elle représente aussi un test pour la coopération internationale. Il est temps d'en dresser un premier bilan.

Au chapitre des succès, il faut d'abord citer la coordination sans faille entre Fed et BCE dans la fourniture de liquidités. D'un épisode à l'autre, échange d'information et coopération en temps réel ont été intenses, bien plus que jamais auparavant. Les deux banques centrales n'ont pas utilisé exactement les mêmes instruments, parce qu'elles n'agissaient pas dans le même cadre réglementaire, mais elles sont intervenues au même moment et dans le même sens.

Il faut également mentionner le rôle croissant du Forum de stabilité financière (FSF) dans l'identification des défaillances de la supervision ou de la réglementation, la définition des remèdes, et la coordination des réponses. Le FSF, qui avait été créé au lendemain de la crise asiatique, n'est guère plus qu'un club de régulateurs et de banques centrales. Il a d'ailleurs été voulu comme une institution sans pouvoirs formels ni instruments dédiés, à l'opposé du FMI. Sans beaucoup de bruit, il s'est imposé comme le centre nerveux de la régulation financière mondiale.

Rien de tel, en revanche, en matière macroéconomique. La Fed et la BCE ont ici suivi des directions opposées - forte baisse des taux ici, petite hausse là - dont on a pu croire pendant un temps qu'elles provenaient de la différence des situations, mais qui apparaissent de plus en plus comme résultant d'une différence d'orientation. Surtout, la coordination entre pays industrialisés et pays émergents est restée quasiment inexistante. Les pays du G7 n'ont contribué que pour un quart à la croissance mondiale des dernières années, pour moins d'un quart à la croissance de la demande de pétrole, et de l'ordre de 15% de la demande de céréales.

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Toute réponse coordonnée à l'envolée des produits de base devait donc impliquer les pays émergents. Mais si le G20 a confirmé qu'il est un cénacle utile, si le FMI a produit des analyses, on est resté très loin d'une réponse commune. Le G8 d'Hokkaido, en juillet, a été l'occasion de le vérifier.

Un autre cas préoccupant est celui du commerce international. En laissant, en juillet, la conférence ministérielle de l'OMC aller à l'échec, les dirigeants des principaux pays ont fait preuve d'un remarquable manque de leadership politique. Non qu'un succès eût été décisif pour la croissance mondiale. Mais parce qu'en faisant preuve d'une capacité de compromis et de gestion collective, ils auraient donné un signal et créé les bases d'une coopération plus ambitieuse.

En dépit de sa technicité, le commerce international est en effet comparativement simple : la négociation est pour l'essentiel un jeu à somme positive et la plupart des Etats ont les moyens de compenser par eux-mêmes les perdants de la libéralisation, les limites de la discussion sont claires, les règles du jeu en sont bien établies. Echouer dans ces conditions augure mal de la capacité à traiter les problèmes autrement complexes que pose l'évolution internationale.

Tout se passe finalement comme si la qualité de la discussion internationale était fonction croissante de l'éloignement du politique. Ce n'est d'ailleurs pas surprenant : la décision politique fait l'objet, d'une manière ou d'une autre, d'une ratification parlementaire ou populaire, qui rend chaque décideur attentif aux exigences spécifiques de ses mandants.

Ces leçons suscitent l'inquiétude pour ce qui est certainement la discussion la plus complexe : les négociations sur les politiques climatiques, qui vont s'intensifier dans l'année à venir en vue de la conférence de Copenhague à la fin 2009. La matière concentre toutes les difficultés : elle est fortement politisée ; même s'ils se sont rapprochés, les pays participants conservent des différences de vue quant à la gravité de la situation et l'urgence d'une action collective ; il faut agir maintenant, mais la décision se fait dans l'incertitude, et n'a d'effets qu'à très long terme ; la réduction des émissions soulève, entre pays développés et pays en développement, des problèmes d'équité internationale sans équivalent. Entre Doha et la discussion qui s'annonce, il y a, peu ou prou, la même différence qu'entre le brevet des collèges et le concours d'entrée à Polytechnique.

Il y a cependant urgence. Pas seulement parce que les problèmes sont graves. Mais parce qu'au terme de ces derniers mois, on est tenté de regarder la mondialisation d'hier comme le paradis perdu. Rappelons-nous ce qui semblait caractériser ce monde : la croissance sans fin et sans limites ; l'abondance de produits à bas prix, qui étouffait dans l'oeuf toute pression inflationniste ; des coûts de transport sans cesse décroissants, qui portaient la promesse d'un monde plat. Et pourtant, ce paradis faisait l'objet d'une contestation virulente.

Etourdie par la crise, l'opinion risque demain de se réveiller pleine de ressentiment. Qui s'aventurera encore à louer la mondialisation, alors qu'elle s'accompagne de crise financière, d'inflation, et de volatilité des prix des produits de base, si les grands pays du monde donnent en plus l'impression de ne pouvoir s'entendre sur rien d'important, de ne pas parvenir à gérer ensemble? Pour importants que soient les succès techniques, il serait surprenant qu'ils suffisent à convaincre.

Jean Pisani-Ferry, membre du Cercle des économistes et directeur de Bruegel, centre de recherche et de débat sur les politiques économiques en Europe

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