Diplomatie : en rang serré, Rabat hausse le ton face à Alger !
Aboubacar Yacouba Barma
Aboubacar Yacouba Barma
En diplomatie, il y a des choses que l'on ne dit pas et surtout des accusations qu'on ne profère même dans un cadre restreint à plus forte raison en public et qui plus est par un haut représentant d'un Etat. C'est un usage connu qui constitue l'un des principes même de la diplomatie internationale mais que visiblement le ministre algérien des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, a oublié lors de son intervention, vendredi dernier à Alger lors de l'université d'été du Forum des chefs d'entreprises (FCE), le patronat algérien.
Devant des investisseurs et hommes d'affaires du pays réunis pour une rencontre sur la promotion des IDE sous l'égide de la SAFEX, la société de promotion des exportations, le chef de la diplomatie algérienne s'est en effet pris au Maroc voisin, tentant une explication ubuesque des raisons de son influence grandissante en Afrique avec des propos assez durs, voire conspirationnistes selon certains observateurs. Il s'agit à vrai dire d'accusations graves avec des termes pas du tout diplomatiques comme la presse algérienne en a elle-même fait mention. «Le Maroc recycle en réalité l'argent du haschisch via ses banques dans le continent, tout le monde le sait ». Ce sont des chefs d'Etats africains qui me le disent» a par exemple assené le ministre pour qui « beaucoup parlent de la présence marocaine sur les marchés africains, en réalité, il n'y a rien. Le Maroc est une zone de libre-échange ouverte aux compagnies étrangères pour ouvrir des usines et employer quelques marocains ». En plus des banques, la compagnie aérienne nationale, la Royal Air Maroc (RAM) en a aussi pris pour son grade et le ministre Messahel ne s'est pas gêné pour affirmer que la compagnie marocaine qui opèrent en Afrique « ne transporte pas uniquement que des voyageurs ».
« L'Algérie n'est pas le Maroc » s'est fendu Abdelkader Messahel visiblement irrité par les propos tenus par certains participants à la rencontre qui vantaient la stratégie marocaine d'investissement sur le continent, qui pourrait selon eux servir d'exemple à Alger.
Comme il fallait s'y attendre, Rabat a réagit du tac au tac. Le jour même, dans la soirée, le chargée d'Affaires de l'ambassade d'Algérie au Maroc a été convoqué au ministère marocain des Affaires étrangères où il lui a été signifié « le caractère irresponsable, voire "enfantin", de ces déclarations, émanant de surcroit du chef de la diplomatie algérienne, censé exprimer les positions officielles de son pays au niveau international » selon le ministère. « le Royaume du Maroc, en condamnant ces propos affabulatoires, d'un niveau d'irresponsabilité sans précédent dans l'histoire des relations bilatérales, relève qu'ils coïncident avec la tournée régionale de l'Envoyé personnel du secrétaire général pour le Sahara, ainsi qu'avec les préparatifs du Sommet UE-Afrique, prévu fin novembre 2017 à Abidjan » a aussi noté le ministère marocain des Affaires étrangères dans un communique officiel publié ce samedi.
Rabat ne s'est pas arrêté puisque le chef de la diplomatie marocaine a annoncé que « face à ce développement inacceptable, le Royaume du Maroc a décidé le rappel en consultation de l'Ambassadeur de Sa majesté le Roi en Algérie, sans préjudice des actions que les institutions économiques nationales diffamées par le ministre algérien, pourraient prendre ». « Ces déclarations sans fondement ne sauraient porter atteinte à la crédibilité ni au succès de la coopération du Royaume du Maroc avec les pays africains frères, et qui est largement saluée par les Chefs d'Etat africains et appréciées par les populations et les forces vives du continent » a exprimé le ministère dirigé par Nasser Bourrita pour qui d'ailleurs, « ces allégations mensongères ne peuvent justifier les échecs ou cacher les véritables problèmes économiques, politiques et sociaux de ce pays, et qui touchent de larges franges de la population algérienne, notamment la jeunesse ».
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Pour la diplomatie marocaine, les propos tenus par le ministre algérien sur des institutions bancaires et la compagnie aérienne nationale, « témoignent d'une ignorance aussi profonde qu'inexcusable des normes élémentaires du fonctionnement du système bancaire et de l'aviation civile, tant à l'échelon national qu'international ». Du reste, a poursuivi la même source « l'action efficace et les efforts considérables du Royaume du Maroc, notamment en matière de lutte contre les trafics de drogues, y compris en particulier les substances psychotropes en provenance de l'Algérie, sont largement connus au niveau international et reconnus par les institutions internationales spécialisées ».
En Août dernier, dans un message à la nation exclusivement consacrée au continent, le roi du Maroc avait déjà tenu à lever tout équivoque sur le sujet en s'adressant à ses concitoyens.
La sortie médiatique du ministre marocain a provoqué une véritable levée de boucliers au sein de l'opinion marocaine qui s'est indignée des propos tenus, lesquels ont vite fait le tour des médias sociaux. A la suite de la mise au point du ministre, le Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM) est lui aussi montée au créneau pour « s'insurger vigoureusement contre ces allégations graves et mensongères qui témoignent de l'ignorance totale et flagrante des règles de gouvernance et d'éthique qui régissent les activités des banques marocaines dans le monde et bien entendu sur le continent africain ». Tout en se réservant tous les droits de recours contre Messahel, l'association professionnelle des banques marocaines assure que les établissements bancaires et financiers marocains restent «vigilants et mobilisés afin de préserver et de renforcer notre présence et notre contribution au développement économique et social en Afrique, dans le strict et constant respect des meilleures pratiques internationales ainsi que des normes et standards les plus modernes ».
De son coté, la RAM également citée par le ministre algérien a tenu à réagir pour « s'indigner de ces propos calomnieux exprimés à l'égard d'une compagnie aérienne qui œuvre, depuis plusieurs décennies, pour le renforcement des liens sociaux et économiques en Afrique ».
Pour la compagnie aérienne marocaine, « le chef de la diplomatie algérienne a cru pouvoir gravement diffamer la compagnie Royal Air Maroc en tenant des propos dénués de tout fondement. Ces déclarations ont été tenues incontestablement dans l'intention de nuire au rayonnement du Maroc à travers sa compagnie aérienne nationale. Ce qui dénote d'un manque de professionnalisme flagrant et d'une méconnaissance totale de la diplomatie ».
En Algérie aussi, plusieurs voix se sont insurgés contre les « propos déplacés du ministre Messahel, un diplomate pourtant chevronné » et qui sont de nature à provoquer une nouvelle tension avec le voisin marocain. Dans un point de presse ce samedi, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Abdelaziz Benali Cherif, a ainsi voulu tempérer les propos de son chef soulignant que c'est sur « insistance des hommes d'affaires à comparer l'Algérie au Maroc en matière d'investissement » que le ministre Messahel avait fait son commentaire. « Le ministre n'avait pas prévu de parler du Maroc lorsqu'il a été invité par le Forum des chefs d'entreprise » a déclaré le porte-parole de la diplomatie algérienne.
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Il reste à savoir si la diplomatie marocaine se contentera de ces déclarations, les relations entre les deux pays étant déjà tendues, les risques d'une nouvelle escalade diplomatique ne sont pas exclus. Pour rappel, la frontière terrestre entre les deux pays est fermée depuis 1994, ce qui constitue le principal obstacle à l'intégration maghrébine.
Aboubacar Yacouba Barma