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Maroc : un nouveau gouvernement, des défis et une stratégie africaine

Aboubacar Yacouba Barma

Publié le 06 avril 2017 à 14:55 - Mis à jour le 06 avril 2017 à 14:56

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Après presque six mois d’attente, le Maroc a enfin un gouvernement. Composé de 39 membres, le nouveau cabinet, qui a pris fonction aujourd'hui 6 avril, va devoir s’atteler à la poursuite de la mise en œuvre des réformes structurelles surtout socio économiques qui constituent les véritables enjeux actuels du Royaume. Une tâche qui s’annonce difficile pour la coalition gouvernementale dirigée par un parti islamiste qui s’est allié pour la circonstance avec des formations de centre et même de gauche. Avec...

Le Maroc a enfin un gouvernement. Le nouveau cabinet a été nommé par le roi Mohammed VI, Mercredi 5 avril au palais royal de Rabat, ce qui met fin au suspens qui perdurait depuis les législatives d'octobre dernier. Il aura fallut donc six mois aux vainqueurs du scrutin, les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD),  pour constituer une majorité et ainsi former un nouvel exécutif. Une attente qui a été des plus longues et surtout assez riche en rebondissements, ce qui expliquerait certainement mais pas entièrement, les différentes lectures qui ont suivi l'annonce de la composition officielle du gouvernement que dirige désormais Saad Eddine El Othmani.

Ce psychiatre, numéro 2 du parti islamiste, a été appelé à la rescousse mi-mars dernier, à la suite de l'échec de l'ancien chef du gouvernement désigné, Abdelilah Benkirane, à former une majorité. Le secrétaire général du parti de la lampe, fanion du parti, venait pourtant de rempiler à la tête d'un poste qu'il occupait depuis fin 2011, l'année où dans le sillage du « printemps arabe » et d'une réforme constitutionnelle au Maroc, les islamistes marocains ont pour la première fois de l'histoire du pays, pris la tête du gouvernement. Si Benkirane a mis cinq mois pour finalement échouer à constituer son cabinet, El Othmani aura mis moins de 20 jours pour annoncer son équipe en s'appuyant sur une coalition de six formations politiques, lesquels disposent de 240 sièges sur les 395 que comptent la chambre des députés du parlement marocain.  Autant dire, une majorité confortable pour la nouvelle coalition gouvernementale et qui explique la pléthore de maroquins qui composent le nouveau gouvernement.

Au total, c'est 39 personnalités y compris le chef qui figurent dans le cabinet d'El Othmani,  parmi lesquels un ministre d'Etat, 18 ministres, 6 ministres délégués ainsi que 13 secrétaires d'Etat qui font certes parti du gouvernement même s'ils ne participent pas au Conseil des ministres.

Comme un air de déjà vu !

La longue attente de la formation du gouvernement a laissé libre cours à une véritable littérature de suspicions surtout dans les médias mais a aussi fait monter les enchères au sein de l'opinion. C'est donc assez logique que l'annonce de la liste des nouveaux ministres a plus engendré un sentiment profondément empreint de déception comme l'atteste les nombreux commentaires qui ont envahis la toile juste après la cérémonie officielle de présentation de l'équipe.

Cependant, cette appréciation générale, pour l'essentiel forgée à partir d'à priori en attendant de voir les nommés à l'œuvre, est loin d'être portée par les mêmes arguments. Chacun y va en effet de sa lecture même si certaines semblent faire consensus comme la faible présence de femmes dans l'équipe. Des neufs (9) femmes qui ont intégré l'équipe, seule Bassima Hakkaoui du PJD dirige un ministère de plein exercice, celui de la famille, de la solidarité, de l'égalité et du développement social. Un poste qu'elle dirigait déjà sous le précédent gouvernement alors que les nouvelles têtes d'affiches vont devoir se consoler avec des postes de ministres délégués et de secrétaires d'Etat.

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La composition du nouveau gouvernement, le premier du mandat 2016-2021 ne manque pas d'air de « déjà vu ». Si on note la présence de quelques nouvelles têtes dont de jeunes cadres, pour l'essentiel, l'équipe est composée de personnalités ayant exercés dans de précédents cabinets. Il y a certes quelques départs notables des ministres du précédent cabinet, comme Salaheddine Mezoaur des Affaires étrangères ou Charki Draiss, ancien ministre délégué à l'Intérieur mais à près des 2/3, le cabinet est constitué de ministres ayant déjà servi. La moitié du gouvernement (19 ministres) faisaient partie du Gouvernement Benkirane, ce qui est normal puisque les 4 partis de l'ancienne coalition sont présents dans la nouvelle majorité. Certains ont été maintenus à leurs postes et pour d'autres, c'est le jeu de chaise musical  qui a prévalu. Le plus marquant est celui de Mohamed Hassad qui quitte l'Intérieur pour un super-ministère englobant l'Education nationale, la formation professionnelle et la recherche scientifique, lequel est désormais érigée en « ministère de souveraineté ».

Parmi ces ministères qui relèvent directement du Palais et qui sont au nombre de 7 (4 ministres, 2 ministres délégués et 1 secrétaire d'Etat),  une nomination n'est pas passé inaperçue. Celle de l'actuel Wali (gouverneur) de la région de la capitale Rabat, Abdelouafi Laftit au ministère de l'Intérieur. Ce polytechnicien qui a eu maille à différentes reprises avec le PJD  sera épaulé au sein « de la mère de tous les ministères » par Nouredinne Boutayeb, jusque-là secrétaire général du même département de l'Intérieur dont il est aussi un des produits.

Toujours au niveau de ces ministères dits de souveraineté, c'est sans surprise qu'on enregistre le maintien de l'inamovible Ahmed Toufiq comme ministre des Habous et des affaires islamiques ainsi que celle de Mohamed Loudiyi comme ministre délégué à l'administration de la défense nationale. Cependant, le sécrétaire général du gouvernement en poste depuis des années, Driss Dahak, n'est pas dans le nouveau gouvernement au sein duquel il a été remplacé par Mohamed Hajaoui.

Les islamistes perdent au change

Une autre lecture qui fait aussi presque consensus, c'est l'affaiblissement relatif du PJD dans la nouvelle équipe. Le parti à la tête de la coalition avec ses  125 députés, s'est certes adjugé 12 maroquins mais le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il a perdu au change. En plus de la présidence du gouvernement, le PJD dispose de 5 ministres, 2 ministres délégués et 4 secrétaires d'Etat. Comme lot de consolation, c'est à un de ses membres les plus influents, l'avocat Mustapha Ramid, qu'a été attribué le seul ministère d'Etat du gouvernement. Un rang plus que protocolaire surtout qu'il cède le ministère de la justice qu'il dirigeait depuis 2011 à Mohamed Aujjar du RNI pour se contenter d'un département chargé des droits de l'Homme. Sous le même angle, le porte-parole du parti, et du gouvernement depuis cinq ans, l'ancien journaliste Moustapha El Khalfi, s'est vu également « promu » au ministère des relations avec le Parlement et la société civile. Au passage, il laisse le ministère de la Communication à un nouveau venu, Mohamed Laaraj du MP, juriste qui est également passé par la case Parlement et qui récupère au passage le département de la Culture.

Ce n'est pas la seule pilule amère à digérer pour le parti de la lampe qui, on l'imagine, à eu du mal à se résigner à voir Benkirane partir avant de concéder l'intégration de l'USFP et de l'UC au sein de la coalition. C'est, à titre de rappel, l'une des principales pommes de discordes entre le PJD et le RNI qui a d'ailleurs fait capoter la première tentative de formation d'une majorité avec la suite que l'on connait. Au sein du parti, certaines voies se sont d'ailleurs déjà élevées pour critiquer les « nombreuses concessions faites par le parti » à qui incombe pourtant la lourde responsabilité de diriger le cabinet. D'autant plus que les départements que les département que vont devoir gérer les ministres PJD sont loin d'être stratégiques comparés aux autres maroquins confiés à d'autres alliés dont l'importance au sein de la majorité pourrait être qualifié de marginale à défaut de s'avérer presque inutile. Le parti du chef du gouvernement tentera en tout cas de tirer son épingle du jeu à la tête des départements de l'Equipement, des transports et de la logistique (Abdelkader Amara) ou de l'Energie, des mines et du développement durable (Abdel Aziz Rebbah).

Certains ministres ont vu leur rang protocolaire ternir comme Lahcen Daoudi ou Najib Boulif, deux membres du secrétariat général du parti qui étaient en poste durant tout le premier mandat notamment à l'enseignement supérieur pour le premier et les affaires générales puis les transports pour le second. L'universitaire Daoudi est désormais ministre délégué auprès du chef du gouvernement en charge des affaires générales et de la gouvernance et Boulif, secrétaire d'Etat au Transport qui n'englobe plus le département du transport aérien, lequel est désormais rattaché au Tourisme.

Enfin si le PJD peut mettre en avant l'arrivée d'un de ses membres les plus influents, le syndicaliste Mohamed Yatim, à la tête du ministère de l'Emploi et de l'insertion professionnelle, ce n'est pas gagné d'avance. Celui qui dirigeait jusque-là, l'UGTM, la centrale syndicale proche du parti islamiste, va devoir désormais négocier avec les autres partenaires sociaux mais aussi et surtout s'atteler à la délicate mission de résorber le chômage. Avec un dialogue social en panne et de puissantes organisations professionnelles qui ont régulièrement chargé Benkirane durant les cinq dernières années, Mohamed Yatim aura du pain sur la planche...

Aziz Akhannouch mise beaucoup et gagne gros !

A ce  jeu de qui perd et qui gagne, c'est incontestablement le RNI, proche de l'administration et parti par excellence des technocrates, qui tire le jackpot. Autant dire que son président depuis quelques mois pourtant, le milliardaire Aziz Akhannouch, a misé et gagné ! C'est en effet lui qui a joué le rôle d'acteur principal dans le long processus de formation de ce gouvernement parvenant à imposer au PJD ses conditions (comme l'intégration des socialistes de l'USFP). Le parti de la Colombe qui n'est pourtant  arrivé que 4e avec 37 députés lors des dernières législatives s'est allié avec son inconditionnel allié au Parlement l'UC (19 députés) pour décrocher 9 strapontins dont six ministères de plein exercice (5 pour le RNI). Et quels ministères puisque que le RNI contrôle l'essentiel des départements stratégiques en matière de finance, d'économie et de développement social. Autant dire un véritable tremplin pour les prochaines échéances électorales de 2021 qui cristallisent déjà les nouvelles ambitions politiques d'Aziz Akhannouch, l'une des plus importantes fortunes du pays et même du continent à en croire les derniers classements du magazine Forbes.

A tout seigneur tout honneur, celui qui était il y a juste moins de deux décennies plus hommes d'affaires que politicien, ne s'est pas seulement  contenté de se maintenir à la tête du très stratégique ministère de l'Agriculture et de la pêche maritime où il officie depuis 2006 ! Il a étendu cette fois son emprise aux Eaux et forets et surtout au Développement rural, un secteur prioritaire qui dispose d'un Fonds spécial de 50 milliards DH pour accélérer la lutte contre la pauvreté en milieu rural sur la période 2016-2020 ! C'est le cas aussi de le dire, l'homme fort du gouvernement c'est lui d'autant plus que ses confrères du parti trônent aussi à la tête d'autres « super-ministères ». L'Economie et les finances d'abord qui restent dans l'escarcelle de Mohamed Boussaid, lequel absorbe au passage le département du budget, et ensuite l'Industrie, le commerce, l'investissement et l'Economie numérique que garde l'ancien patron des patron, Moulay Hafid Elalamy, PDG du groupe panafricain Saham. Le parti de la Colombe a réussi aussi à ravir le ministère de la Justice au PJD, poste qui a été confié à Mohammed Aujjar, ancien ministre sous le gouvernement de l'Alternance et qui était jusque-là ambassadeur du Maroc auprès de l'Office des nations-unies à Genève. Enfin, last but not the least, c'est toujours au RNI qu'a été attribué le ministère de la Jeunesse et des sports à la tète duquel on retrouve un vieux briscard de la politique marocaine, Rachid Talbi Alami, ancien ministre dans le gouvernement des technocrates qu'avait dirigé Driss Jettou  et président de la première chambre du Parlement de 2014 à 2016. Akhannouch qui a également placé la jeune Mbarka Bouida comme secrétaire d'Etat à la pêche, donc relevant de son département a aussi pu placer son fidèle allié Mohamed Sajid, secrétaire général de l'UC et ex édile de Casablanca,  comme ministre du Tourisme, du transport aérien, de l'artisanat et de l'économie sociale.

Les autres postes du nouveau gouvernement sont répartis entre le restant des alliés notamment les socialistes de l'USFP avec 3 maroquins (2 ministres délégués et 1 secrétaire d'Etat) pour 20 députés, le MP avec 5 postes (2 ministres délégués et 1 secrétaire d'Etat) pour 20 sièges et le PPS avec 3 (2 ministère et 1 secrétaire d'Etat) pour 12 sièges au Parlement. Il convient de noter ici, l'absence du bouillonnant leader des camarades socialistes, Driss Lachgar, qui n'aurait peut-être pas pu trouver « chaussure à ses pieds » puisque l'USFP ne détient aucun portefeuille ministériel de plein exercice.

L'Afrique, la nouvelle priorité du gouvernement

C'est le roi Mohammed VI qui a lui-même fixé le cap. Lors de son message à la nation prononcé le 18 novembre dernier depuis Dakar, une première qui a coïncidé avec le début des tractations pour la formation du gouvernement, a recommandé à ce que « la future politique du gouvernement soit globale et intégrée vis-à-vis de l'Afrique, et que celle-ci y soit perçue comme un ensemble ».

Si le continent figurait, depuis presque deux décennies, au rang de priorité de la politique étrangère marocaine, l'Afrique sera désormais la priorité de la politique du gouvernement, lequel devrait par conséquent veiller à élaborer  « un programme clair et des priorités définies concernant les questions internes et externes, avec l'Afrique au premier chef » comme l'a exprimé Mohammed VI.

« Nous attendons également des ministres qu'ils attachent à l'Afrique le même intérêt qu'ils accordent à leurs missions et à leurs déplacements dans les pays occidentaux ».

Mohammed VI

C'est d'ailleurs pour ces raisons que beaucoup d'observateurs avaient parié sur la nomination au sein du gouvernement, d'un ministère en charge des questions africaines. Ce n'est pas le cas certes mais cela n'occulte en rien le fait que l'Afrique fera partie des priorités du mandat pour la nouvelle équipe gouvernementale.

La nomination du diplomate de carrière, Nacer Bourita, comme ministère des Affaires étrangères et de la coopération, constitue à elle seule tout un programme. Le nouveau chef de la diplomatie est certes une pièce maîtresse de la diplomatie marocaine en raison notamment de l'expérience qu'il a accumulé au sein de ce département qu'il a intégré depuis les années 1990 pour finir par gravir tous les échelons. Cependant, le terrain de prédilection de Bourita, c'est l'Afrique et un retour vers un passé récent illustre tout le rôle stratégique qu'il joue en matière de diplomatie africaine du Maroc. Lors du processus ayant conduit au retour, en janvier dernier, du Maroc au sein de l'Union Africaine (UA), il a été l'un des acteurs majeurs de la stratégie marocaine et à juste titre à jouer et continue à jouer l'émissaire personnel du roi et du gouvernement du  Maroc auprès de ses pairs africains. Ces derniers temps d'ailleurs, il continue à multiplier les déplacements en Afrique, un continent qu'il connait bien et qui sera sans nul doute, l'un des dossiers majeurs de son ministère pour les prochaines années. Dans le sillage de la politique africaine du Maroc porté par le Mohammed VI et qui ne cesse de renforcer à coup de nouvelles alliances diplomatiques mais aussi de partenariats économiques, ce qui amplifient davantage les enjeux africains de la stratégie marocaine.

Réformes structurelles et défis sociaux

L'Afrique, c'est d'ailleurs l'une des seules cohérences qui,  pour l'heure, convergera à assurer une certaine cohésion à la nouvelle coalition gouvernementale. Le fait est que la majorité au pouvoir est constituée de partis de diverses références idéologiques qui sont aux antipodes surtout sur des questions sociétales. En somme un attelage de fait de bric et broc avec une alliance entre des islamistes (PJD), des libéraux (RNI, UC), , des socialistes (USFP) et même un ancien parti communiste (PPS) auxquels sont venus se greffer  des « OPNI », des "Objets politiques non identifiés", entre autres le MP et les technocrates qui, par nature, sont Sans appartenance politique (SAP).

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C'est donc à cette coalition qui va assumer les charges de la gestion des affaires de l'Etat sur les cinq prochaines années et si dans l'ensemble, les défis socio-économiques sont connus de tous et la feuille de route des réformes pour y faire face déjà nettement tracée, ils vont devoir poursuivre les concessions pour accorder leurs violons. Le premier acte qui permettra de jauger si l'attelage pourra tenir longtemps, sera l'élaboration de la Déclaration de politique gouvernementale (DPG) ainsi que l'adoption de la loi des finances 2017 qui attendent la touche du gouvernement avant de passer par la case Parlement. Du travail déjà...

Aboubacar Yacouba Barma

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