Le tigre irlandais a les griffes solides

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Les investissements dans l'éducation, l'intégration dans l'Union européenne et la politique fiscale et salariale ont permis depuis plus de dix ans l'envolée économique de l'île d'émeraude, jusqu'alors sinistrée. Et la solidité de sa croissance n'est guère menacée par les tensions sur le marché du travail et la bulle immobilière.

"Now it is all about money": septuagénaire Irlandais, Jack se sent dépassé par les événements. "Things have been changing a lot in the last few years... The wrong way", regrette-t-il. Trop de changements en trop peu de temps, dans la mauvaise direction selon lui. L'afflux d'immigrés, la flambée de l'immobilier, les sujets d'inquiétudes ne manquent pas. Il faut dire qu'après des siècles de pauvreté, le "tigre celtique" s'est hissé en plus dix ans au deuxième rang des économies européennes après le Luxembourg en termes de PIB par habitant, avec les problèmes que cela peut impliquer. De quoi nourrir l'anxiété du patriarche.

Les raisons de ce miracle économique sont nombreuses. "Le gouvernement a commencé par créer un environnement économique et social stable avec la mise en place du social partnership en 1987, qui décide régulièrement un taux d'augmentation des salaires en concertation avec les syndicats et les employeurs", énumère de prime abord Cyril Brennan, diplomate à l'Ambassade irlandaise à Paris. Cet accord vise surtout à contenir la flambée des salaires liée aux tensions sur le marché du travail, nuisible à la productivité. Le dernier accord, "Towards 2016", a fixé une hausse de 10% des salaires sur 27 mois. Un taux raisonnable compte tenu d'une inflation soutenue: en août dernier, le taux d'inflation s'est établi à 4,5% sur un an en glissement annuel, au plus haut depuis trois ans et demi.

Autre levier majeur: l'Etat a commencé à fortement investir dans l'éducation et la formation dans les années 1970. En 2005, le gouvernement a consacré 15,5% du budget à l'éducation. Un atout qui a contribué à l'engouement des entreprises étrangères pour l'Eire, en plus d'une fiscalité avantageuse - l'impôt sur les sociétés s'élève à 12,5% seulement depuis le 1er janvier 2003 -, d'un faible niveau de charges sociales et de l'accès au marché européen depuis 1973.

Recherche et développement

Anglophone, le pays a également entretenu ses liens historiques avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui s'y implantent massivement. "La présence de conglomérats étrangers a permis le développement d'un tissu de petites entreprises fournisseurs", indique Cyril Brennan.

Enfin, aux pôles de recherche & développement de ces groupes se sont ajoutés les efforts du gouvernement dans ce domaine. "L'Etat y a consacré 10,7% de plus cette année qu'en 2005, tandis que les entreprises y ont investi 1,15 milliards d'euros en 2004 contre 988 millions en 2002", indique Cyril Brennan. De son côté, la Science Foundation Ireland a investi 646 millions d'euros entre 2000 et 2006 pour la recherche universitaire en biotechnologie et sur les technologie de l'information. L'Université y travaille en étroite collaboration avec les entreprises.

Comme en Espagne et au Portugal, les subventions européennes utilisées intelligemment ont donc permis le rattrapage économique par rapport aux autres pays de la zone euro. "Mais le pays part de loin et garde un certain retard par rapport aux économies occidentales", indique un rapport de Enterprise Ireland, une organisation gouvernementale qui offre son concours aux inventeurs et aux PME.

Outre la R&D, une part importante du budget est dévolue aux développements des infrastructures, pour éviter les goulets d'étranglement propres aux pays en forte croissance. Malgré ces dépenses, après avoir été excédentaire de 1,3% du PIB en 2004, le solde budgétaire affiche un très léger déficit - inférieur à 1% du PIB - ces deux dernières années. Très élevé dans les années 70 et 80, l'endettement du pays a par ailleurs été réduit en conformité avec les accord de Maastricht.

Afflux de main d'oeuvre

Résultat, ce petit pays de 4,2 millions d'habitants devrait afficher une croissance de 5,6% cette année, selon l'Esri, l'un des principaux instituts de conjoncture du pays. L'Irlande a enregistré des croissances de 4,5% et 4,7% en 2004 et 2005. L'Esri table sur une forte croissance de la consommation, soutenue par le marché du travail vigoureux - le taux de chômage avoisine les 4%, le plus bas de l'Union européenne - et à l'arrivée à échéance en 2007 des plans d'épargne très avantageux introduits en 2001.

De fait, l'OCDE met en garde contre le risque de pénurie d'offre du travail. Autrefois connue pour son émigration massive, l'Irlande est devenue terre d'immigration. Comme les autres pays de l'Union européenne, le pays a ouvert ses frontières il y a deux ans aux dix nouveaux entrants. Depuis, Polonais, Lettons et Lithuaniens viennent chercher une vie meilleure sur l'île d'émeraude. A Dublin, les restaurants de toutes nationalités se côtoient dans Temple Bar, l'ancien quartier d'entrepôts ferroviaire devenu l'endroit branché de la capitale irlandaise. Outre l'immigration, l'OCDE prône l'accroissement du taux d'activité des femmes pour éviter les goulets d'étranglement. Au-dessus de 30 ans, ce taux reste très inférieur à la moyenne des pays de l'OCDE.

Bulle immobilière

Autre sujet d'inquiétude: la bulle immobilière. A Dublin et dans ses environs, l'essor économique du pays est palpable à chaque coin de rue. La capitale ayant échappé aux constructions verticales de la deuxième moitié du XXe siècle en raison d'une économie moribonde, l'horizon y est suffisamment dégagé pour apercevoir les innombrables grues qui le parsèment. Propulsé par la politique monétaire accommodante de l'Union européenne ces dernières années, le secteur immobilier a littéralement explosé. Aujourd'hui, la construction représente 13% des emplois du pays et les prix de l'immobilier flambent. "Mais l'atterrissage devrait se faire en douceur", estime Eric Vergniaud, économiste chez BNP Paribas. En tous cas, la hausse des taux d'intérêt de la BCE sera moins perceptible en Irlande que dans les autres pays européens, en raison d'un taux d'intérêt réel amoindri par la forte inflation.

Enfin, la dépendance au reste du monde inquiète parfois, au vu du ralentissement des économies occidentales attendu dans les mois qui viennent, en particulier aux Etats-Unis. "Le pays est devenu une plate-forme de fabrication de produits à exporter, avec une forte spécialisation dans les services et les technologies", indique Eric Vergniaud. Mais la solidité de la demande intérieure a réduit l'exposition du pays à la croissance de ses partenaires commerciaux.

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