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ÉconomieInternational

L'octobre le plus noir

Sophie Gherardi

Publié le 31 juillet 2009 à 06:27 - Mis à jour le 04 février 2010 à 09:29

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À partir du 6 octobre 2008, c'est la déroute sur toutes les Bourses de la planète. Les opérateurs ont compris que rien n'empêcherait plus la récession, alors ils vendent : en trois semaines, la capitalisation totale recule de 25.000 milliards de dollars. Mais il n'y a pas que des perdants...

Mon nom est Robert L. Rodriguez. Il ne vous dit probablement rien. Je gère deux fonds à Los Angeles : FPA Capital et FPA New Income. Ma spécialité, ce sont les « vamps », les valeurs petites et moyennes. En 2010, pour fêter mes quarante ans d?investissement à Wall Street, j?ai décidé de prendre une année sabbatique. Je l?ai bien méritée, après avoir fait gagner de l?argent à mes clients durant le semestre clos en mars 2009. Vous avez bien lu : le pire semestre boursier depuis les années 1930, nous l?avons terminé en hausse ? oh, pas grand-chose, un petit 5 %. Pourtant, j?y vois une récompense morale. Mes partenaires et moi, nous privilégions l?analyse de fond. Nous sommes neuf, plus une trentaine d?employés, et nous gérons 2 milliards de dollars. Le contenu de notre portefeuille change peu : à peine 20 % de modifications dans l?année, en général. Nous investissons toujours à long terme.

J?ai pourtant changé quelque chose, à partir de 2004. J?ai commencé à vendre des actions pour garder du cash. Comme je dis toujours, « la liquidité , on ne comprend sa valeur que quand elle vient à manquer », et je savais que ce moment approchait. C?était comme l?euphorie Internet, en pire parce que les ingrédients étaient plus toxiques : des prêts immobiliers accordés à l?aveuglette, des produits financiers assis sur du vent, des banques qui spéculaient pour leur compte. En septembre 2007, j?ai complètement cessé d?acheter en Bourse.

Les cours étaient au plus haut historique, et moi, je gardais 45 % de mes actifs en cash : certains actionnaires et beaucoup de mes clients m?ont quitté à ce moment-là. Je suis resté au balcon, et j?ai regardé.

Après la chute de Bear Stearns, en mars 2008, vous savez ce que beaucoup de mes collègues investisseurs ont acheté ? Des titres Freddie Mac et Fannie Mae, AIG et Washington Mutual. Les pires émetteurs d?obligations pourries à base de subprimes ! Ils n?avaient rien compris. Si les gérants de portefeuilles et les analystes sont incapables de reconnaître la plus grosse bulle du crédit depuis quatre-vingt ans, c?est un problème, non ? Six mois après, nos gouvernants ont sauvé Freddie et Fannie et puis, dans la foulée, ils ont laissé couler Lehman Brothers. Alors, sur toute la planète, le même mot d?ordre s?est répandu : vendez ! N?achetez plus, ne prêtez plus, récupérez du cash ! La déesse Liquidité a eu soudain des milliards d?adorateurs. Quelle panique ! Les journaux s?époumonaient avec des manchettes sur le krach, la fin du capitalisme et l?apocalypse. Le Dow Jones a battu tous ses records de baisse : ? 504 points le 15 septembre ; ? 449 le 17 septembre ; ? 777 le 29 septembre, ? 738 le 15 octobre. Même après les attentats du 11 Septembre, la chute n?avait pas dépassé les 685 points. Dans ces semaines de folie, on a vu aussi des hausses historiques : le 17 septembre et le 13 octobre, le Dow Jones a rebondi de 8 % et de 10 %, à chaque fois dans l?espoir que les hommes politiques allaient trouver une issue. Illusion ! La vérité est que nous étions en train de plonger dans une récession sans autre précédent que la Grande Crise, et que personne au monde n?avait plus le pouvoir de l?empêcher. À la fin d?octobre 2008, l?indice Dow Jones avait baissé de 36,8 %. À ce momentlà, très précisément, j?ai recommencé à acheter. J?ai obtenu en 2009 le prix Morningstar du meilleur investisseur. Comme en 2001 après la bulle Internet, et pour les mêmes raisons.

Mon nom est Moham med ben-Mohammed al-Sabah. Je suis l?aîné d?une branche cadette de la famille régnante du Koweït, mais la vie de prince n?est pas pour moi. Depuis toujours, j?ai voulu gagner mon propre argent. J?ai d?abord étudié les mathématiques, puis l?économie. Après mon diplôme, en mai 2007, je suis entré dans la finance, comme 58 % des étudiants de ma promotion de Harvard. J?ai été embauché à un poste de trader au Kuwait Stock Exchange, la deuxième Bourse du monde arabe. Si l?Eldorado a jamais existé, il devait ressembler à nos pays du Golfe dans ces mois bénis. Grâce à Dieu, les cours du pétrole montaient, jusqu?à dépasser les 140 dollars le baril à la mi-2008. Des fonds abondants venaient s?investir dans les entreprises que nous avons su développer depuis quinze ans. Des amis à moi, à Dubaï, récoltaient des capitaux pour construire une tour de 1 kilomètre de haut, un projet à 150 milliards de dollars. D?autres amis, à Abu Dhabi, développaient l?agriculture intensive et des universités : les richesses de l?avenir !

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À l?été 2008, les mauvaises nouvelles ont commencé à nous arriver d?Amérique et d?Europe, la nervosité de leurs marchés financiers était palpable. Au Moyen-Orient, beaucoup se réjouissaient en disant que ça serait une bonne leçon pour George Bush et ses valets. Nous, à Koweït, nous aimons les Américains et leurs alliés parce qu?ils nous ont libérés de l?envahisseur irakien, en 1991. J?étais navré pour eux, surtout après le 15 septembre et cette incroyable aqaire Lehman Brothers. Mais sincèrement, je n?étais pas inquiet : nos investisseurs sont surtout tournés vers l?Asie, désormais, et la crise ne concernait pas l?Orient.

Si j?avais su ! Quand la Bourse a commencé à baisser chez nous après le retournement des cours pétroliers mi-juillet, nous avons tous cru à une simple correction. Mais le lundi 6 octobre, le sol s?est dérobé sous nos pieds. Hong Kong et Singapour, nos modèles, ont brusquement décroché, et ce n?était que le début. En trois semaines, Tokyo la puissante a perdu 53 %, Shanghai la conquérante 65 %, et le MSCI Emerging Markets, l?indice qui regroupe nos places à nous, les nouveaux pays de la croissance, a abandonné 58,7 %. Chaque jour, j?étais assailli par ma famille, frères, oncles, tantes, cousins, qui voulaient savoir ce qu?allait devenir leur argent et exigeaient que je fasse quelque chose. Qu?est-ce que j?y pouvais, si tous les investisseurs étrangers retiraient leurs capitaux au même moment ?

La tension est tellement montée que nous, les jeunes traders, nous sommes mis à réfléchir autrement. Après tout, les hommes politiques de l?Occident essayaient au moins de faire quelque chose, eux. Ils se réunissaient à plusieurs, faisaient des déclarations rassurantes, promettaient que les dépôts bancaires de leurs citoyens seraient garantis, organisaient le sauvetage de leurs banques. Chez nous, rien. Nos dirigeants restaient figés dans leur apathie, comme les pachas ottomans de jadis. Un matin où le Kuwait Stock Exchange, la deuxième place du monde arabe, perdait encore 3 %, avec quelques amis nous avons décidé d?agir. Par SMS, nous avons contacté tous nos collègues traders et lancé un mot d?ordre : tous à la manifestation du jeudi 25 octobre ! Le jour dit, nous sommes descendus dans les rues de Koweït, et nous étions des centaines ! Une manifestation de traders contre la chute de la Bourse, c?était du jamais-vu. Les images ont été reprises par toutes les télévisions, les journaux en ont parlé jusqu?en Europe. Le s?est réveillé. Le dimanche, après notre deuxième manifestation, il a annoncé la garantie de tous les dépôts de la Gulf Bank. J?ai rarement été aussi fier. Et peu après, les marchés boursiers ont retrouvé un peu de calme. Octobre noir était derrière nous.

Mon nom est Nick Craft. Mon métier, c?est chef cuisinier, mais mon hobby est de jouer en Bourse. Tout seul comme un grand. Dans ma maison du Sussex, j?ai un ordinateur, une bonne connexion Internet, des abonnements aux journaux, pas besoin de plus. Octobre 2008, je m?en souviens bien. Surtout la semaine du 6 au 13, quand Londres et Paris ont perdu plus de 22 %. Après, on a fait des montagnes russes pendant encore deux semaines. Ce qui se passait était clair. Tous les institutionnels devaient vendre pour rembourser leurs emprunts et tâcher de récupérer du cash. Le seul indice qui montait, c?était celui de la volatilité. En flèche. Savez-vous que des gars, à Chicago, échangent de la volatilité ? Le VIX (volatility index) est souvent appelé « la jauge de la peur ». Le 13 octobre, il était à 76,94 contre 53 la semaine d?avant et 22,4 en moyenne depuis sa création en 1990. Il y a même depuis 2006 un marché des options sur le VIX, la vraie vedette du Chicago Board Options Exchange. Vous pensez qu?avec la panique boursière, la demande de couverture a explosé. Le pognon que certains se sont fait !

Moi, personnellement, je suis resté classique. J?ai ramassé à la baisse et revendu à la hausse, au jour le jour. Dans le mois qui a suivi la faillite de Lehman Brothers, j?ai gagné 20.000 euros. Rien que sur mes actions Lloyds, j?ai fait un bénef de 20 %. Tout est tellement tombé dans le secteur bancaire qu?il y avait vraiment des affaires en or, à condition d?être patient, pour le coup. Il n?y avait qu?à voir les volumes pendant ces trois semaines : énormes. Jusqu?à 400 % de plus sur les sites boursiers en ligne. Des petits investisseurs à l?aqût comme moi, il y en a 5 millions en Europe, et peut-être dix fois plus en Amérique. Trentenaires ou quadra, comme moi. Et de plus en plus souvent, des femmes. Ce fameux mois d?octobre, tous les professionnels de l?investissement ont perdu le moral au même moment, quand ils ont compris que la récession frapperait le monde, et qu?elle cognerait dur. Moi, je me suis amusé comme jamais.

Sophie Gherardi

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