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ÉconomieInternational

Pourquoi l'Allemagne n'est plus en phase avec l'Europe

Romaric Godin, Correspondant à Francfort

Publié le 18 décembre 2010 à 06:40 - Mis à jour le 18 décembre 2010 à 06:42

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Si l'intégration n'avance plus, c'est parce que l'Allemagne a perdu sa vocation européenne. Historiquement et économiquement, l'unification continentale a perdu ses attraits pour la République fédérale.

L'Allemagne a fêté récemment les 175 ans de son chemin de fer. Ce n'est pas une raison pour abuser, comme le fait le gouvernement allemand, des métaphores ferroviaires. Car, depuis que l'on sait que la croissance allemande atteindra des records cette année, Berlin chante sur tous les tons et un peu partout cette même antienne : l'Allemagne est la locomotive de l'Europe. Économiquement contestable, puisque les importations allemandes qui alimentent sa croissance proviennent de plus en plus d'Asie, ce refrain prêterait actuellement à sourire si la crise de l'euro n'était pas si aiguë. Car si, gouvernants et patrons allemands jurent à longueur de communiqués de presse de leur attachement indéfectible à la construction européenne et à la monnaie unique, les faits sont autrement éloquents.

Qui, en effet, sinon la République fédérale, bloque aujourd'hui le convoi européen dans la gare de la crise ? Qui, sinon la chancelière fédérale, a aggravé par ses exigences et ses propos, la défiance des investisseurs ? Qui refuse d'avancer, par la création d'obligations communes, vers une véritable communauté financière européenne ? Le Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, qui n'a guère la réputation d'un germanophobe acharné, a lui-même constaté le comportement « non européen » de l'Allemagne.

Dans les années 1950, l'Europe a certes permis à l'Allemagne de réintégrer le concert des nations et lui a offert un tremplin pour son « miracle économique ». Quarante ans plus tard, c'est encore l'engagement européen du pays qui a permis de faire accepter la réunification. À chaque fois, le projet continental était le baume qui permettait de panser les plaies issues de la Seconde guerre mondiale. Mais ces cicatrices sont aujourd'hui refermées. Qui songe encore à faire payer à l'Allemagne les crimes du nazisme ou à contester la réunification ? La justification politique de l'Europe devient alors moins nécessaire. D'autant que, économiquement, l'Allemagne cherche désormais de moins en moins sa croissance chez ses voisins, mais bien plutôt sur les rivages asiatiques. L'euro apparaît alors plus comme un handicap qui contient des charges disproportionnées et peu d'avantages.

Outre-Rhin, on ne craint pas vraiment le retour à une monnaie nationale réévaluée. Comme le soulignait le quotidien « FAZ » voici quelques jours, le mark a toujours été fort et il a contraint les entreprises allemandes à s'adapter et a permis de vendre à prix d'or les marchandises exportées. Alors pourquoi s'accrocher à une monnaie affaiblie par l'incurie des Grecs ou des Irlandais ? Pourquoi rester dans une structure qui nuit, au fond, à sa compétitivité en obligeant l'État à s'endetter encore ? En clair, l'Europe n'est plus perçue outre-Rhin comme une chance. Tel est le sentiment qui se cache derrière la nostalgie du mark, derrière la joie des salariés de Hochtief devant l'engagement de l'émirat du Qatar à les défendre contre l'espagnol ACS, et derrière les atermoiements européens des dirigeants allemands.

Après vingt ans de vaches maigres et de privations, le sentiment de fierté devant le succès économique est immense outre-Rhin. Pas question, alors, de faire profil bas et de ruiner cette réussite au profit de la communauté. Wolfgang Schäuble et Angela Merkel ne cessent de le répéter : l'Allemagne ne se laissera pas punir parce qu'elle est la meilleure. La solution, c'est que les autres nous imitent, pas l'inverse. L'Europe ne serait donc qu'un simple marché où dominent les meilleurs et périssent les mauvais. Il règne en Allemagne le sentiment que l'on a agi justement pendant que les autres fautaient. Or, « où il y a péché, il n'existe plus aucun recours contre la punition [...], nous sommes certes tous égaux, mais la faute place l'un directement sous la dépendance de l'autre ». Toute la politique européenne actuelle de l'Allemagne réside dans ce mot de Luther.

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Si l'Allemagne est un des pays les plus généreux du monde, comme le montre la mobilisation récente pour les sinistrés d'Haïti ou du Pakistan, sa magnanimité ne se mue pas en solidarité. Comment cela serait-il possible lorsque, même au sein de la République fédérale, les Länder riches du Sud réclament moins de transferts vers les Länder du Nord et de l'Est ? « Celui qui a une mauvaise économie ne doit pas profiter de la bonne gestion des autres », proclamait ainsi récemment le ministre-président du Bade-Wurtemberg à l'attention de ses collègues moins riches. Si un Souabe rechigne à payer pour un Berlinois qu'il juge dissipateur, on comprend qu'il s'étrangle à l'idée d'aider un Grec ou un Irlandais. Il faut donc sereinement tirer la conclusion de cette mauvaise volonté allemande et cesser de faire dépendre l'avenir de l'intégration européenne d'Angela Merkel. L'Europe doit désormais se trouver une autre locomotive, plus apte à tirer ses wagons.

Romaric Godin, Correspondant à Francfort

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