Reportage : à la manif anti-CPE, le "rêve général" plombé par la violence

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La manifestation parisienne de ce jour a rassemblé des milliers d'étudiants et de lycéens. D'abord festive, l'ambiance s'est vite dégradée du fait de la présence de centaines de casseurs venus des banlieues.

"Grève générale... Rêve général...". 14 heures, la place d'Italie est noire de monde et la foule piaffe d'impatience en rôdant des slogans crypto soixante-huitards qui vont désormais bien au-delà du retrait du CPE. Des milliers d'étudiants et de lycéens portant pancartes, calicots, banderoles, caricatures ou dazibaos anti-CPE dessinés à même le visage ("Contrat première exploitation", "Contre le CPE, combat à durée indéterminée"...) se préparent une nouvelle fois à manifester pour exiger le retrait sans conditions du projet gouvernemental. Pour sortir de la crise, le Premier ministre, Dominique de Villepin, vient opportunément de tendre la main aux organisations syndicales et étudiantes: il les invite à une rencontre de négociations "sur un ordre du jour non limitatif" et "le plus rapidement possible"... (voir ci-contre).

La nouvelle de cette "main tendue" par le Premier ministre, qui pourrait présager d'un recul du gouvernement, n'a pas encore circulé dans les rangs des manifestants qui scandent "Chirac, Villepin, Sarkozy au karcher" ou "Ce n'est pas les jeunes, ni les salariés, c'est le gouvernement qu'il faut virer". Mais pour ceux qui savent déjà, radio collée à l'oreille, rien n'a changé: "On restera dans la rue jusqu'au retrait total du CPE ou la chute de ce gouvernement", martèle Michaël, 21 ans, étudiant en 1ère année de Bio à la Fac d'Orsay.

Comme en écho, ses camarades chantent maintenant "Nous ne sommes pas fatigués" derrière une banderole "Villepin Game Over". Au même moment, le leader de l'UNEF, Bruno Julliard, fait savoir que "le retrait du CPE est un préalable à toute réunion" avec le gouvernement.

Etudiantes en lettres à la Sorbonne, Valérie a le sourire de ses 20 ans, mais est tout aussi déterminée: "Le CPE c'est la goutte d'eau qui nous a fait déborder. Mais nous sommes aussi contre le CNE qui nous menace après 26 ans. Quand on fait des études, on ne peut pas accepter la précarité pour seul avenir". Sa copine Anissa est bien d'accord: "On veut tous un CDI comme nos parents. Nous avons le droit de vivre, de travailler et d'aimer sans s'angoisser pour l'avenir. Pas question de bosser deux ans avec la peur au ventre de se faire virer du jour au lendemain sans raison".

14h30, le cortège s'ébranle en rangs compacts direction les Invalides. Très engagé, Ben, lycéen de 18 ans, brandit le drapeau noir des anarchistes et arbore un énorme autocollant "Rêve Général": "Le CPE c'est l'arbre qui cache la forêt de l'exploitation. Ce que nous voulons? Tout, ici et maintenant!". "Ils ont tout, nous n'avons rien...Qui sème la misère, récolte la colère", entonnent en choeur ses camarades rigolards derrière lui.

Parisiens, disposant d'une chambre d'étudiants de 10 mètres carrés, Michaël et sa copine Orianne ont eux le sentiment d'être "privilégiés": "Mais si c'est ça être privilégiés, qu'est cela doit être pour les autres en banlieue!". Un peu plus loin, des étudiants très comme il faut semblent plus que solidaires derrière leur banderole: "Science Po emmerde Galouzeau".

Mais vers 15 heures, sur le boulevard du Montparnasse, la jonction entre jeunes venus des banlieues défavorisées et étudiants parisiens relève déjà de l'utopie. Des dizaines de casseurs portant survêt et cagoule courent en meute autour de la manifestation étudiante. Pour certains, très agressifs, l'objectif est clair: "on va dépouiller les bourges!". Comme les CRS ont reçu consigne de ne pas se montrer, les gros bras du service d'ordre de la CGT doivent charger à trois reprises matraques et bombes lacrymos à la main pour décourager les bandes.

"Si la crise des banlieues nous rattrape, tout va péter et on ne sait pas où cela s'arrêtera", constate fataliste un jeune militant de l'Unef. Vers 17 heures, à l'approche des Invalides, les faits commencent à lui donner raison: en tête, la manif commence à dégénérer sous l'action conjuguée des jeunes casseurs de banlieues et de militants masqués d'ultra-gauche armés pour certains de manches de pioche. Des abribus explosent, des dizaines de voitures sont vandalisées. Tout cela augure mal de la dispersion prévue vers 19 heures place des Invalides, où des centaines de CRS harnachés façon Robocop et retranchés derrière des grilles attendent de pied ferme les trublions. L'ambiance n'est plus vraiment au "Rêve général"...

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